Le 3 mars 2026, Le Monde de l'éducation publie une tribune de Grégoire Genest, codirecteur du programme conjoint Albert School - Mines Paris-PSL, dont le titre fait déjà tout le travail : "Il ne faut pas abolir les mathématiques comme critère de sélection, mais briser leur monopole". La formule est maline, parce qu'elle déjoue le débat tiède qu'on connaît par coeur. Personne, en 2026, ne propose sérieusement de supprimer les maths du baccalauréat. La question posée est plus intéressante : est-il normal qu'une seule matière serve de signal standardisé pour départager les intelligences ?

Bon, posons ça à plat, comme on le ferait au café.
Ce que dit vraiment la tribune
L'argument tient en trois temps.
Premièrement, le diagnostic. La France produirait simultanément un déclin général et une élite de haut niveau : selon les chiffres cités par l'auteur, 29 % des élèves n'atteindraient pas le seuil minimal de compétence en maths au PISA, quand seulement 7 % excellent au plus haut niveau, contre 9 % en moyenne à l'OCDE. La tribune parle elle-même d'un "pire score jamais enregistré au PISA en 2022" - une formulation qui date donc le constat de l'édition 2022 de l'enquête.
Deuxièmement, l'interprétation : la réponse tient en un mot, "tri". Le système ne formerait pas une population mathématiquement compétente, il sélectionnerait une aristocratie restreinte et abandonnerait le reste. Le tri ne serait pas un effet secondaire de l'exigence en maths, il en serait la fonction.
Troisièmement, la preuve par l'orientation : 65 % des lycéens de première générale choisiraient la spécialité mathématiques, et 20 % l'abandonneraient dès la fin de la première. Ces deux chiffres, l'auteur les lit non pas comme un engouement mais comme de la "lucidité stratégique". On choisit les maths pour pouvoir continuer, pas par amour du calcul intégral.
Le corollaire est le plus provocant : les maths seraient devenues "le seul signal standardisé disponible pour évaluer le potentiel intellectuel". Ce n'est pas une supériorité intrinsèque, c'est un défaut de concurrence.
Le monopole, au sens propre
C'est là que l'analogie économique devient utile - et qu'on peut s'amuser un instant du mot lui-même, avant de lui redonner son sérieux.
En économie, un monopole, c'est un marché à un seul offreur, sans concurrent crédible. Tant qu'il n'y a pas d'autre fournisseur, le fournisseur unique fixe le prix et fixe les règles du jeu.
Transposé au scolaire, l'image est parlante : si une seule matière standardisée sert de "mesure" de l'intelligence, alors ceux qui excellent ailleurs n'ont tout simplement pas de case à cocher. Le lycéen qui brille en philosophie ou en histoire apprend, à 16 ans, que son intelligence n'existe pas institutionnellement. C'est la force de la tribune : elle ne dénonce pas la difficulté des maths, elle dénonce l'absence de monnaie d'échange concurrente.
Le contexte que la tribune ne raconte pas
Reste que le "monopole" n'a pas toujours existé sous cette forme, et que le mouvement récent va, lui, dans le sens inverse de celui que demande la tribune.
En 2019, la réforme Blanquer a fait disparaître les maths du tronc commun de première générale. En novembre 2022, le ministre Pap Ndiaye a annoncé leur retour obligatoire dès la rentrée 2023 : 1 h 30 de maths en plus, pour les élèves sans spécialité, dans le cadre de l'enseignement scientifique.

Ce retour n'a fait consensus nulle part. Jérôme Fournier, secrétaire national Éducation du SE-Unsa, redoutait que "cette heure et demie soit vécue comme une punition". Sébastien Vieille, du Snalc, pointait un écart de niveau injuste dans l'option maths complémentaire : d'un côté des élèves à 1 h 30, de l'autre des spécialistes à 4 heures. Le collectif Maths & Sciences, lui, réclamait des maths pour tous dans le tronc commun, mais adaptées au niveau - et faisait remarquer que l'obligation générale aurait un effet paradoxal et précieux : libérer le choix des spécialités.
Puis l'institution est allée plus loin dans ce sens. Depuis la rentrée 2025, tous les élèves de première passent une épreuve anticipée de mathématiques au bac, qu'ils aient choisi la spécialité ou non. Un arrêté du 26 février 2026 a fixé le nouveau programme de spécialité de première.
Autrement dit : pendant que la tribune demande qu'on cesse de trier par les maths, l'institution rend les maths plus universelles et plus présentes dans l'évaluation. Ce n'est pas forcément une contradiction - on peut vouloir des maths pour tous et une sélection moins mono-matière - mais c'est le contexte qu'il faut garder en tête pour juger la portée de la tribune.
