Dans le paysage plat du Bas-Rhin, entre champs de houblon et toits de tuiles plates, une tour métallique de 350 tonnes s'élève désormais à côté du clocher de l'église de Schwabwiller. Cette foreuse électrique, qui fonctionne 24 heures sur 24, creuse deux puits de 2,6 et 2,5 kilomètres de profondeur pour atteindre la saumure géothermale du fossé rhénan. Derrière ce chantier colossal se joue une double promesse : extraire du lithium pour les batteries des voitures électriques et capter la chaleur de la Terre pour alimenter les industries locales. La société Lithium de France, détenue à 73,8 % par Arverne Group et à 24,4 % par Equinor Ventures, mène ce projet pionnier qui pourrait bien marquer le début d'une filière française du lithium « bas carbone ».

Une foreuse de 350 tonnes dans le paysage du Bas-Rhin
La scène a de quoi surprendre. Au cœur de la communauté de communes de l'Outre-Forêt, à Betschdorf, une foreuse électrique de 350 tonnes trône à côté d'une église du XIXe siècle. Les habitants du secteur, habitués au calme des champs et des forêts vosgiennes, voient depuis plusieurs mois ce chantier hors norme. La machine fore en continu, jour et nuit, pour creuser deux puits de plus de 2,5 kilomètres de profondeur.

Le plus avancé des trois projets alsaciens
Le forage de Schwabwiller n'est pas un projet ordinaire. C'est le plus avancé des trois initiatives alsaciennes d'extraction de lithium géothermal. Comme le révélait Le Monde le 6 juillet 2026, ce chantier représente la première tentative française de produire du lithium à partir de saumure géothermale à une échelle industrielle. Arverne Group, la maison mère, est une PME cotée en Bourse qui a déjà levé près de 90 millions d'euros pour financer ses forages, avec le soutien d'Equinor Ventures à hauteur de 24,4 %.
Le choix du site n'est pas un hasard. Le fossé rhénan, cette faille géologique qui traverse l'Alsace du nord au sud, recèle des aquifères profonds dont l'eau atteint 150 à 170 °C. Une chaleur naturelle qui permet à la fois de produire de l'énergie thermique et de concentrer le lithium dissous dans la saumure. Les premières études de potentiel, réalisées par le Bureau de recherches géologiques et minières, avaient déjà identifié cette zone comme l'une des plus prometteuses d'Europe pour la géothermie profonde.
Un chantier qui transforme le territoire
La foreuse, haute de plusieurs dizaines de mètres, est devenue un repère visuel dans ce paysage rural. Les camions qui acheminent les tiges de forage et les équipes techniques qui se relaient 24 heures sur 24 ont modifié le rythme du village. Pour la communauté de communes de l'Outre-Forêt, qui regroupe 16 000 habitants, ce projet représente une opportunité économique majeure, mais aussi une source d'inquiétude pour une partie de la population.

Les riverains voient défiler des engins de chantier qu'ils n'avaient jamais croisés auparavant. Des géologues, des ingénieurs et des techniciens venus de toute la France occupent les chambres d'hôtes et les gîtes du secteur. Le maire de Betschdorf a dû organiser plusieurs réunions publiques pour répondre aux questions des habitants, partagés entre espoir de retombées économiques et crainte des nuisances.
L'extraction directe du lithium (DLE) : comment l'eau chaude alsacienne devient un minerai « bas carbone »
Une fois la saumure remontée à la surface, la magie opère dans des colonnes métalliques remplies d'un matériau actif qui ressemble à une éponge. C'est le cœur de la technologie dite DLE, pour Direct Lithium Extraction. Ce procédé, développé par plusieurs start-up et industriels, permet de capturer le lithium sans avoir à évaporer des millions de litres d'eau ni à broyer des montagnes de roche.
Une concentration deux à trois fois plus faible qu'au Chili
Le fossé rhénan n'est pas le gisement le plus riche du monde. La concentration en lithium dans la saumure alsacienne oscille entre 170 et 200 mg par litre, soit 180 à 200 ppm. C'est deux à trois fois moins que dans les saumures argentines du triangle du lithium. Pourtant, ce désavantage est compensé par un bilan environnemental nettement plus favorable.
