Il est 23 h, la conversation ne demande qu'à continuer, et personne ne vous répondra "je suis fatigué, on reprend demain". C'est exactement cette disponibilité que promettent les applications de compagnons artificiels : une présence à toute heure, jamais lassée, jamais distraite. Et c'est précisément ce que la recherche commence à mesurer - avec des résultats moins confortables que la promesse commerciale.

L'étude dont on parle depuis l'été est un essai randomisé mené à l'Université de Colombie-Britannique (UBC), publié dans le Journal of Experimental Social Psychology. Il compare, sur deux semaines, trois activités quotidiennes : envoyer des messages à un autre étudiant tiré au sort, discuter avec un chatbot spécialement conçu pour jouer le rôle d'un ami bienveillant, ou tenir un journal d'une phrase par jour. Sur les 296 étudiants de première année répartis en trois groupes, seul celui qui écrivait chaque jour à un inconnu a déclaré une solitude plus faible au bout de deux semaines. Les utilisateurs du chatbot ont fait jeu égal avec ceux du journal.
Trois groupes, deux semaines, une échelle validée
Le dispositif mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est plus solide que la plupart des expériences dont on parle dans les débats sur l'IA. 296 étudiants de première année, en début de semestre, ont été répartis au hasard en trois groupes, sur la plateforme Discord. Un groupe échangeait chaque jour des messages avec un pair inconnu, avec la consigne d'écrire au moins un message substantiel. Un autre discutait avec "Sam", un chatbot génératif programmé par les chercheurs selon des principes psychologiques explicites : écouter, valider les émotions, exprimer de l'attention sans juger. Le troisième tenait un journal d'une phrase par jour - un groupe de contrôle dit "actif", qui permet d'écarter l'hypothèse que le simple fait d'avoir une routine ou d'écrire soulage.
La solitude a été mesurée avec l'échelle de solitude de l'UCLA, avant le début de l'étude puis au quinzième jour, avec de courts questionnaires quotidiens en complément. Les deux groupes de conversation ont échangé à peu près le même volume : huit à dix messages par jour.
Le chatbot le plus empathique ne fait pas mieux qu'un journal intime
À la fin des deux semaines, seul le groupe humain déclarait une solitude plus faible qu'au départ, et plus faible que celle du groupe du journal. Le chatbot, lui, n'était pas statistiquement distinguable du journal.
La presse française a relayé des ordres de grandeur : environ 9 % de baisse de la solitude pour le groupe humain, environ 2 % pour le groupe chatbot. Ces chiffres, rapportés par Science et Vie, n'ont pas pu être vérifiés dans le texte de l'article ; la direction et la signification statistique, elles, sont claires.
Le chatbot, pourtant, soulageait quelque chose. Les participants rapportaient une humeur négative moins forte après avoir discuté avec lui qu'après avoir écrit leur phrase du soir. Mais ce mieux-être immédiat ne s'est pas transformé en sentiment d'appartenance. Deux semaines plus tard, les utilisateurs du bot étaient aussi seuls que ceux qui tenaient le journal. C'est le coeur du paradoxe : ressentir un soulagement et se sentir moins seul sont deux choses différentes.
L'hypothèse des chercheurs : la réciprocité
L'analyse des conversations apporte l'élément le plus intéressant. Le bot a exprimé plus d'empathie que les pairs humains - plus de signes d'écoute, de validation, d'attention. Et pourtant, les participants exprimaient beaucoup moins d'empathie en retour envers la machine.
"Quand on parle à un chatbot, on peut recevoir beaucoup, mais on n'a jamais la chance de rendre quelque chose", résume Ruo-Ning Li, doctorante en psychologie à l'UBC et première autrice de l'étude (propos traduits de l'anglais). Le lien humain fonctionne dans les deux sens : recevoir du soutien et en donner, ce qui revient à compter pour quelqu'un. C'est peut-être cet ingrédient-là qui manque aux compagnons artificiels - une piste que les chercheurs avancent sans pouvoir la démontrer, l'essai n'ayant pas été conçu pour isoler ce facteur.