Trois objections, posées sous le post de l'auteur
Ce qui rend la scène révélatrice, c'est que les objections les plus solides figurent sous le post LinkedIn par lequel l'auteur promeut sa tribune. Elles se résument à trois points.
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Pour que le "tri" existe, il faut que les autres matières soient réellement difficiles et hiérarchisantes. Remplacer un signal par un signal faible, c'est dégrader la sélection, pas la diversifier. Le débat sur l'exigence dans les autres disciplines existe déjà, comme on l'a vu autour de l'orthographe et des attentes scolaires.
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Les maths sont plus indispensables qu'avant pour comprendre le monde et s'insérer professionnellement. Dans cette perspective, la bonne réponse n'est pas de les retirer du tri, mais de les rendre obligatoires plus longtemps - y compris dans les filières sans maths - parce qu'un jeune dont on n'a pas appris à raisonner en chiffres ne pourra plus revenir en arrière.
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La compétition est un moteur. Beaucoup ont commencé à travailler les maths - puis à les aimer - parce que c'était "la matière où il fallait être bon". Retirer les maths de la sélection risque d'en démotiver plus qu'on n'en libérera.
Personne, sous ce post, ne défend l'idée qu'un bac sans maths réglerait quoi que ce soit. On défend l'idée inverse : la contrainte fabrique parfois le goût.
L'angle mort : qui parle, et depuis où
Il faut aussi regarder l'auteur, non pour l'écarter, mais pour comprendre l'endroit d'où il parle. Grégoire Genest est, selon sa biographie publiée, codirecteur du programme conjoint Albert School - Mines Paris-PSL, un projet d'école présenté en 2022 comme porté avec l'appui de Xavier Niel. Des publications de 2018, elles, le présentaient comme dirigeant de NEOS, une start-up de paiement mobile en magasin.
Rien de tout cela n'invalide un argument. Un entrepreneur a le droit de parler de l'école, et son expérience d'entreprise a même une certaine utilité : elle donne un angle d'attaque sur les compétences recherchées en dehors du lycée. Mais le biais d'école est réel. Une école qui mise sur des profils "hybrides" et sur l'agilité a intérêt à ce que la sélection valorise les qualités qu'elle dit enseigner. Ce n'est pas un complot, c'est une position dans le débat, et elle mérite d'être nommée.
Il y a d'ailleurs un autre angle mort : la tribune part de l'automatisation des tâches quantitatives par l'IA. C'est un argument sur l'avenir des compétences, pas sur la pédagogie du lycée - et l'auteur n'est pas un professeur de maths qui constate un déclin dans les classes.
Le vrai problème : remplacer un monopole par quoi ?
C'est là que le débat devient franchement difficile, et où l'on peut demander à la tribune ce qu'elle propose - car sa solution tient en quelques lignes : réduire les coefficients, d'après ce que laisse voir l'extrait en accès libre du texte.
L'alternative a déjà été testée ailleurs. Dans les études de santé, la suppression du numerus clausus en 2020 a ouvert deux voies d'accès et un oral commun. Le résultat, décrit dans une contre-tribune parue dans les mêmes colonnes, est sans appel sur un point : la voie "Pass" repose sur des questionnels à choix multiples qui ont provoqué un recours massif et coûteux aux préparations privées, concentrées dans les grandes métropoles. Autrement dit : remplacer un concours par un autre signal a simplement déplacé le coût social de la sélection.
La leçon n'est pas qu'il faille renoncer. Elle est plus désagréable : il n'existe aucun dispositif de sélection neutre. Chaque signal - coefficient, QCM, oral, dossier - porte sa propre sociologie, ses propres inégalités géographiques et ses propres marchés de préparation. "Casser le monopole" n'est donc pas une solution, c'est l'ouverture d'un chantier, avec un risque à chaque brique posée.
Alors, que faire ? Trois pistes honnêtes, sans prétendre les trancher : exiger que les autres matières deviennent des signaux réellement compétitifs - c'est-à-dire plus exigeantes et mieux évaluées, pas plus faciles ; maintenir les maths comme une exigence générale pour tous, sans qu'elles soient le seul filtre d'excellence ; et se méfier de tout discours qui confond "mesurer l'intelligence" et "classer les gens vite".
La tribune Genest a le mérite de poser la bonne question au bon moment. Son défaut est de croire que sortir les maths du tri suffirait à rendre le tri juste - alors que chaque signal de remplacement porte déjà sa propre sociologie.