Dans l'immense atelier de l'usine Techn'hom à Belfort, une turbine à vapeur de 40 ans repose sur son berceau de démontage. Ses aubes usées racontent des décennies de service dans une centrale nucléaire française. À côté, un squelette d'acier de 20 000 m² sort de terre. C'est ici qu'Arabelle Solutions, la filiale d'EDF spécialisée dans les turbines nucléaires, vit sa renaissance industrielle. Le 19 juin 2026, l'entreprise a confirmé un investissement de 350 millions d'euros pour moderniser son site historique et recruter 600 personnes d'ici 2030. Les turbines Arabelles redeviennent françaises, et avec elles, c'est tout un pan de la souveraineté énergétique qui se reconstruit.

Un géant industriel renaît de ses cendres dans le Territoire de Belfort
L'actualité est tombée fin janvier 2026 : Bernard Fontana, PDG d'EDF, annonce un plan d'investissement massif pour Arabelle Solutions à Belfort. Trois cent cinquante millions d'euros pour agrandir le site de 20 000 m² sur le complexe Techn'hom, moderniser les chaînes de production et former une nouvelle génération d'ouvriers qualifiés. Le 13 février, les ministres Roland Lescure et Sébastien Martin foulent le sol de l'usine. Le message est clair : l'État actionnaire remet la main sur un joyau industriel que la France avait laissé filer chez General Electric.

L'usine de Belfort n'est pas une installation comme les autres. Elle produit les turbines Arabelle, ces monstres d'acier qui équipent un tiers des centrales nucléaires dans le monde. Pendant la décennie passée sous pavillon américain, le site tournait au ralenti. Les commandes se faisaient rares, les effectifs fondaient. Aujourd'hui, le carnet de commandes déborde : les six réacteurs EPR2 français, le chantier britannique Hinkley Point C, le futur porte-avions « France Libre », sans parler des contrats à l'export. La renaissance passe par un pari industriel colossal.
« Celle-là a marché 40 ans, on va la refaire pour 40 ans de mieux »
Pierre-Marie Poisson, directeur du site de Belfort, saisit une pièce métallique usée par des années de vapeur sous pression. Devant lui, une turbine démontée venue d'une centrale française. « Celle-là a marché pendant 40 ans dans une centrale nucléaire française. On va la refaire et on espère qu'elle tiendra 40 ans de mieux ! » lance-t-il aux journalistes présents lors de la visite ministérielle. La scène résume à elle seule l'ambition du projet.

L'investissement de 350 millions d'euros prévoit la construction d'une nouvelle usine de 20 000 m² accolée aux bâtiments historiques. Les travaux doivent s'achever d'ici 2029. L'objectif est double : augmenter la capacité de production pour répondre aux commandes d'EPR2, et moderniser l'outil industriel pour gagner en compétitivité face aux concurrents japonais et allemands. Le site emploie actuellement environ 1 700 personnes à Belfort, sur un total de 3 400 salariés dans le monde. D'ici 2030, l'effectif local doit passer à 2 000.
600 emplois à la clé : le recrutement qui redonne espoir aux jeunes du coin

Pour un jeune de Belfort ou de Montbéliard, ces chiffres changent la donne. Le Territoire de Belfort a souffert de la désindustrialisation. La fermeture d'Alstom Transport, les plans sociaux chez General Electric… Les générations précédentes ont vu les usines se vider. Arabelle Solutions vient inverser la tendance.
Les 600 recrutements annoncés ne sont pas un vœu pieux. Ils correspondent à des besoins concrets : soudeurs qualifiés, chaudronniers, ingénieurs en mécanique, techniciens de maintenance. Les contrats proposés vont du CDI à l'alternance, en passant par des stages rémunérés. La direction de l'usine a signé des partenariats avec les lycées techniques de la région, l'Université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM) et Pôle emploi. L'idée est de former localement les talents dont l'industrie a besoin, plutôt que d'aller les chercher ailleurs.
« Avant, les jeunes partaient à Paris ou à Lyon pour trouver du boulot, raconte un technicien croisé à la sortie de l'usine. Maintenant, ils peuvent rester ici. C'est un vrai retournement de situation. » L'effet d'entraînement sur l'économie locale est significatif : chaque emploi industriel en génère deux ou trois dans les services et le commerce.
De Rateau à General Electric : la saga industrielle d'un trésor national
Pour comprendre l'émotion qui entoure le retour d'Arabelle Solutions dans le giron français, il faut remonter le fil de l'histoire. Cette entreprise n'est pas née d'hier. Elle plonge ses racines dans le génie industriel du début du XXe siècle, et son parcours est jalonné de triomphes techniques et de drames capitalistiques.

