Par Mélissa
Depuis le printemps 2025, le paysage de l'alternance connaît un tournant. Entre la baisse des exonérations de cotisations, la réduction des aides à l'embauche et une conjoncture qui se dégrade, le modèle longtemps présenté comme un tremplin fiable vers l'emploi se retrouve sous pression. Pour les étudiants du supérieur en apprentissage, les conséquences sont concrètes : un salaire net plus faible, des aides qui ne compensent plus, et un marché qui se referme au moment où ils cherchent leur premier poste.

Un salaire net en baisse pour les apprentis
À partir du 1er mars 2025, les règles d'exonération de cotisations sociales sur les salaires des apprentis ont changé. Jusqu'alors, 79 % du SMIC était exonéré, ce qui permettait à de nombreux apprentis de toucher presque la totalité de leur salaire brut en net. Désormais, seule la première moitié du SMIC bénéficie de cette exonération. Le reste est soumis aux cotisations classiques : assurance maladie, retraite, chômage.
Par ailleurs, tous les apprentis rémunérés à au moins 50 % du SMIC deviennent redevables de la CSG (9,2 %) et de la CRDS (0,5 %), dont ils étaient jusqu'ici dispensés. Le CFA INSTA chiffre la perte à 146 € par mois pour certains profils. C'est une estimation d'acteur, avancée par un centre de formation directement intéressé au maintien des volumes de contrats, et aucune série publique ne vient la corroborer.
Des aides à l'embauche en chute libre
Jusqu'en 2024, l'aide au recrutement d'un apprenti pouvait atteindre 6 000 €. C'est le montant de l'aide unique fixée en 2023, après les 5 000 € pour un mineur et 8 000 € pour un majeur de la période Covid. Le 24 février 2025, elle est ramenée à 5 000 € pour les entreprises de moins de 250 salariés et à 2 500 € pour celles de plus de 250 salariés. Sur ce dernier montant, les sources divergent : Capital retient 2 000 € pour les entreprises de plus de 250 salariés au titre de l'année 2025. La réforme du financement entrée en vigueur en juillet 2025 y ajoute une participation forfaitaire de 750 € à la charge de l'employeur pour chaque contrat de niveau Bac+3 et plus.
Pour 2026, un projet de décret du ministère du Travail resserre encore les plafonds. Pour les entreprises de moins de 250 salariés, l'aide descendrait à 4 500 € pour un contrat préparant un BTS ou un DUT et à 2 000 € pour un diplôme d'ingénieur. Pour celles de plus de 250 salariés, elle plafonnerait à 1 500 € pour les niveaux équivalents Bac+2 et à 750 € pour les formations plus longues. Seule exception maintenue dans ce texte : les apprentis en situation de handicap, qui resteraient éligibles à 6 000 €, quelle que soit la taille de l'entreprise et le niveau d'études. Ces montants ne s'appliqueraient qu'à la première année des contrats signés à partir de la publication du décret, donc en pratique aux contrats conclus d'ici le 1er janvier 2027. Ils relèvent d'un projet : les règles en vigueur restent, à ce stade, celles du 24 février 2025 et de la réforme du financement de juillet 2025.
Les économies attendues ne proviennent pas non plus de la même réforme selon les années. Le tour de vis de 2025 - exonérations rabotées et aides réduites - était chiffré à environ 278 millions d'euros. Celui de 2026 sur les aides à l'embauche viserait environ 200 millions d'euros dès cette année et 700 millions d'euros d'ici fin 2027.
Les effets sur les volumes sont déjà là. Selon le ministère du Travail, les nouveaux contrats d'apprentissage ont reculé de 4,4 % en 2025 sur un an. La Dares mesure une baisse de 2,2 % des entrées au premier semestre 2026.
Un marché des diplômés qui se dégrade, pour d'autres raisons
Il serait tentant de lire dans ce recul la cause de la panne d'insertion que traversent les jeunes diplômés. Le lien n'est pourtant pas établi. La dégradation touche l'ensemble du supérieur, y compris des filières qui n'ont jamais dépendu de l'apprentissage, et elle s'explique d'abord par la conjoncture, comme le montre le coup de froid général sur le marché du travail.