L'extraction par DLE ne produit presque aucune émission de CO₂. Pas de chauffage du minerai à 1 000 °C comme dans les mines australiennes, pas d'évaporation pendant 10 à 24 mois comme au Chili. L'eau utilisée est réinjectée en circuit fermé, sans consommation nette. Les opérateurs alsaciens présentent leur lithium comme « bas carbone », un argument de poids à l'heure où les constructeurs automobiles cherchent à verdir leur chaîne d'approvisionnement.
Comment une colonne d'extraction sélective capture le lithium
Le procédé mérite d'être détaillé. La saumure chaude, après avoir cédé sa chaleur dans l'échangeur thermique, traverse des colonnes remplies d'un matériau adsorbant. Ce matériau, développé par des chimistes spécialisés, agit comme une éponge sélective : il capture les ions lithium tout en laissant passer le sodium, le potassium, le calcium et les autres éléments dissous.

Au bout de quelques heures, le matériau est saturé. On arrête alors l'écoulement de saumure et on rince la colonne avec une petite quantité d'eau légèrement salée. Ce rinçage suffit à décrocher le lithium de son support. On obtient alors une solution concentrée en chlorure de lithium, qui sera transformée en hydroxyde de lithium ou en carbonate de lithium, les formes utilisées par les fabricants de batteries.
15 tonnes de CO₂ économisées par tonne de lithium
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Selon les données d'Électricité de Strasbourg et d'Eramet, les mines australiennes de type hard rock émettent environ 15 tonnes de CO₂ pour chaque tonne de lithium extraite. La raison ? Le minerai, une fois broyé, doit être chauffé à plus de 1 000 °C pour libérer le lithium, une opération extrêmement énergivore.
En Alsace, l'extraction par DLE ne nécessite aucun chauffage : la saumure est déjà chaude en sortant du sous-sol. L'électricité consommée par les pompes et les colonnes d'extraction est faible. Le bilan carbone global est proche de zéro. Pour les constructeurs automobiles soumis à des normes d'émissions de plus en plus strictes, ce lithium « vert » représente un avantage compétitif certain.
Doublet géothermique : le système qui permet d'extraire chaleur et lithium
Le principe technique est aussi élégant que robuste. On parle de « doublet » géothermique : un premier puits pompe la saumure chaude, entre 150 et 170 °C, remontée depuis les profondeurs du fossé rhénan. Cette eau salée, chargée en lithium, passe dans un échangeur de chaleur qui récupère l'énergie thermique. Ensuite, elle traverse des colonnes d'extraction qui capturent sélectivement le lithium. Enfin, la saumure débarrassée de son lithium et refroidie est réinjectée dans le sous-sol par le second puits.
Un circuit fermé pour préserver la ressource
Ce système en circuit fermé évite l'épuisement de la ressource. Contrairement aux mines à ciel ouvert ou aux bassins d'évaporation sud-américains, la saumure retourne dans l'aquifère profond après traitement. Les opérateurs insistent sur cet argument écologique : pas de déchets miniers, pas de consommation nette d'eau, pas de pollution des sols. La chaleur, elle, est valorisée localement pour des usages industriels, créant ainsi un modèle économique à double dividende.

Le forage lui-même est une prouesse technique. Les puits traversent plusieurs couches géologiques, dont des marnes et des grès, avant d'atteindre le réservoir géothermal situé dans le socle granitique fracturé. Les ingénieurs utilisent des techniques de forage directionnel pour optimiser le contact avec les failles naturelles qui contiennent la saumure chaude.
Un forage profond et coûteux
Chaque puits représente un investissement de 10 à 20 millions d'euros. Forer à 2,5 kilomètres de profondeur nécessite des équipements spécialisés et une expertise technique pointue. La foreuse électrique, moins bruyante et moins polluante qu'une foreuse diesel, a été choisie pour limiter l'impact sur le voisinage. Le chantier devrait durer plusieurs mois avant que les premiers tests de production puissent commencer.
Les opérateurs doivent également gérer la pression et la température extrêmes qui règnent à ces profondeurs. La saumure qui remonte est corrosive, ce qui impose l'utilisation de matériaux spécifiques pour les tuyauteries et les échangeurs. Chaque détail technique a été pensé pour garantir la fiabilité du système sur le long terme, car une fois en service, le doublet doit fonctionner 24 heures sur 24, 365 jours par an, pendant au moins 20 à 30 ans.