Deuxième différence, plus prosaïque : un pair réel possède ce que les chercheurs appellent du capital social. Il peut vous inviter à un groupe de révision, à une soirée du campus, vous présenter quelqu'un. Un programme reste sur son serveur. À la fin de l'étude, environ un tiers des participants du groupe humain ont échangé leurs coordonnées pour continuer à se parler ; très peu ont poursuivi la conversation avec le bot une fois l'expérience terminée.
Ce que cette étude ne dit pas
C'est ici qu'il faut être précis, car le résultat a été résumé un peu vite en "l'humain bat l'IA".
D'abord, les paires humaines se sont brièvement rencontrées en personne, dans le laboratoire, avant de commencer à s'écrire. Ce court face-à-face a pu installer une confiance que le groupe chatbot n'avait pas. Ensuite, les participants n'étaient pas, pour la plupart, gravement seuls au départ : la solitude moyenne déclarée correspondait à un isolement rare, celui d'une transition de vie banale - quitter le lycée, arriver dans une nouvelle ville.
Autrement dit, le protocole ne permet pas de départager ce qui a réellement produit l'effet : la réciprocité, la rencontre préalable ou les invitations qu'un étudiant réel peut transmettre et qu'un logiciel ne transmettra jamais. C'est une limite de conception, pas un détail.
La professeure Elizabeth Dunn, qui dirige le laboratoire et cosigne l'étude, le dit sans détour : les étudiants de première année ont été choisis parce que ce passage les expose à la solitude, mais ils disposent aussi de nombreuses occasions d'interactions sociales. "Il est possible que les compagnons IA soient utiles à des personnes plus isolées, comme des personnes âgées", ajoute-t-elle (traduit de l'anglais). Autrement dit, l'essai ne prouve pas que les chatbots ne servent à rien : il montre qu'ils ne remplacent pas un lien humain chez des gens qui ont des alternatives à portée de main.
Enfin, deux semaines, c'est court. Et l'étude ne montre pas que les chatbots rendent plus seuls - le bot a bien adouci l'humeur.
Les compagnons IA fonctionnent aussi, mais sur quelle durée ?
Ce serait malhonnête de s'arrêter là, parce qu'une littérature solide dit le contraire. Un document de travail de la Harvard Business School (De Freitas, Uğuralp, Uğuralp et Puntoni, 2024) regroupe six études et conclut que les applications de compagnons IA réduisent bien la solitude : à peu près autant qu'une interaction avec une autre personne, et davantage que des activités passives comme regarder YouTube. L'une de ces études, longitudinale, mesure une baisse sur une semaine. Et le facteur décisif n'est pas seulement la performance du modèle : c'est surtout le fait de se sentir entendu.
Deux nuances, cependant. Ces travaux mesurent des changements à court horizon - une session, une semaine - là où l'essai de l'UBC compare trois conditions sur quinze jours avec une échelle validée. Et l'hypothèse de départ du document de Harvard a été inspirée par des entretiens avec la dirigeante de Replika et ses investisseurs, avec un financement partiel de la Harvard Business School. Ce n'est pas une disqualification, mais c'est une information à garder en tête quand on compare les conclusions.
L'échelle du marché, elle, n'est pas contestée : XiaoIce revendiquait 660 millions d'utilisateurs, Chai 4 millions d'actifs, Replika 2,5 millions, et environ la moitié des utilisateurs de Replika entretenaient une relation amoureuse avec l'IA, d'après ce même document.
Sur douze mois, le lien va dans les deux sens
La pièce la plus importante du dossier est peut-être la moins citée avec précision. Dunigan Folk et Elizabeth Dunn ont publié dans Psychological Science (2026, vol. 37, n° 4) un article au titre révélateur : "How Does Turning to AI for Companionship Predict Loneliness and Vice Versa?" - comment le recours à l'IA pour se sentir accompagné prédit la solitude, et inversement.
