En 2001, Richard Descoings, alors directeur de Sciences Po, reconnaissait publiquement les limites du concours d'entrée : la méritocratie, telle qu'elle était conçue, reproduisait davantage les positions sociales qu'elle ne les bouleversait. Pour répondre à ce constat, il lançait les conventions d'éducation prioritaire (CEP), une voie d'accès spécifique destinée aux lycéens issus de milieux défavorisés. Vingt-cinq ans plus tard, le dispositif compte 215 lycées partenaires et plus de 3 000 étudiants admis, mais une tribune publiée dans Le Monde en mars 2026 alerte sur un risque de "normalisation", qui remet en cause la spécificité même de cette voie d'accès.

Un aveu de limites
En 1996, la part des boursiers recrutés par le concours d'entrée de Sciences Po était de 3 %, significativement inférieure à celle des universités. Richard Descoings, nouvellement élu directeur, constate que la méritocratie telle qu'elle était pratiquée reproduisait les inégalités sociales. Il décide de créer une voie d'accès spécifique pour des lycéens issus de l'éducation prioritaire.
Sept lycées signent initialement la convention, puis plus de cinquante, puis une centaine. Des entreprises comme L'Oréal et Deloitte financent des ateliers de préparation. Pour sécuriser le dispositif juridiquement, le Parlement vote une loi en juillet 2001, dont l'article 14 autorise Sciences Po à modifier ses modalités de sélection. Le Conseil constitutionnel confirme la constitutionnalité du programme. À la rentrée 2001, dix-sept ou dix-huit élèves inaugurent la voie.
Un dispositif en expansion, mais sous tension
Selon Sciences Po, 3 172 élèves ont intégré l'établissement par la voie CEP en vingt-cinq ans. Une autre source officielle de l'institution indique que "près de 2 400 étudiants" ont intégré Sciences Po par cette voie depuis sa création. L'écart entre ces deux chiffres officiels rend le suivi précis du dispositif difficile à établir.
Le réseau des lycées partenaires s'est élargi par vagues : 106 lycées en 2020, 166 en 2021, 198 à la rentrée 2023 selon Sciences Po, 215 en 2026 après l'intégration de vingt-cinq nouveaux lycées. Le dispositif couvre 29 académies sur 30 et sept territoires d'outre-mer. Pour la procédure Parcoursup 2025, Sciences Po publie deux comptages officiels : 175 admis par la voie CEP sur la page consacrée au dispositif, 176 dans le bilan des admissions, sur un total d'environ 1 250 admis.
Le profil des admis nourrit les débats. En 2025, 26 % des admis par la voie CEP sont boursiers du secondaire, contre 9,4 % sur la voie générale. Mais plus de 75 % des admis CEP en 2025 ont obtenu une mention "Très Bien" au bac, et selon d'autres sources officielles, ce taux atteindrait 82,7 % en 2026. La voie ouvre donc à des boursiers, et surtout à des boursiers déjà excellents.
Sciences Po souligne la réussite de ses étudiants CEP : des résultats identiques à ceux des étudiants des autres voies, et 88 % des diplômés CEP de 2019 en emploi dans les six mois suivant leur diplôme. En 2025, 27,2 % des étudiants admis en première année sont boursiers du CROUS, un taux supérieur à la moyenne de l'académie de Paris (26,7 %). Cette mesure porte sur l'ensemble des étudiants boursiers du CROUS, indépendamment de leur voie d'accès ; elle ne se confond pas avec celle des boursiers du secondaire citée plus haut.
La normalisation en question
Le tournant date de 2021, quand Sciences Po rejoint Parcoursup. Depuis, les candidats CEP passent les mêmes épreuves que les autres, mais dans une voie spécifique censée tenir compte de leur contexte scolaire. C'est ce basculement que critiquent les signataires de la tribune publiée dans Le Monde en mars 2026.
Ils affirment que la part des candidats issus des classes populaires parmi les admis CEP est passée de 38 % à 29 % en un an. Ce chiffre, avancé sans source explicite, reste une assertion des signataires. Leur argument est plus large : l'évaluation centralisée, les écrits codifiés et la valorisation des "soft skills" favoriseraient "ceux qui maîtrisent déjà les codes institutionnels".
