La France a pulvérisé son propre record d'exportation d'électricité en 2025, avec un solde net de 92,3 térawattheures (TWh) vendus à ses voisins européens. Ce chiffre, publié par RTE le 25 février 2026, dépasse le précédent record de 89 TWh établi en 2024, lui-même déjà supérieur au record historique de 77 TWh datant de 2002. Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut regarder les chiffres : ces exportations représentent 17 % de la production nationale totale, soit l'équivalent de la consommation annuelle de la Belgique. Mais derrière cette performance industrielle se cache une réalité plus complexe pour les consommateurs français, dont les factures d'électricité ne suivent pas la même courbe.

92 TWh : comment la France est devenue la batterie de l'Europe
Le record de 2025 n'est pas un accident. Il s'inscrit dans une tendance de fond qui a vu la France retrouver sa place de premier exportateur d'électricité en Europe. Selon le bilan de RTE, le pays a dégagé un solde net de 92,3 TWh, un volume qui dépasse la consommation annuelle de pays entiers. Pour donner une échelle concrète, ces 92 TWh représentent environ 17 % de la production électrique française de l'année, qui s'est élevée à 547,5 TWh d'après le Trésor public.
Les retombées financières sont tout aussi impressionnantes. Les échanges électriques ont rapporté 5,4 milliards d'euros nets à la France en 2025, contre 5 milliards en 2024. À titre de comparaison, les recettes d'exportation oscillaient entre 1 et 3 milliards d'euros pendant la période 2002-2019. Ce bond spectaculaire s'explique par la hausse des prix de l'électricité en Europe et par le volume record vendu.
Cette manne contraste avec la facture énergétique globale du pays. La France a dépensé 53 milliards d'euros pour ses importations de pétrole et de gaz en 2025. Les 5,4 milliards gagnés sur l'électricité ne compensent donc qu'une fraction de cette dépense, mais ils changent la donne par rapport aux années 2000 où les recettes étaient trois à cinq fois inférieures.
Plus que la consommation annuelle de la Belgique
Pour visualiser ce que représentent 92 TWh, RTE a livré une comparaison frappante : c'est plus que la consommation annuelle totale de la Belgique. Pour un public français, un autre repère parle davantage : ces 92 TWh équivalent à environ 20 % de la consommation électrique nationale. En clair, la France a produit un cinquième de son électricité pour ses voisins.

Le chiffre brut impressionne, mais il faut le ramener à l'échelle humaine. Un TWh, c'est la consommation d'environ 200 000 foyers français pendant un an. Multiplié par 92, on obtient l'équivalent de 18 millions de foyers, soit plus de la moitié des ménages du pays. Cette image donne une idée de la puissance industrielle que représente le parc électrique français.
5,4 milliards d'euros de recettes : une manne pour l'État
Les 5,4 milliards d'euros de recettes nettes d'exportation ne tombent pas directement dans le porte-monnaie des particuliers. Ils alimentent les comptes d'EDF, dont l'État est l'actionnaire majoritaire, et remontent in fine au budget public via les dividendes et l'impôt sur les sociétés.
Cette somme représente une bouffée d'oxygène pour les finances publiques, mais elle reste modeste comparée aux 53 milliards d'euros dépensés pour importer pétrole et gaz. Le Trésor public note d'ailleurs que le solde commercial énergétique de la France reste très déficitaire, même avec ce record d'exportation électrique. La différence entre les 5,4 milliards gagnés et les 53 milliards perdus illustre la dépendance française aux énergies fossiles importées.
Italie (26 TWh), Allemagne (23 TWh), Royaume-Uni (22 TWh) : le top 3 des clients