Chaleur pour les usines, lithium pour les batteries : le double dividende économique de l'Alsace du Nord
Le modèle économique du lithium géothermal alsacien repose sur une astuce de taille : la chaleur est vendue avant même que le lithium ne soit extrait. Ce revenu stable, garanti par des contrats industriels de long terme, sécurise l'investissement colossal des forages profonds.
L'Outre-Forêt : 50 hectares dédiés à l'industrie lourde
La communauté de communes de l'Outre-Forêt a modifié son plan local d'urbanisme pour créer une zone industrielle de plus de 50 hectares. L'objectif est clair : attirer deux ou trois gros consommateurs de chaleur industrielle, comme des usines de séchage de céréales, des serres agricoles ou des ateliers de transformation agroalimentaire.
Ces entreprises bénéficieraient d'une chaleur à bas coût, stable et décarbonée, produite par les forages géothermaux. En échange, elles apportent un revenu garanti aux opérateurs, qui peuvent ainsi amortir le coût des forages et financer la partie lithium du projet. C'est ce qu'on appelle un modèle de coproduction : la chaleur finance le forage, le lithium génère le profit.
De la vapeur pour le site Roquette à Rittershoffen
L'exemple de Rittershoffen montre que le modèle fonctionne déjà. Depuis plusieurs années, le site d'Électricité de Strasbourg alimente en chaleur l'usine Roquette, spécialisée dans la transformation du maïs et du blé. Le contrat porte sur 190 GWh par an, soit l'équivalent de la consommation de chauffage de 15 000 logements.

Cette vapeur géothermale permet à Roquette de réduire sa facture énergétique et ses émissions de CO₂. Pour ES, ce revenu stable justifie l'investissement dans les forages. Le lithium, extrait en parallèle, vient s'ajouter comme un bonus économique. Le projet Ageli, porté par ES et Eramet, vise d'ailleurs à reproduire ce modèle à plus grande échelle sur le même site.
Jusqu'à 2 000 emplois directs promis
Les retombées économiques pour le territoire de l'Outre-Forêt sont potentiellement immenses. Les opérateurs promettent entre 1 500 et 2 000 emplois directs, répartis entre les forages, les usines de transformation du lithium et les industries consommatrices de chaleur.
Pour une communauté de communes de 16 000 habitants, ces chiffres représentent une véritable renaissance. La zone, située à la frontière allemande, souffre d'un déclin industriel progressif depuis les années 1990. Les emplois créés seraient qualifiés (ingénieurs, techniciens, chimistes) et stables. Les recettes fiscales locales, via la cotisation foncière des entreprises et la taxe foncière sur les installations industrielles, pourraient doubler le budget de la collectivité.
1 500 tonnes par an, puis 65 000 : le lithium alsacien peut-il vraiment nourrir les gigafactories ?
Les promesses locales sont séduisantes, mais la question de l'échelle reste centrale. Combien de tonnes de lithium l'Alsace peut-elle vraiment produire ? Et cela suffira-t-il à alimenter les gigafactories françaises de batteries ?
Lithium de France, ES-Eramet et Viridian : les trois fers au feu
Trois opérateurs se partagent le territoire alsacien. Lithium de France, le plus avancé, vise 1 500 tonnes par an sur son premier site de Schwabwiller, avec un objectif à long terme de 30 000 tonnes. ES-Eramet, via le projet Ageli à Rittershoffen, table sur 10 000 tonnes de carbonate de lithium par an d'ici 2030. Viridian Lithium, qui prévoit une raffinerie à Lauterbourg, ambitionne 25 000 tonnes dans un premier temps, avec une montée possible à 100 000 tonnes.
Les technologies diffèrent légèrement, mais le principe reste le même : pomper la saumure géothermale, en extraire le lithium par DLE, réinjecter l'eau. Les trois projets en sont à des stades différents : Lithium de France fore, ES-Eramet pilote depuis décembre 2023, Viridian cherche encore son site définitif.