Auguste Rateau et le génie français de la vapeur (1903-1970)
Tout commence en 1903. Auguste Rateau, ingénieur français spécialiste des turbomachines, crée la Société pour l'exploitation des appareils Rateau. L'entreprise s'installe d'abord à La Courneuve, en région parisienne, avant de s'étendre à Belfort. Rateau innove dans les turbines à vapeur, ces machines qui transforment la chaleur en mouvement rotatif pour entraîner des alternateurs.
En 1970, Alstom rachète la société Rateau et installe sa production à Belfort. C'est le début de l'âge d'or. Entre 1970 et 1990, l'usine fabrique l'intégralité des turbines à vapeur pour les 58 réacteurs du parc nucléaire français. Le nom « Arabelle » naît de la contraction de « Alstom Rateau Belfort Le Bourget », clin d'œil aux origines multiples de la technologie. À l'époque, la France construit ses réacteurs à la chaîne, et Belfort est au cœur de cette machine de guerre industrielle.
L'histoire secrète de la vente à GE : le coup de tonnerre de 2014
En 2014, un séisme frappe l'industrie française. Alstom, en grande difficulté financière, vend sa branche énergie à l'américain General Electric pour 13 milliards de dollars. L'opération est validée par Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie de François Hollande, contre l'avis d'Arnaud Montebourg qui y voit une perte de souveraineté. Le deal prévoit une « golden share » : la France conserve un droit de veto et la propriété intellectuelle des turbines nucléaires.
Mais les conséquences sont brutales. Selon les chiffres de Challenges, General Electric supprime 5 000 postes en France, dont 1 200 à Belfort. L'usine tourne au ralenti, les commandes se tarissent. L'affaire Pierucci, cet ancien cadre d'Alstom kidnappé par les États-Unis dans le cadre d'une enquête pour corruption, ajoute une dimension tragique à cette période. Le site de Belfort, qui avait fabriqué les cœurs du parc nucléaire français, devient un symbole de la désindustrialisation.
En mai 2024, EDF rachète les activités hors Amériques de GE Steam Power pour un montant non divulgué. Les turbines Arabelles redeviennent françaises. Deux ans plus tard, l'investissement de 350 millions à Belfort scelle ce retour.

Pourquoi EDF a-t-il dépensé des milliards pour racheter ce fleuron ?
La question mérite d'être posée. Pourquoi EDF, déjà lourdement endetté par le chantier d'Hinkley Point C et les retards des EPR, a-t-il mis la main au portefeuille pour racheter une activité que General Electric voulait vendre ? La réponse tient en un mot : souveraineté.
Souveraineté contre rentabilité : le vrai coût du rachat par EDF
Le rachat d'Arabelle Solutions par EDF n'est pas une opération purement financière. C'est un choix politique. La France a décidé de relancer son programme nucléaire avec six réacteurs EPR2, et potentiellement huit supplémentaires. Sans maîtrise de la chaîne d'approvisionnement des turbines, elle serait dépendante de fournisseurs étrangers comme Mitsubishi ou Siemens. Dans un contexte de tensions géopolitiques, cette dépendance est un risque.
Qui paie ? Le contribuable, via l'État actionnaire d'EDF, et le client final, via ses factures d'électricité. Les bénéfices sont immatériels mais cruciaux : la capacité à construire et entretenir un parc nucléaire sans dépendre de décisions étrangères. Le chantier nucléaire de Hinkley Point C, qui accumule les retards et les surcoûts, montre bien que la maîtrise industrielle ne s'achète pas. Mais sans elle, la facture serait encore plus salée.
Le contrat polonais qui valide la stratégie (1 à 2 milliards d'euros)
La meilleure preuve que la stratégie fonctionne vient de Pologne. En janvier 2026, Arabelle Solutions décroche un contrat colossal : fournir trois turbines de 1 200 MW chacune pour la première centrale nucléaire polonaise, à Lubiatowo/Choczewo. Le montant estimé du contrat oscille entre 1 et 2 milliards d'euros.
Le détail qui tue : les réacteurs choisis par la Pologne sont des AP1000 américains, conçus par Westinghouse. Pourtant, ce sont les turbines françaises qui équiperont la centrale. Preuve que la technologie Arabelle est devenue une référence mondiale, indépendamment du pays qui construit le réacteur. Le contrat polonais devrait générer environ 1 000 emplois directs et indirects à Belfort. La mise en service est prévue à partir de 2033.
Arabelle-1700, le monstre de puissance qui défie l'imagination
Les turbines Arabelle ne sont pas des machines ordinaires. Ce sont des colosses d'acier et de précision, capables de transformer la vapeur surchauffée d'un réacteur nucléaire en électricité pour des millions de foyers. Le modèle Arabelle-1700, le plus puissant au monde, mérite qu'on s'y attarde.