Les exportations françaises partent vers des destinations bien identifiées. Selon les données de Selectra, l'Italie est le premier client avec 26,2 TWh achetés en 2025. La région Allemagne-Belgique suit avec 23,1 TWh, puis le Royaume-Uni avec 22,6 TWh et la Suisse avec 20,1 TWh. Seuls les échanges avec l'Espagne sont quasi équilibrés, avec un solde de seulement 0,2 TWh en faveur de la France.
Ces chiffres montrent que les grands pays industriels européens ont un besoin structurel d'électricité française. L'Italie, l'Allemagne et le Royaume-Uni ne produisent pas assez d'électricité décarbonée pour couvrir leur demande, et se tournent vers la France pour combler le déficit. Cette dépendance soulève une question centrale : pourquoi ces puissances économiques ont-elles autant besoin de notre courant ?
373 TWh nucléaire + 6 % de consommation en moins : la recette du record
Le record d'exportation de 2025 repose sur trois piliers identifiés par le Trésor public et RTE : la remontée de la production nucléaire, la baisse de la consommation intérieure et une météo favorable. Ces trois facteurs se sont combinés pour libérer des volumes d'électricité records à destination des marchés voisins.
La production totale d'électricité en France a atteint 547,5 TWh en 2025. Le nucléaire a fourni 373 TWh, soit 68,5 % du mix, retrouvant ses niveaux de 2019. La production bas-carbone (nucléaire, hydraulique, éolien, solaire) a atteint 521,1 TWh, soit 95,2 % du total. Ce taux est l'un des plus élevés d'Europe et constitue un argument climatique fort pour les exportations françaises.
Nucléaire : la grande remontada après la crise de la corrosion
Le parc nucléaire français a traversé une période difficile en 2022 et 2023, avec des arrêts prolongés liés à des problèmes de corrosion sous contrainte. En 2022, la production nucléaire était tombée à environ 320 TWh, son plus bas niveau depuis des décennies. La disponibilité des réacteurs était tombée à 61,3 % en 2023, contre une moyenne de 80,4 % entre 2015 et 2019.
En 2025, la situation s'est nettement améliorée. La disponibilité moyenne du parc nucléaire est remontée à 72,5 %, contre 69,7 % en 2024. La production de 373 TWh a permis de retrouver les niveaux d'avant la crise. Le démarrage de l'EPR de Flamanville, connecté au réseau fin 2024 et montant en puissance en 2025, a fourni un appoint supplémentaire. Ce retour en force du nucléaire est le principal moteur du record d'exportation.

Le paradoxe : une consommation française en berne libère des gigawatts
La consommation d'électricité en France est restée 6 % en dessous de la moyenne de la période 2014-2019, selon les données de la SFEN et de RTE. Cette baisse a libéré une part significative de la production nationale pour l'exportation. Mais ce constat cache une réalité contrastée.
D'un côté, la sobriété énergétique et l'efficacité accrue des équipements expliquent une partie de cette baisse. Les Français ont réduit leur consommation grâce à des gestes quotidiens, à l'isolation des logements et au remplacement d'appareils énergivores. De l'autre côté, le ralentissement de l'activité industrielle et la précarité énergétique jouent un rôle moins réjouissant. Des usines ont réduit leur production, voire fermé, et certains ménages limitent leur chauffage faute de moyens. La question centrale pour les consommateurs est donc : cette baisse de consommation est-elle une bonne nouvelle ou le signe d'une fragilité économique ?
Une météo favorable et des barrages bien remplis
L'hydraulique a bien fonctionné en 2025, grâce à des précipitations abondantes et un enneigement favorable. Les barrages ont produit à un bon niveau, contribuant à la production bas-carbone. Les énergies renouvelables (éolien et solaire) ont également progressé, même si leur part reste modeste comparée au nucléaire.
Le record d'exportation n'est donc pas uniquement nucléaire. Il repose sur un mix diversifié où le nucléaire reste le pilier, mais où l'hydraulique et les renouvelables apportent une contribution significative. Cette complémentarité est un atout pour la France, qui peut ainsi exporter de l'électricité décarbonée quelles que soient les conditions météorologiques.
5,4 milliards d'export, factures salées : le grand écart qui fâche
C'est le cœur du paradoxe français. Alors que le pays bat des records d'exportation et engrange des milliards, les factures d'électricité des particuliers restent élevées. Comment expliquer ce décalage entre la performance industrielle et la réalité du porte-monnaie ?
La réponse tient en trois mécanismes : le fonctionnement du marché européen de l'électricité, le système de régulation française, et la fiscalité. Ces trois éléments créent une situation où le succès d'EDF à l'export ne se traduit pas automatiquement par une baisse des prix pour les consommateurs français.
Le piège du marché européen : pourquoi votre facture dépend du gaz allemand
Le prix de l'électricité en France n'est pas fixé par le coût du nucléaire, mais par le coût de la dernière centrale appelée pour équilibrer le réseau européen. C'est le mécanisme du « prix marginal », qui veut que tous les producteurs reçoivent le même prix, celui de la centrale la plus chère mise en service pour satisfaire la demande.
Concrètement, quand l'Allemagne ou l'Italie ont besoin d'électricité, elles font appel à des centrales à gaz pour couvrir leur pic de consommation. Le coût de ce gaz, très volatil et souvent élevé, fixe le prix de l'électricité sur tout le marché européen. Résultat : le prix spot en France est tiré vers le haut par le gaz allemand ou italien, même si l'électricité française est produite à bas coût par le nucléaire.