Selon l'enquête de la Conférence des grandes écoles publiée par Le Parisien, 76 % des diplômés sortis en 2026 avaient décroché un poste moins de six mois après leur sortie, contre 80,2 % l'année précédente : un recul de 4,2 points, le deuxième d'affilée, soit près de dix points en deux ans. Le journal rattache par ailleurs à la promotion 2025, donc à une autre cohorte, une part de 20,5 % de diplômés encore en recherche d'emploi, présentée comme le pire niveau depuis 2005.
Les ingénieurs sont les plus touchés, avec un taux d'emploi net tombant à 77,5 %, en baisse de 4,9 points. L'enquête avance deux explications : la conjoncture - restrictions budgétaires, taux d'intérêt élevés, instabilité géopolitique - et le gel des recrutements dans le conseil et le numérique, où les directions réorganisent leurs équipes autour de l'intelligence artificielle avant d'embaucher. France Travail anticipe seulement 2,3 millions d'intentions d'embauche pour 2026, le plus bas niveau depuis huit ans. Rien, dans ces données, ne permet d'imputer la baisse aux coupes dans l'apprentissage : les deux mouvements se déroulent en parallèle, sur des populations et pour des motifs différents.
L'alternance, un levier d'insertion qui résiste
Le dispositif reste néanmoins efficace. Selon l'APEC, 52 % des alternants sont embauchés en CDI à la fin de leur contrat. La Dares mesure, à un an, 75 % d'apprentis diplômés de niveau CAP à BTS en emploi, contre 63 % pour les non-diplômés. Une autre série, sur une autre période, donne l'ordre de grandeur : en janvier 2022, six mois après leur sortie d'études en 2021, 65 % de ces apprentis occupaient un emploi salarié dans le privé. Et pour la génération sortie en 2023, ils étaient encore 73 % en poste deux ans plus tard.
Pour les alternants de niveau Bac+3 et plus, en revanche, les repères manquent : les seules données récentes portent sur l'ensemble des diplômés de grandes écoles, alternants ou non, et elles sont orientées à la baisse.
Les centres de formation défendent leur modèle. L'IFTE, un institut privé, affirme sur sa propre page de présentation que plus de 80 % de ses diplômés par la voie de l'alternance trouvent rapidement un emploi : une donnée que l'établissement avance lui-même, sans mesure indépendante. Le CFA INSTA reconnaît de son côté la nécessité de "nouvelles stratégies de recrutement et d'accompagnement", tout en continuant à présenter l'alternance comme un passage progressif vers l'emploi.
Ce que la réforme déplace, et ce qu'elle laisse dans l'ombre
Le tournant est budgétaire autant que pédagogique. Les exonérations accordées aux apprentis représentaient 1,5 milliard d'euros de dépense pour l'État en 2023 ; l'apprentissage, soutenu comme un outil d'insertion sociale, devient une variable d'ajustement des finances publiques. La logique affichée est un recentrage sur les publics les plus éloignés de l'emploi - sauf que la coupe de 2026 frappe plus fort le supérieur long, ingénieur et master, que les BTS.
Reste la question que personne ne chiffre publiquement : quelle part des contrats signés ces dernières années n'aurait pas existé sans l'aide ? Si l'aubaine était massive, la coupe coûte peu à l'insertion. Si l'aide déclenchait la décision d'embaucher, elle ferme l'accès à ceux qui en ont le plus besoin. Les séries disponibles montrent une corrélation entre baisse des aides et recul des contrats, pas un lien de causalité isolé de la conjoncture.
Et le surcoût doit bien atterrir quelque part. Participation forfaitaire de 750 €, exonérations réduites, plafonds abaissés : la charge se déplace vers l'employeur au moment précis où il signe. Il peut l'absorber sur ses marges, réduire le nombre de contrats, ou peser sur la rémunération proposée. Les deux premières hypothèses se lisent déjà dans les chiffres ; la troisième reste la plus difficile à documenter, faute de données sur le net réellement versé.
Dans l'ombre de ces calculs, une question simple : l'alternance reste-t-elle un accès équitable à la formation et à l'emploi, ou devient-elle un privilège pour ceux qui peuvent absorber la baisse de rémunération ? Les prochains mois trancheront, à mesure que les contrats signés depuis 2025 arriveront à leur terme et que leurs titulaires se présenteront sur un marché du travail qui, lui, ne les attend pas.