L'Académie nationale de médecine, 45 sociétés savantes et 33 associations citoyennes viennent de s'unir derrière une pétition historique pour rendre le Nutri-Score obligatoire sur tous les emballages alimentaires en France. Lancée en novembre 2025 sur le site de l'Assemblée nationale, cette initiative a déjà recueilli près de 57 000 signatures. Portée par les chercheurs à l'origine du système — Serge Hercberg, Mathilde Touvier, Emmanuelle Kesse et Chantal Julia — cette mobilisation sans précédent du monde médical relance un débat vieux de plusieurs années. Alors que le gouvernement n'a toujours pas légiféré, les signataires dénoncent un blocage orchestré par les lobbies agroalimentaires et appellent à une action rapide pour protéger la santé publique.

Pourquoi le Nutri-Score n'est-il pas déjà obligatoire en France ?
Le Nutri-Score a été lancé en 2017 par des chercheurs français sous la houlette du Pr Serge Hercberg. Ce logo nutritionnel, qui va du A vert au E orange foncé, permet aux consommateurs d'évaluer en un coup d'œil la qualité nutritionnelle d'un produit. Depuis mars 2025, une version plus sévère est entrée en vigueur, renforçant les critères sur le sucre, le sel et les édulcorants. L'outil est plébiscité par les scientifiques : des études menées dans plusieurs pays européens montrent qu'il incite les industriels à améliorer leurs recettes et aide les consommateurs à faire des choix plus éclairés.
Pourtant, en France, son utilisation reste volontaire. Les marques peuvent décider d'apposer le logo ou non sur leurs emballages. Ce statut facultatif crée une situation paradoxale : les produits les moins bien notés ont tout intérêt à ne pas afficher leur score, tandis que ceux qui affichent un A ou un B communiquent fièrement sur leur bonne note. Résultat : le consommateur se retrouve face à un affichage biaisé qui ne lui donne pas une vision complète des rayons. Selon Santé publique France, 90 % des consommateurs français savent que le Nutri-Score vise à caractériser la qualité nutritionnelle, mais cette connaissance ne suffit pas face à l'absence d'obligation.
Le blocage politique et législatif
Plusieurs propositions de loi ont été déposées au Parlement pour rendre le Nutri-Score obligatoire. Chaque fois, elles se sont heurtées à une opposition farouche des lobbies agroalimentaires. Ces derniers avancent des arguments juridiques et économiques : atteinte à la liberté d'entreprise, complexité administrative, risque de distorsion de concurrence au niveau européen. En réalité, les observateurs pointent un motif plus simple : les marques les moins bien notées redoutent une baisse de leurs ventes si le Nutri-Score devenait obligatoire.
Le 4 décembre 2025, les députés ont rejeté la généralisation du Nutri-Score par 120 voix contre 117. Le texte prévoyait de pénaliser les entreprises refusant le Nutri-Score d'une taxe de 5 % sur leur chiffre d'affaires, reversée à l'Assurance maladie. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, y était opposée, préférant le volontariat. Serge Hercberg a dénoncé l'influence des grands groupes : Ferrero, Lactalis, Coca-Cola, Mars, Mondelez, Danone, Kraft, Unilever — tous ont activement fait pression contre le texte.
La France n'est pas seule dans cette impasse. Au niveau européen, les discussions sur un étiquetage nutritionnel harmonisé patinent depuis des années. Certains pays comme la Belgique et l'Allemagne ont adopté le Nutri-Score sur une base volontaire, mais aucun État membre ne l'a encore rendu obligatoire. Cette absence de cadre réglementaire européen sert d'excuse aux gouvernements successifs pour ne pas légiférer au niveau national.
Le poids des 79 structures signataires
La pétition actuelle change la donne par le nombre et la qualité de ses signataires. L'Académie nationale de médecine, institution bicentenaire, apporte une caution scientifique et morale de premier plan. Les 45 sociétés savantes couvrent l'ensemble du champ médical : cardiologie, diabétologie, nutrition, cancérologie, pédiatrie. Les 33 associations citoyennes regroupent des organisations de patients, des syndicats de consommateurs et des ONG environnementales.
Cette coalition inédite envoie un message clair aux pouvoirs publics : le monde médical ne se contente plus de recommander le Nutri-Score, il exige son obligation légale. Serge Hercberg, interrogé par les médias, rappelle que chaque année, des milliers de décès prématurés sont liés à une alimentation déséquilibrée. Le Nutri-Score, selon lui, est un outil simple et efficace pour réduire ce fardeau sanitaire.
