Le 4 mai 2020, un peu après 22 heures, un habitant de Saint-Savin, en Haute-Gironde, regarde vers le nord-ouest pendant un orage. Il voit "une forme arrondie rouge vif" qui s'efface par "une baisse d'intensité lumineuse progressive". Trente secondes. Puis le manège recommence, plusieurs fois, avec deux autres points lumineux identiques, distants les uns des autres, immobiles, avant une "extinction lente". Le témoin photographie. Son dossier atterrit au GEIPAN, le service du CNES qui recense les phénomènes aérospatiaux non identifiés depuis 1977. Là, il est transmis à un laboratoire de recherche sur la foudre, qui y reconnaît sans ambiguïté une foudre en boule, catégorie "foudre globulaire". La zone connaissait ce soir-là un épisode orageux intense, avec une forte activité intra et internuageuse.

Voilà, en une scène, tout le dossier français de la foudre en boule : un phénomène rare, spectaculaire, attesté par des témoins ordinaires, requalifié par la science - et toujours sans explication acceptée.
Les archives météo ne contiennent pas ce qu'on croit
L'intuition naturelle est d'aller chercher les "archives météo". Mauvaise piste, ou plutôt piste mal nommée. Météo-France classe dans les photométéores les phénomènes optiques produits par réflexion, réfraction, diffraction ou interférences de la lumière solaire ou lunaire : arc-en-ciel, halo, couronne, irisation, gloire. La foudre en boule n'appartient pas à cette nomenclature, et pour une raison simple : ce n'est pas un effet optique dérivé de la lumière du soleil, c'est un phénomène lumineux associé à l'activité électrique orageuse. Un service météorologique archive des mesures physiques, des radiosondages, des cartes, des détections d'impacts. Pas des boules rouges vues par un particulier à sa fenêtre.
Les vraies archives sont ailleurs, et elles sont plus intéressantes : les récits savants du XIXe siècle, la presse quotidienne régionale, la base publique du GEIPAN, les revues de physique. C'est là que la foudre en boule laisse des traces - et ces traces racontent une histoire assez différente de la légende.
À Salagnac, un porc et trois témoins
Le corpus français le plus ancien passe par un vulgarisateur du Second Empire, Wilfrid de Fonvielle, dont le Thunder and Lightning paraît en traduction anglaise en 1875. Il y compile environ cent cinquante récits de "foudre globulaire", dont deux cas français. Dans le premier, un vice-président de la Société géologique de Paris voit une boule descendre le long de l'écorce d'un peuplier, rebondir au sol et disparaître sans exploser. Le second est daté : le 10 septembre 1845, dans une maison de Salagnac, dans la vallée de la Corrèze, une boule pénètre dans la cuisine, passe sans dommage devant deux femmes et un jeune homme, puis explose dans l'étable voisine en tuant un porc.
Ces récits ont une valeur documentaire limitée : ils sont de seconde main, collectés des décennies après les faits, sans enquête sur place, et Fonvielle lui-même les met au service d'une démonstration. Leur intérêt est ailleurs. Ils montrent qu'au XIXe siècle, la question était prise au sérieux par des savants, que la presse scientifique en discutait - un journal comme La science moderne rend compte de débats à l'Académie des sciences sur le "tonnerre en boule" - et que les traits saillants des témoignages modernes étaient déjà là : la trajectoire lente, l'indifférence apparente aux obstacles, l'issue explosive.
Ce que les physiciens ont vraiment mesuré
Le problème central de la foudre en boule est un problème de preuve. Une revue de la littérature publiée en 1972 dressait le portrait d'une boule "typique" tout en avertissant contre la confiance excessive accordée aux témoignages oculaires. Cinquante ans plus tard, la mise en garde tient toujours : les descriptions varient au point de décrire des objets incompatibles. De la taille d'un pois à plusieurs mètres. Transparente, translucide, multicolore, filamentaire. Attirée par les bâtiments, indifférente, repoussée. Traversant le bois et le métal sans effet, ou les faisant fondre. Mortelle ou inoffensive. Cette hétérogénéité est en soi une information : il est possible que "foudre en boule" soit un mot unique pour plusieurs phénomènes distincts, dont le feu de Saint-Elme et les feux follets, avec lesquels la confusion est fréquente.
Un seul événement a fourni un spectre exploitable, et il n'est pas français. Le 2 avril 2012, au Qinghai, dans le nord-ouest de la Chine, l'équipe du physicien Jianyong Cen filme par hasard, pendant un gros orage, une sphère lumineuse d'environ cinq mètres de diamètre se déplaçant à 8,6 m/s sur une quinzaine de mètres. Durée de l'enregistrement : 1,3 seconde. Les caméras et le spectrographe étaient en place. Le spectre, publié en 2014 dans Physical Review Letters, montre des raies de silicium, de fer et de calcium - c'est-à-dire, à peu de chose près, la composition de la poussière du sol.