La réforme annoncée pour la procédure d'admission 2027, avec le retour d'épreuves standardisées, va dans ce sens. Selon les signataires de la tribune, cette réforme est "annoncée pour 2026", tandis que les documents officiels et la presse spécialisée la rattachent à la procédure 2027. Le directeur de Sciences Po, Luis Vassy, invoque "la diversité et la disparité des politiques de notation dans les lycées" : les notes de contrôle continu ne compteront plus. Les candidats seront classés à partir d'une note sur 80 : 40 points pour le dossier (notes des épreuves anticipées du bac et dossier scolaire) et 40 points pour l'oral.
Pour les critiques, un écrit standardisé, sans préparation spécifique renforcée dans les lycées partenaires, "n'est pas neutre" : il "mesure en grande partie ce que la famille, le lycée et le territoire ont - ou n'ont pas - transmis". Le risque est de "réintroduire les barrières culturelles que la CEP avait voulu abattre".
Sciences Po assume, à l'inverse, une exigence académique. La voie CEP "s'adresse aux élèves issus de milieux défavorisés" et "est tout aussi exigeante et portée sur l'excellence", insiste Luis Vassy. La réforme de la procédure d'admission adoptée en décembre 2024, appliquée à la campagne 2025, a d'ailleurs attribué des points de jury aux boursiers du secondaire dans la voie CEP. Sur l'ensemble des étudiants boursiers du CROUS à Sciences Po, la part des boursiers des échelons 4 à 7, les plus modestes, est passée de 31 % en 2024 à 39 % en 2025. Parmi les boursiers du CROUS issus de la voie CEP, la hausse est encore plus marquée : de 34 % à 44 %.
Vingt-cinq ans de controverses
Le débat n'est pas nouveau. Jacques Attali jugeait que le dispositif "faisait des élèves des ZEP des étrangers sur le sol français" ; Alain Finkielkraut se montrait très critique. Dominique Borne et Pierre Albertini se demandaient si Sciences Po n'avait pas trouvé "le moyen de se faire de la publicité à peu de frais". Les sociologues Marco Oberti et Alice Pavie parlent des "paradoxes d'un programme d'ouverture sociale".
Le dispositif a aussi eu ses défenseurs. Ségolène Royal estimait que "toutes les grandes écoles devraient imiter Sciences Po" ; Jack Lang, Nicolas Sarkozy et Xavier Darcos défendaient également le projet. Mathias Vicherat, ancien directeur, résumait : "Il ne suffit pas de décréter l'égalité des chances pour qu'elle existe."
L'ouverture, jusqu'où ?
Le bilan est ambivalent, et c'est ce qui rend le débat durable. Les CEP ont transformé des trajectoires individuelles : plus de 3 000 étudiants admis, un taux de boursiers bien supérieur à celui de la voie générale, une insertion professionnelle comparable. Mais le dispositif sélectionne les meilleurs des lycées prioritaires, pas les plus fragiles. Le taux élevé de mentions "Très Bien" chez les admis dit autant l'exigence de la voie que la limite de son recrutement.
La réforme de 2027 pose alors une question : aligner la voie CEP sur le droit commun la rend-elle plus lisible, ou lui retire-t-elle l'accompagnement spécifique qui faisait sa raison d'être ? La tribune et Sciences Po ne répondent pas de la même manière. Derrière le sort d'un dispositif, c'est la définition de ce qu'une grande école doit à la diversité sociale qui reste en jeu.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une convention d'éducation prioritaire ?
Un partenariat entre Sciences Po et un lycée relevant de l'éducation prioritaire, qui ouvre à ses élèves une voie d'accès spécifique au Bachelor. Le dispositif compte 215 lycées partenaires en 2026.
Combien d'élèves sont admis par cette voie chaque année ?
Pour la procédure Parcoursup 2025, Sciences Po publie deux comptages : 175 admis par la voie CEP sur la page consacrée au dispositif, 176 dans le bilan des admissions, sur environ 1 250 admis au total.
Que change la réforme annoncée pour 2027 ?
Les notes de contrôle continu ne compteront plus. Le classement se fera sur 80 points : la moitié pour le dossier (épreuves anticipées du bac et dossier scolaire), la moitié pour l'oral. Dans la note des épreuves anticipées du bac, le français écrit pèsera 60 %, l'oral de français 10 % et l'écrit de mathématiques 30 %.