Plus longue qu'un Airbus A380, plus fiable qu'une horloge suisse
Les chiffres donnent le vertige. Les turbines destinées à Hinkley Point C mesureront plus de 70 mètres de long, soit davantage qu'un Airbus A380. Chaque unité développe une puissance de 1 770 MW, de quoi alimenter 6 millions de foyers en électricité. Le rotor principal, pièce maîtresse de la machine, pèse à lui seul plusieurs centaines de tonnes.
Mais le plus impressionnant, c'est la fiabilité. Sur une période de dix ans, le taux d'arrêt forcé des turbines Arabelle n'atteint que 0,04 %. Cela signifie qu'elles fonctionnent 99,96 % du temps sans incident. Aucun concurrent n'approche ce niveau de performance. Mitsubishi et Siemens, les deux autres acteurs du marché, doivent composer avec des taux de défaillance plus élevés.
Le marché mondial des très grosses turbines nucléaires est un duopole. Arabelle Solutions en détient environ la moitié, l'autre moitié se partage entre Mitsubishi et Siemens. Avec le retour du nucléaire dans le monde, la demande explose.
De Hinkley Point au porte-avions « France Libre », où sont-elles fabriquées ?
Le carnet de commandes d'Arabelle Solutions est bien rempli. Outre le contrat polonais, l'usine de Belfort travaille sur les six réacteurs EPR2 français, dont la première mise en service est prévue pour 2038. Elle équipe également le chantier britannique Hinkley Point C, qui devrait produire ses premiers électrons en 2030.
Le 26 mars 2024, une annonce spectaculaire est venue s'ajouter : Arabelle Solutions a été sélectionnée par Naval Group pour fournir les turbines du futur porte-avions français « France Libre ». Quatre turbines à vapeur, avec leurs régulateurs et sécheurs, seront livrées d'ici 2030. Le nouveau porte-avions, qui doit succéder au Charles de Gaulle en 2038, sera propulsé par des turbines conçues à Belfort.
La force de la technologie Arabelle réside dans sa modularité. Les turbines s'adaptent à tous les types de réacteurs, des petits modèles de 700 MW aux monstres de 1 900 MW. Plus de 50 unités ont déjà été livrées ou sont en commande dans le monde.
Le grand chantier de l'emploi : qui recrute Arabelle Solutions ?
Pour les habitants de Belfort et des environs, la renaissance d'Arabelle Solutions se traduit par des opportunités concrètes. Le site recrute massivement, et les profils recherchés sont variés.
Ingénieurs, techniciens, soudeurs : les profils recherchés
Les 600 recrutements d'ici 2030 couvrent un large éventail de métiers. En tête de liste, les soudeurs qualifiés. La soudure des aubes de turbine est un art délicat, qui demande des années d'expérience. Les chaudronniers sont également très demandés, tout comme les ingénieurs en mécanique et en électricité.
La nouvelle usine de 20 000 m² nécessite des bras pour assembler les pièces, mais aussi des cerveaux pour concevoir les machines de demain. Les ingénieurs de recherche et développement travaillent sur l'amélioration des rendements et la réduction des coûts. Les techniciens de maintenance assurent le suivi des turbines déjà installées dans les centrales.
Les conditions de travail sont attractives : salaires compétitifs, primes d'intéressement, possibilité d'évolution. L'usine fonctionne en 3x8, ce qui permet de concilier vie professionnelle et personnelle.
L'alternance, la clé pour entrer dans le temple de l'atome
Arabelle Solutions mise sur la formation pour recruter. L'entreprise a signé des partenariats avec les lycées techniques de la région, l'UTBM et Pôle emploi. Les jeunes peuvent postuler dès la classe de terminale pour des contrats d'apprentissage ou de professionnalisation.
Le parcours type : un bac pro en chaudronnerie ou en maintenance, suivi d'un BTS en génie mécanique, puis d'une licence professionnelle ou d'un diplôme d'ingénieur. L'alternance permet de se former tout en touchant un salaire, et les chances d'être embauché à l'issue du contrat sont élevées.
« Avant, les jeunes de Belfort devaient partir pour trouver du travail dans l'industrie, explique un responsable des ressources humaines. Aujourd'hui, c'est l'inverse. On vient les chercher. » La région met aussi la main à la poche : des aides à la mobilité et au logement sont proposées aux alternants.
Face à Siemens et Mitsubishi : la guerre mondiale des turbines nucléaires
Le marché des turbines nucléaires n'est pas un long fleuve tranquille. Avec la relance de l'atome dans le monde, la compétition s'intensifie. Arabelle Solutions doit défendre sa position de leader face à des concurrents bien implantés.
Un duopole de fait sur un marché en pleine explosion