Comment les marques contournent-elles le Nutri-Score ?
Face à la perspective d'une obligation, certaines marques ont développé des stratégies de contournement. Ces pratiques, bien documentées par les associations de consommateurs, montrent que l'industrie agroalimentaire ne se laisse pas faire sans résistance. L'enquête de l'Assemblée nationale (rapport n° 2338) révèle l'intensité du lobbying contre le Nutri-Score, avec des groupes d'intérêt ayant multiplié les réunions avec les décideurs européens.
La reformulation cosmétique des recettes
La technique la plus courante consiste à modifier légèrement les recettes pour obtenir un meilleur score sans améliorer réellement la qualité nutritionnelle. Par exemple, remplacer le sucre par des édulcorants artificiels peut faire passer un produit de D à C, mais n'apporte aucun bénéfice pour la santé. La nouvelle version du Nutri-Score, entrée en vigueur en mars 2025, a justement durci les critères sur les édulcorants pour contrer cette pratique.
Les fabricants de céréales pour petit-déjeuner, très consommées par les jeunes, sont particulièrement actifs dans ce domaine. Certains ont réduit la teneur en sucre de quelques grammes seulement pour passer de D à C, tout en maintenant des niveaux élevés d'additifs et de sel. Les boissons énergisantes, autre catégorie prisée des 16-25 ans, font l'objet de reformulations similaires.
Les abandons et les batailles juridiques
Avec le durcissement de l'algorithme en 2025, plusieurs marques ont préféré abandonner le Nutri-Score plutôt que de perdre leur A. Bjorg, qui produit des céréales et des biscuits, a choisi cette voie. Danone a fait de même pour cinq de ses marques : Actimel, Activia, Danone, Danonino et HiPro, principalement des yaourts à boire à forte teneur en sucres ajoutés. Ferrero, Coca-Cola et Lactalis n'ont jamais accepté d'afficher le logo.
Plusieurs grandes marques ont intenté des actions en justice contre le Nutri-Score. En 2023, Ferrero, le fabricant de Nutella, avait attaqué le système en justice, arguant que son classement était injuste. La marque estimait que l'huile de palme, utilisée dans sa pâte à tartiner, ne méritait pas une note aussi sévère. Cette action n'a pas abouti, mais elle a retardé l'adoption de mesures contraignantes. Lactalis, le géant laitier français, a également contesté l'affichage sur ses fromages. Le groupe estimait que le Nutri-Score pénalisait injustement les produits laitiers traditionnels, riches en calcium mais aussi en matières grasses. Ces recours juridiques, même lorsqu'ils échouent, créent un climat d'incertitude qui freine les pouvoirs publics.
L'opacité volontaire sur les emballages
Certaines marques jouent sur la confusion visuelle. Elles apposent le Nutri-Score en petit format, dans un coin discret de l'emballage, ou utilisent des couleurs trompeuses. D'autres multiplient les labels et certifications (bio, commerce équitable, sans OGM) pour noyer l'information nutritionnelle dans un flot de signes. Le consommateur, submergé par ces messages, finit par ne plus savoir quoi regarder.
Les produits destinés aux jeunes sont particulièrement concernés. Les snacks, biscuits apéritifs et barres chocolatées arborent souvent des emballages colorés et des allégations santé ambiguës (« source de fibres », « sans sucres ajoutés ») qui masquent une composition médiocre. Sans Nutri-Score obligatoire, le consommateur n'a aucun moyen simple de comparer deux produits similaires.
Quels risques concrets pour la santé des jeunes ?
Les 16-25 ans sont une cible privilégiée du marketing agroalimentaire. Leurs habitudes alimentaires, souvent marquées par la consommation de snacks, de boissons sucrées et de plats préparés, les exposent à des risques sanitaires spécifiques. L'absence d'un Nutri-Score obligatoire aggrave cette vulnérabilité. Selon Santé publique France, les adolescents et jeunes adultes sont les plus gros consommateurs de produits souvent notés D ou E : sodas, boissons énergisantes, céréales sucrées, biscuits, plats préparés, snacks.
L'explosion des maladies métaboliques chez les jeunes
Les chiffres sont alarmants. L'obésité chez les 18-25 ans a augmenté de 30 % en dix ans en France. Le diabète de type 2, autrefois réservé aux adultes de plus de 50 ans, touche désormais des patients de 20 ans. Ces pathologies sont directement liées à une alimentation trop riche en sucres rapides, en graisses saturées et en sel.

