Aux soirées d'automne et d'hiver, les réseaux sociaux s'enflamment : une lumière étrange traverse le ciel. Parfois, elle semble suivre l'observateur, voire l'avion. D'où naît une question légitime, mais mal formulée : que mesurent vraiment les instruments et les témoins face à ces phénomènes ?

Le piège est courant. On parle de "lumières persécutantes" comme d'une catégorie technique, alors qu'aucune institution scientifique - ni le CNES, ni l'armée, ni les astronomes - ne reconnaît une telle classification. Ce n'est pas une catégorie de phénomènes, c'est une illusion perceptive. Et c'est précisément là que réside l'enjeu : distinguer ce que mesurent les outils de ce qu'on croit voir.
Le GEIPAN, un service public d'analyse rationnelle
Créé en 1977 et rattaché au CNES à Toulouse, le GEIPAN (Groupe d'études et d'informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés) enquête sur ces phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN). Ce n'est pas un groupe d'ufologues : c'est une structure publique, dotée d'une méthode rigoureuse.
Les cas sont classés en quatre catégories :
- A : expliqués par des preuves scientifiques (avions, satellites, ballons...),
- B : probablement expliqués, mais avec quelques doutes,
- C : inexpliqués, mais avec des éléments partiels,
- D : totalement inexpliqués.
Sur 9 724 témoignages recueillis depuis 40 ans, seuls 3,4 % des cas figurent dans la catégorie D. Ce taux, souvent mal interprété, est une limite, pas une preuve. Comme le rappelle le directeur Frédéric Courtade : "Cela peut s'expliquer aussi bien par les limites de l'enquêteur, que par des phénomènes naturels inconnus ou le manque de temps."
Le GEIPAN a aussi intégré une dimension psychosociale, en collaborant avec des psychologues du CNRS et de l'université de Toulouse, pour évaluer la fiabilité des témoignages. Ce n'est pas la qualité du phénomène qui est en question, mais celle de la perception humaine.
Les radars : des échos, pas des preuves
Un radar ne "voit" pas un objet. Il émet des ondes radio et mesure les échos qui reviennent. Or, un écho peut provenir de beaucoup de choses : un oiseau, une goutte de pluie, un avion, un satellite... ou d'aucun objet du tout.
Les "anges radar" (radar angels) sont des échos parasites produits par des inversions thermiques ou la propagation anormale des ondes. Ils peuvent apparaître soudainement, se déplacer, disparaître. Rien d'"extraordinaire" là-dedans - mais de quoi surprendre un contrôleur aérien rivé à son écran.

Le rapport COMETA (1999), élaboré par une association privée de militaires et d'ingénieurs, a invoqué des enregistrements radar parmi ses arguments pour défendre l'hypothèse extraterrestre. Mais ce document, jamais validé par l'État, a été critiqué pour son manque de rigueur scientifique. Le GEIPAN l'héberge en ligne, sans que cela vaille approbation.
Et pour cause : un écho radar non corrélé à une piste connue est une ambiguïté, pas une preuve. C'est pourquoi les scientifiques exigent une triangulation, une vérification croisée. Un seul écho, aussi étrange soit-il, ne suffit pas.
Les témoins : des perceptions, pas des faits
Quand un observateur affirme voir une lumière persécuter son avion, il ne mesure pas un phénomène. Il vit un effet de parallaxe.
Un astre brillant comme Vénus ou la Lune, observé depuis un avion en mouvement, semble se déplacer dans le ciel. Ce n'est pas lui qui bouge : c'est l'observateur. Ce phénomène, bien compris en astronomie, est à l'origine de nombreuses "poursuites" mystérieuses.
De même, les satellites (notamment les trains de Starlink) peuvent sembler suivre un observateur. Ils ne le font pas : ils suivent une orbite. Mais leur longue file lumineuse alimente facilement l'imagination.
Le GEIPAN a d'ailleurs noté une hausse des signalements en 2025 : 1 800 cas contre 1 000 habituels. Une partie de cette hausse s'explique probablement par la multiplication des objets en orbite, et par l'effet médiatique. Plus on parle de lumières dans le ciel, plus on croit les voir.
Des canulars et des cas emblématiques
Les signalements ne sont pas tous des mirages. Certains sont des canulars, comme l'affaire de Nort-sur-Erdre (1987), où un garçon de 10 ans a reconnu avoir tout inventé. Le GEIPAN a aussi enquêté sur des cas inexpliqués, comme Cussac (1967) et Trans-en-Provence (1981), qui demeurent parmi les dossiers les plus déroutants et discutés des archives.
Ces affaires montrent que le doute est une arme plus efficace que la croyance. Le GEIPAN ne nie pas les phénomènes : il les étudie. Et dans la majorité des cas, la réalité est plus banale - et plus intéressante - que le mystère.
Croire, ou mesurer ?
Les institutions scientifiques, elles, ne mesurent pas la vérité : elles enquêtent, avec méthode, doute et rigueur.
Les "lumières persécutantes" n'existent pas. Mais l'illusion d'exister - et la fascination qu'elle suscite - est réelle. C'est peut-être là le seul phénomène à vraiment étudier.