Tout est dans le "et inversement" : le lien est bidirectionnel. Les personnes seules se tournent davantage vers les chatbots, et un usage plus important prédit une solitude accrue plus tard. Ce n'est pas la même chose que de dire "les chatbots rendent seuls" : la presse a souvent aplati la seconde moitié du résultat en ce raccourci. Une étude du MIT Media Lab menée avec OpenAI sur quatre semaines va dans le même sens : les utilisateurs les plus intensifs de grands modèles de langage rapportaient plus de solitude, plus de dépendance et moins de socialisation, quel que soit le format - texte, voix ou autre.
Il reste une explication banale que ces études longitudinales ne peuvent pas écarter : si vous passez deux heures par soir à discuter avec un bot, vous ne les passez pas à voir des gens. La causalité par le temps disponible n'a rien de mystérieux.
Un marché qui vit de la solitude
Il faut le dire clairement : la compagnie artificielle est devenue un business. Les abonnements se vendent, et parfois très bien, y compris hors des grands pôles tech.
Une application lancée sept mois plus tôt par un développeur indonésien, avec 20 000 téléchargements, générait 250 000 dollars en un mois sur Google Play, selon les données d'Appfigures. Ces chiffres sont des cas individuels, pas une taille de marché - mais ils suffisent à comprendre l'incitation : le produit n'a aucune raison économique de vous rendre autonome. Un ami qu'on n'appelle plus, c'est un abonnement qui s'arrête.
À l'inverse, l'intervention qui a fonctionné dans l'essai de l'UBC ne coûte presque rien : apparier deux inconnus et leur demander de s'écrire. Pas de licence, pas de modèle à entraîner, pas d'algorithme. C'est probablement l'enseignement le plus utile pour les campus, les associations et les collectivités : la solution efficace est aussi la moins rentable pour ceux qui vendent des abonnements.
En France, des chiffres qui ne se recoupent pas
Reste la question du point de départ : les 18-25 ans sont-ils vraiment plus seuls qu'avant ? Les enquêtes françaises donnent des résultats étonnamment dispersés. La Fondation Croix-Rouge situe les 18-24 ans en tête des personnes concernées, à 27 %. Psycom avance que 62 % des 18-24 ans se sentent régulièrement seuls, contre 44 % des Français en moyenne. D'autres travaux placent le sentiment de solitude des jeunes autour de quatre sur dix.
Ces écarts ne sont pas des erreurs : ils mesurent des choses différentes - se sentir seul régulièrement, souffrir de solitude, manquer de compagnie - avec des questions et des échantillons qui varient. La solitude est un objet difficile à quantifier, et c'est aussi pourquoi il faut se méfier des titres qui annoncent une "épidémie" sans dire ce qui est mesuré.
Ce qu'on peut en faire dès cette semaine
Selon les chercheurs, ce qui a probablement compté dans cet essai, ce n'est pas d'avoir été bien écouté, mais d'avoir eu quelqu'un à écouter en retour. Le geste utile est donc rarement celui qu'on croit.
Concrètement : reparler à quelqu'un que vous n'avez pas relancé depuis des semaines, même par un message court. Proposer votre aide, plutôt qu'attendre qu'on devine que vous en avez besoin. Accepter l'invitation ennuyeuse - le groupe de révision, la marche du dimanche - parce que c'est souvent par ces portes-là qu'on rencontre des gens. Et si vous utilisez déjà une application compagnon, ce n'est pas une faute : gardez-la comme un pansement pour les mauvais soirs, pas comme un remplacement. La différence entre les deux tient à ce qu'on fait des heures qui restent.
Ruo-Ning Li résume sa recommandation sans détour : tendre la main à une personne - un camarade de cours, un voisin, le serveur du café. Même un échange bref, banal, semble porter quelque chose qu'un chatbot ne remplace pas encore. Et ça, personne ne peut le facturer.