Besoins des gigafactories françaises : 65 000 tonnes
Les besoins français en lithium sont colossaux. Les gigafactories d'ACC (Dunkerque, Douvrin, Kaiserslautern) et de Verkor (Dunkerque) réclameront, à pleine capacité, environ 65 000 tonnes de lithium par an. C'est l'équivalent de la production cumulée des trois projets alsaciens à leur maximum théorique.
Mais 65 000 tonnes, c'est aussi une goutte dans l'océan des besoins européens. Une étude de l'Université de Louvain pour Eurometaux estime que l'Union européenne aura besoin de 860 000 tonnes de lithium par an d'ici 2050 pour alimenter sa flotte de véhicules électriques. Même en produisant 65 000 tonnes, l'Alsace ne couvrirait que 7 à 8 % des besoins européens. La France devra donc importer le reste, depuis l'Australie, le Chili ou l'Argentine.
Un calendrier tendu : premiers grammes en 2027
Le chemin est encore long. Les premiers kilos de lithium alsacien ne sont pas attendus avant 2027, et la montée en puissance réelle ne se fera pas avant 2030. Le passage du stade pilote au stade commercial est semé d'embûches.
Lithium de France a déjà dû abandonner un site de forage à cause de l'opposition locale. ES-Eramet, qui produit du lithium depuis décembre 2023 sur son pilote de Rittershoffen, n'a encore livré que quelques kilos. Les industriels doivent prouver que leur procédé DLE fonctionne à grande échelle, 24 heures sur 24, 365 jours par an, avec un rendement suffisant pour être rentable. Rien n'est gagné.
Le talon d'Achille alsacien : sismicité, dégâts et défiance citoyenne
Si la technologie DLE est séduisante sur le papier, la réalité du terrain est plus rugueuse. La géothermie profonde, en Alsace, a un passif lourd : des séismes induits, des maisons endommagées, une défiance citoyenne grandissante.
Le spectre de La Wantzenau et le choc de Rittershoffen
Le traumatisme est encore frais. En 2020, le projet Fonroche Géothermie à La Wantzenau, près de Strasbourg, a provoqué une série de séismes de magnitude allant jusqu'à 3,9. Les dégâts matériels ont été significatifs : fissures dans les murs, cheminées effondrées, vitres brisées. Le préfet a ordonné l'arrêt définitif du projet.
Mais le 4 décembre 2025, un nouveau séisme de magnitude 2,7 a frappé Rittershoffen, où opère ES. Cette secousse, ressentie sur un large périmètre, a endommagé une quinzaine de maisons. Elle faisait partie d'une séquence de 250 micro-séismes enregistrés en quelques semaines. La préfecture a immédiatement ordonné la fermeture administrative du site géothermal.

Micro-sismicité et protocoles de surveillance
Les opérateurs ne nient pas le risque. Ils mettent en place des protocoles de surveillance sismique en temps réel, avec des seuils d'alerte précis. Si la micro-sismicité dépasse un certain niveau, l'injection est réduite ou arrêtée. Ces mesures, imposées par les autorités, visent à prévenir les séismes de magnitude élevée.
Mais la réalité est plus complexe. La micro-sismicité est inhérente à la géothermie profonde : quand on injecte de l'eau sous pression dans des failles, on lubrifie les fractures, ce qui peut déclencher des glissements. Même avec des protocoles stricts, le risque zéro n'existe pas. Lithium de France l'a appris à ses dépens : l'entreprise a dû abandonner un site de forage en raison de l'opposition des riverains, qui refusaient de voir une foreuse s'installer près de chez eux.
Une opposition qui s'organise localement
Les associations de riverains se multiplient. Leurs craintes portent sur plusieurs points : la sismicité, bien sûr, mais aussi la consommation d'eau, le bruit des forages 24 heures sur 24, et l'impact paysager des tours métalliques de 50 mètres.
Les recours juridiques se multiplient devant les tribunaux administratifs. Certains habitants dénoncent un « barrage » administratif qui ralentit les projets, d'autres réclament une étude d'impact indépendante. La question de l'acceptabilité sociale est devenue le facteur limitant principal de la filière alsacienne. Sans la confiance des riverains, aucun projet ne verra le jour.
Face à la chute des prix et à la domination chinoise, le lithium alsacien survivra-t-il sans subventions ?