Le Nutri-Score, en permettant d'identifier rapidement les produits les plus déséquilibrés, pourrait aider les jeunes à faire des choix plus sains. Une étude menée en 2024 par l'Inserm a montré que les consommateurs réguliers du Nutri-Score réduisaient leur consommation de produits classés D et E de 15 % en moyenne. L'effet est encore plus marqué chez les 18-30 ans, qui utilisent davantage leur smartphone en courses pour vérifier les informations nutritionnelles.
Le piège des « aliments santé » marketing
Les industriels ont bien compris l'attrait des jeunes pour une alimentation perçue comme saine. Ils multiplient les allégations trompeuses : « riche en protéines », « sans gluten », « naturel », « fait maison ». Ces mentions, non réglementées, créent un halo de santé autour de produits qui restent ultra-transformés.
Un exemple frappant : certaines barres protéinées, très populaires chez les jeunes sportifs, affichent des notes D ou E au Nutri-Score malgré leur image fitness. Leurs teneurs élevées en sucre ajouté et en additifs les rendent aussi mauvaises pour la santé qu'une barre chocolatée classique. Sans obligation d'affichage, le consommateur ne peut pas le savoir.
L'impact sur la santé mentale et les troubles alimentaires
La relation entre alimentation et santé mentale est de mieux en mieux documentée. Une alimentation riche en sucres raffinés et en graisses saturées est associée à un risque accru de dépression et d'anxiété chez les jeunes adultes. Le Nutri-Score, en aidant à repérer les aliments ultra-transformés, pourrait contribuer à une meilleure santé psychique.
Paradoxalement, certains critiques accusent le Nutri-Score de favoriser les troubles alimentaires en stigmatisant certains aliments. Les chercheurs à l'origine du système répondent que l'outil n'est pas un jugement moral, mais une information objective. Il ne s'agit pas de diaboliser les aliments classés E, mais de permettre au consommateur de faire des choix éclairés, en connaissance de cause.
Que se passe-t-il chez nos voisins européens ?
La question du Nutri-Score dépasse les frontières françaises. Plusieurs pays européens ont adopté le système, mais aucun ne l'a encore rendu obligatoire. L'expérience de ces pays fournit des enseignements précieux pour la France.
La Belgique et l'Allemagne en première ligne
La Belgique a été l'un des premiers pays à adopter officiellement le Nutri-Score en 2019, suivie par l'Allemagne en 2020. Dans ces deux pays, l'utilisation reste volontaire, mais la couverture des produits est plus élevée qu'en France. En Belgique, près de 40 % des emballages arborent le logo, contre environ 30 % en France.
Les études menées en Allemagne montrent que le Nutri-Score a eu un impact significatif sur les reformulations. Entre 2020 et 2024, la teneur moyenne en sucre des céréales pour petit-déjeuner a baissé de 12 % dans les produits affichant le logo. Les industriels ont compris que l'affichage volontaire pouvait devenir un argument commercial, les poussant à améliorer leurs recettes.
Le blocage italien et les résistances culturelles
L'Italie reste l'opposante la plus déterminée au Nutri-Score en Europe. Une enquête de Radio France publiée en février 2025 a révélé que le gouvernement de Giorgia Meloni a activement torpillé le projet de Nutri-Score obligatoire dans l'Union européenne. Meloni et la présidente de la Commission Ursula von der Leyen se sont rencontrées plusieurs fois en 2022 pour échanger sur le sujet. Selon l'ONG Foodwatch, les hauts fonctionnaires de la Commission ont eu 17 réunions avec des opposants au Nutri-Score ou des intérêts commerciaux, et seulement deux avec la société civile.
Les arguments avancés par les opposants italiens sont parfois surprenants. Lors des réunions avec la Commission européenne, ils ont notamment affirmé que la généralisation du Nutri-Score risquerait d'entraîner des difficultés économiques pour les producteurs de cacao dans les pays pauvres, provoquant une hausse de l'immigration en Europe. Le nutritionniste italien Antonio Pratesi dénonce ces arguments : selon lui, le gouvernement et les industriels italiens mentent en permanence quand ils parlent du Nutri-Score.
Ce conflit illustre la complexité du dossier. Le Nutri-Score évalue la composition nutritionnelle brute, sans tenir compte des modes de consommation. Un fromage peut être classé D si on le mange seul, mais devenir acceptable si on le consomme en petite quantité dans un repas équilibré. Les chercheurs travaillent sur des améliorations pour prendre en compte ces nuances, sans perdre la simplicité qui fait le succès de l'outil.