En mars 2026, 27 pays ont signé une déclaration commune pour tripler la capacité nucléaire mondiale d'ici 2050. Ce sommet nucléaire marque un tournant historique. Après des années de déclin, le nucléaire redevient une priorité pour de nombreux États, notamment en Europe où l'on parle désormais d'une erreur stratégique passée.
Ce boom profite directement à Arabelle Solutions et à son concurrent Mitsubishi. Ensemble, ils détiennent l'essentiel du marché des très grosses turbines nucléaires. Siemens, qui a longtemps dominé le segment des turbines à gaz, peine à percer dans le nucléaire civil. Le duopole est confortable pour les deux acteurs, mais la compétition reste rude sur les prix et les délais.
L'avantage concurrentiel caché d'Arabelle : le service après-vente
Au-delà des contrats de construction neuve, Arabelle Solutions dispose d'un avantage concurrentiel massif : le parc installé. Un tiers des centrales nucléaires mondiales fonctionnent avec des turbines Arabelle. Cela représente 15 pays, des États-Unis à la Chine en passant par la Finlande et la Roumanie.
Ces turbines ont besoin de maintenance, de pièces de rechange et de modernisation. Le contrat d'entretien des 57 réacteurs français est un revenu garanti sur 40 ans. L'investissement de 350 millions d'euros à Belfort vise aussi à capter ce marché de la rénovation, souvent plus lucratif que la vente de machines neuves.
La modernisation des anciennes turbines permet d'augmenter leur puissance et leur durée de vie. C'est ce que Pierre-Marie Poisson appelle « refaire une turbine pour 40 ans de mieux ». Un marché juteux, qui assure à Arabelle Solutions des revenus récurrents, indépendamment des cycles de construction.
Les défis qui attendent la filière nucléaire française
L'histoire d'Arabelle Solutions est belle, mais elle n'est pas terminée. La renaissance de Belfort est un test grandeur nature pour la capacité de la France à reconstruire une filière nucléaire compétitive. Les défis restent immenses.
La pénurie de main-d'œuvre qualifiée, premier obstacle
Former un soudeur nucléaire prend des années. Les écoles techniques tournent à plein régime, mais les besoins sont tels que la tension sur le marché du travail va durer. Les salaires grimpent, ce qui renchérit les coûts de production. Arabelle Solutions doit rivaliser avec d'autres secteurs industriels qui cherchent aussi des profils techniques.
La question du logement se pose également. Belfort n'est pas préparée à accueillir des centaines de nouveaux salariés du jour au lendemain. Des solutions de mobilité et d'hébergement sont en discussion avec les collectivités locales. Le maire de Belfort, Damien Meslot, évoquait dès janvier 2026 « 300 à 500 créations d'emplois dans les cinq ans », un chiffre désormais dépassé par les annonces officielles.
Les coûts des EPR2 et la dépendance aux matières premières
Le programme français de six réacteurs est estimé à plusieurs dizaines de milliards d'euros. Les retards de chantier, comme ceux d'Hinkley Point C ou de Flamanville, rappellent que la construction nucléaire est un art difficile. Arabelle Solutions fournit les turbines, mais elle dépend du calendrier des donneurs d'ordre.
La France continue d'acheter de l'uranium russe pour alimenter ses réacteurs, une fragilité stratégique que le retour des turbines ne résout pas. La question des déchets radioactifs, avec le projet Cigéo de l'Andra, reste également en suspens. Autant de défis qui dépassent le cadre de Belfort mais conditionnent l'avenir de la filière.
Conclusion : Belfort, laboratoire de la souveraineté énergétique française
Malgré ces défis, le symbole est fort. Arabelle Solutions incarne la renaissance d'une industrie française que beaucoup croyaient morte. À Belfort, les grues tournent, les soudeurs s'activent, et les jeunes retrouvent le chemin de l'usine. L'investissement de 350 millions d'euros, les 600 recrutements, le contrat polonais à 2 milliards : tout concourt à faire de ce site un cas d'école de la réindustrialisation.
Le retour des turbines Arabelles sous pavillon français ne résout pas tous les problèmes du nucléaire hexagonal. Les coûts des EPR2, la dépendance à l'uranium étranger, la formation d'une main-d'œuvre qualifiée restent des chantiers ouverts. Mais il redonne à la France un outil industriel de premier plan, capable de produire les machines les plus puissantes du monde.
Le test des premiers EPR2, prévus pour 2038, dira si la filière a vraiment retrouvé sa compétitivité. En attendant, Belfort est devenu le laboratoire grandeur nature de la souveraineté énergétique française. Les 40 prochaines années diront si le pari était gagnant.