Au-delà des risques sismiques, une autre menace plane sur la filière : l'économie. Le prix du lithium est d'une volatilité extrême, et le coût de production alsacien est structurellement plus élevé que celui des mines australiennes ou des bassins chiliens.
De 34 000 à 10 000 dollars la tonne : l'effondrement des cours
En 2021, le prix du carbonate de lithium a flambé, passant de 6 700 dollars la tonne à plus de 34 000 dollars, soit une multiplication par cinq en moins d'un an. La demande de batteries électriques explosait, l'offre peinait à suivre. Les opérateurs alsaciens ont bâti leurs business plans sur ces prix élevés.
Mais en 2024-2025, le marché s'est retourné. L'offre mondiale a rattrapé la demande, et les prix se sont effondrés, tombant sous les 10 000 dollars la tonne. Les analystes d'Arverne évoquent une « pression à court terme » sur les prix, due aux importations asiatiques bon marché, mais misent sur un rebond à long terme porté par la croissance des ventes de véhicules électriques.
Un coût de production alsacien structurellement plus élevé
Les opérateurs alsaciens ne communiquent pas sur leur coût de revient. Mais plusieurs éléments laissent penser qu'il est plus élevé que celui des concurrents étrangers. Forer à 2,5 kilomètres de profondeur coûte cher : chaque puits représente un investissement de 10 à 20 millions d'euros. La technologie DLE, encore jeune, a un coût d'exploitation plus élevé que les bassins d'évaporation chiliens, où le lithium se concentre naturellement au soleil.
Le lithium australien, extrait de mines à ciel ouvert, bénéficie d'économies d'échelle. Le lithium chilien, produit par évaporation solaire, a un coût énergétique quasi nul. Le lithium alsacien, lui, doit être extrait par un procédé chimique sophistiqué, à partir d'une saumure deux à trois fois moins concentrée. Le surcoût est inévitable.
Le CRM Act et l'argent public nécessaires
C'est là que l'État entre en jeu. L'Union européenne a classé le lithium comme « matière première critique » en 2020, et le Critical Raw Materials Act (CRM Act) impose aux États membres de diversifier leurs sources d'approvisionnement. La France a fait de la souveraineté minière une priorité.
Mais cette souveraineté a un coût. Pour que le lithium alsacien soit compétitif face aux importations chinoises ou australiennes, des mécanismes de soutien public seront nécessaires : aides d'État, prix plancher implicite, contrats de différence. Les contribuables français et européens devront donc payer la différence entre le coût de production alsacien et le prix de marché mondial.
Arverne Group a déjà levé près de 90 millions d'euros auprès d'investisseurs privés (dont Equinor Ventures) et publics. Mais les besoins totaux pour les trois projets alsaciens se chiffrent en milliards d'euros. Sans un cadre réglementaire favorable et des subventions massives, la filière pourrait rester à l'état de pilote.
Conclusion : les promesses du lithium alsacien à l'épreuve du terrain
Le lithium géothermal alsacien résume à lui seul les dilemmes de la transition énergétique. Techniquement, la promesse est solide : un procédé bas carbone, une coproduction chaleur-lithium qui sécurise les investissements, une ressource locale qui réduit la dépendance aux importations. Socialement, elle se heurte à la peur des séismes et à une défiance citoyenne légitime. Économiquement, elle dépend d'un prix du lithium volatil et d'un soutien public dont l'ampleur reste à définir.
Le potentiel est immense. Si les trois projets alsaciens atteignent leurs objectifs, la France pourrait produire 65 000 tonnes de lithium par an, de quoi alimenter une partie significative de ses gigafactories. Mais les conditions du succès – prix du lithium, transparence sur les risques sismiques, financement public – sont encore loin d'être réunies.
La filière alsacienne est un microcosme de la transition : techniquement prometteuse, économiquement vulnérable, socialement clivante. Son avenir dépendra de la capacité des opérateurs, des pouvoirs publics et des citoyens à trouver un équilibre entre ces trois dimensions. Le forage de Schwabwiller, avec sa foreuse de 350 tonnes plantée à côté du clocher de l'église, est le symbole de cette quête d'équilibre. Le lithium est là, sous nos pieds. Encore faut-il que nous acceptions d'aller le chercher.