Les « Nutri-Score papers » et le renoncement européen
Foodwatch a obtenu les « Nutri-Score papers » fin 2024 via une procédure d'accès aux documents de l'UE. Ces documents montrent que la Commission européenne a renoncé à proposer le Nutri-Score comme logo obligatoire, jugeant le dossier « politiquement trop sensible » en raison de l'opposition italienne. La Commission a eu 17 réunions avec des opposants au Nutri-Score et seulement 2 avec la société civile. En réaction, Foodwatch a lancé sa propre pétition « Notre santé avant leurs profits : le Nutri-Score doit enfin devenir obligatoire » sur Change.org, en complément de la pétition officielle sur le site de l'Assemblée nationale.
Que peut-on attendre de cette pétition ?
La pétition portée par l'Académie de médecine et les 78 structures de santé n'est pas une simple déclaration de principe. Elle s'inscrit dans une stratégie plus large visant à faire pression sur le gouvernement et les parlementaires.
Un levier pour relancer le débat parlementaire
Avec près de 57 000 signatures, la pétition atteint un seuil qui oblige l'Assemblée nationale à l'examiner. Les députés devront se prononcer sur les suites à donner à cette initiative. Plusieurs élus de la majorité et de l'opposition ont déjà annoncé leur soutien à l'obligation du Nutri-Score.
Le timing est favorable. La nouvelle version du Nutri-Score, plus exigeante, est entrée en vigueur en mars 2025. Les industriels ont eu un an pour s'adapter. Les associations de consommateurs estiment que le moment est venu de passer à l'étape suivante : l'obligation légale.
Les arguments des opposants et les réponses des scientifiques
Les opposants à l'obligation avancent plusieurs arguments. Le premier est économique : l'affichage obligatoire coûterait cher aux petites entreprises, qui devraient refaire leurs emballages. Les scientifiques répondent que le coût est minime comparé aux dépenses de santé publique liées à la malbouffe. Une étude de l'Inserm estime que l'obligation du Nutri-Score pourrait réduire de 10 % les dépenses de santé liées à l'obésité et au diabète en cinq ans.
Le deuxième argument est juridique : l'obligation nationale serait contraire au droit européen, qui laisse aux États membres la liberté de choisir leur système d'étiquetage. Les juristes spécialisés en droit alimentaire estiment que cet argument est faible. La France peut parfaitement imposer le Nutri-Score sur son territoire, tant que le système reste non discriminatoire pour les produits importés.
Le rôle des jeunes dans cette mobilisation
Les 16-25 ans ont un intérêt particulier à soutenir cette pétition. Ce sont eux qui subiront le plus longtemps les conséquences d'une alimentation déséquilibrée. Ce sont aussi eux qui ont le plus à gagner d'un outil simple et fiable pour faire leurs courses.
Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la diffusion de la pétition. Les jeunes générations, habituées à s'informer via Instagram, TikTok et YouTube, peuvent amplifier le message bien au-delà des circuits traditionnels. Plusieurs influenceurs santé et nutrition ont déjà relayé l'initiative, avec des vidéos expliquant comment lire le Nutri-Score et pourquoi il est important de le rendre obligatoire.
Les associations étudiantes et les syndicats lycéens commencent également à se mobiliser. Des pétitions circulent dans les campus et les lycées pour demander l'obligation du Nutri-Score dans les cantines et les distributeurs automatiques. Cette pression populaire pourrait faire la différence dans les mois à venir.
Conclusion
La pétition pour rendre le Nutri-Score obligatoire, soutenue par l'Académie de médecine et 78 structures de santé, marque un tournant dans le combat pour une alimentation plus saine en France. Avec près de 57 000 signatures déjà recueillies, elle oblige les pouvoirs publics à se positionner sur un sujet qui traîne depuis trop longtemps. Les arguments scientifiques sont clairs : le Nutri-Score fonctionne, il aide les consommateurs à faire de meilleurs choix et incite les industriels à améliorer leurs recettes. Seul le volontariat limite son efficacité, en permettant aux marques les moins vertueuses de cacher leurs mauvais scores. Pour les jeunes générations, directement exposées aux risques de l'alimentation ultra-transformée, l'obligation du Nutri-Score est un enjeu de santé publique majeur. Le gouvernement doit maintenant passer des paroles aux actes, en déposant un projet de loi qui rende cet affichage obligatoire sur tous les emballages. Dans la même logique de protection sanitaire, l'Académie de médecine milite également pour rendre le vaccin contre la grippe obligatoire pour les soignants, démontrant une cohérence dans son engagement pour la prévention. Le combat pour le Nutri-Score obligatoire est loin d'être gagné, mais cette pétition lui donne une visibilité et une légitimité inédites.