C'est le meilleur argument observationnel dont dispose l'hypothèse la plus discutée aujourd'hui, formulée par John Abrahamson au début des années 2000 : la foudre frappe le sol, vaporise la silice, le carbone du sol réduit l'oxyde de silicium, et des nanoparticules de silicium s'oxydent lentement dans l'air en formant des réseaux incandescents. Ce modèle explique ce que les autres expliquent mal : la durée - plusieurs secondes, quand un éclair dure une fraction de seconde - et l'apparence de boule.
Sauf que l'événement du Qinghai ne colle pas tout à fait. Les cinq mètres de diamètre sont très supérieurs à ce que prévoit le modèle. Et les chercheurs ont enregistré une modulation de l'intensité lumineuse à 100 Hz pour l'oxygène et l'azote, sans explication - si ce n'est la proximité de lignes électriques à 50 Hz, dont le 100 Hz pourrait bien être un artefact de mesure. Deux anomalies sur le seul spectre disponible, cela suffit à empêcher une identification certaine. Les auteurs eux-mêmes restent prudents.
Le laboratoire, la vidéo et le doute raisonnable
La suite du travail scientifique est largement une affaire d'imagerie et de recoupement. Des équipes ont analysé des images vidéo de possibles foudres en boule apparues à moins de dix mètres d'une caméra, pour en estimer la vitesse et la trajectoire. En France, le synchrotron SOLEIL a consacré des expériences au sujet. Les expériences de laboratoire, elles, produisent des effets visuellement similaires à ceux décrits par les témoins - mais le lien entre ces effets et le phénomène naturel reste indéterminé. C'est la limite structurelle du dossier : on sait fabriquer quelque chose qui ressemble à une foudre en boule ; on ne sait pas si c'est la même chose.
Le cas de Saint-Savin illustre une autre facette du problème, plus institutionnelle. Un témoin, une photo, un dossier GEIPAN, un laboratoire spécialisé : la chaîne fonctionne, et elle aboutit à une requalification en phénomène naturel connu. Le GEIPAN ne classe d'ailleurs pas tout en "mystère" : ses catégories A et B désignent les phénomènes identifiés ou probablement identifiés, C les cas inexploitables faute de données, D les cas inexpliqués malgré de bonnes données - et la sous-catégorie D1, la plus "étrange", ne représentait que 0,99 % des dossiers selon le service. La foudre en boule est donc, dans ce classement, une explication et non une énigme : elle sert à fermer des dossiers, pas à en ouvrir.
Cinq pour cent de l'humanité ?
Reste une statistique qui circule beaucoup et mérite examen. En 1960, une enquête menée auprès de 1 962 membres du personnel d'Oak Ridge et de 15 923 employés d'Union Carbide sur le même site américain relève que 5,6 % des premiers et 3,1 % des seconds déclaraient avoir vu une foudre en boule. Un article de Scientific American a résumé ces travaux en affirmant que 5 % de la population terrestre en avait été témoin.
Le glissement est considérable. Deux cohortes professionnelles, sur un même site industriel et nucléaire, interrogées par autodéclaration, deviennent une estimation mondiale. Or ces populations ne sont pas représentatives, et surtout elles ont répondu à une question suggestive, qui invite à réinterpréter un souvenir ancien. Une boule lumineuse vue une fois dans un orage, des années plus tôt, devient facilement une foudre en boule dans le questionnaire. Le chiffre est un ordre de grandeur du récit, pas une mesure de prévalence.
C'est là que se situe la frontière honnête. La foudre en boule n'est pas un phénomène paranormal : c'est une catégorie de témoignages réels, décrits depuis le XIIe siècle au moins - le moine anglais Gervase de Cantorbéry rapporte en 1195 une "substance blanche" sortie d'un nuage qui prit une forme sphérique avant de tomber vers la rivière -, associés à l'orage, photographiés, filmés une fois avec un spectrographe. Mais les explications concurrentes restent nombreuses : plasmas, aérosols chargés, illusions optiques, images rémanentes sur la rétine après un éclair aveuglant. Et une partie des observations relève probablement de méprises.
Ce que disent vraiment les archives françaises : des campagnes où l'on a vu, depuis deux siècles au moins, des boules lumineuses entrer dans des cuisines et traverser des peupleraies ; un service public qui enregistre encore ces récits et les fait expertiser ; et une physique qui, cent cinquante ans après Fonvielle, dispose d'un spectre, de quelques vidéos et d'un modèle séduisant qu'une boule trop grosse et une modulation à 100 Hz empêchent encore de valider. Le mystère n'est pas dans le témoignage. Il est dans le mécanisme.