Ce mécanisme explique pourquoi les Français paient leur électricité plus cher que ce que coûte sa production. C'est une conséquence directe de l'intégration des marchés électriques européens, qui devait créer une concurrence vertueuse mais a surtout aligné les prix sur les sources d'énergie les plus chères.
61 €/MWh en France, 101,5 €/MWh à l'export : le grand écart d'EDF
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2025, le prix spot moyen annuel de l'électricité en France était de 61 €/MWh, selon Selectra. Mais EDF vendait son électricité à l'export au prix moyen pondéré de 101,5 €/MWh, soit 66 % plus cher.
Cet écart s'explique par la différence entre le marché français, où l'ARENH (Accès Régulé au Nucléaire Historique) permettait aux fournisseurs alternatifs d'acheter une partie du nucléaire à prix fixe, et les marchés étrangers où EDF vend au prix du marché local. L'ARENH a protégé les consommateurs français pendant des années, mais ce système s'arrête en 2025. À partir de 2026, les fournisseurs devront négocier directement avec EDF, ce qui pourrait faire monter les prix.
Le grand écart entre le prix intérieur et le prix à l'export illustre la position ambiguë d'EDF. L'entreprise vend à perte sur le marché français (ou à prix coûtant) et réalise des marges confortables à l'export. Ce déséquilibre est au cœur des débats sur la régulation du marché électrique français.
Taxes et bouclier tarifaire : l'État pompe d'un côté, donne de l'autre
Les 5,4 milliards d'euros de recettes d'exportation remontent à l'État via EDF et les dividendes. En parallèle, l'État a dépensé des milliards pour le bouclier tarifaire, qui a limité la hausse des factures des particuliers pendant la crise énergétique.
En clair, l'État récupère d'une main ce qu'il distribue de l'autre. Les recettes d'exportation financent en partie le bouclier tarifaire, mais ce dernier s'arrête progressivement. La question des taxes sur l'électricité revient sur la table, avec des débats parlementaires sur la TVA et les accises. La proposition LR sur les taxes d'électricité, qui vise à réduire la fiscalité pour faire baisser les factures, illustre les tensions autour de ce sujet. Le débat est loin d'être tranché.
Italie 26 TWh, Allemagne 23 TWh : pourquoi l'Europe a soif de notre courant
Les exportations françaises ne sont pas un simple effet d'aubaine. Elles répondent à une demande structurelle de la part de pays européens qui peinent à produire une électricité décarbonée en quantité suffisante. Comprendre cette demande permet de mesurer l'importance stratégique du parc électrique français.
Les trois principaux clients de la France — Italie, Allemagne, Royaume-Uni — sont de grandes puissances industrielles. Leur dépendance à l'électricité française révèle les faiblesses de leurs propres politiques énergétiques et les conséquences de leurs choix passés. 15 % des volumes exportés ont même atteint des pays non limitrophes comme le Portugal, la Pologne ou le Danemark, signe que le réseau européen s'intègre chaque année un peu plus.
Allemagne : le crépuscule du nucléaire et la dépendance au charbon-gaz
L'Allemagne a fermé ses dernières centrales nucléaires en avril 2023, mettant fin à une filière qui fournissait environ 30 % de son électricité. Ce choix, décidé après la catastrophe de Fukushima en 2011, a laissé un vide que les énergies renouvelables n'ont pas pu combler entièrement.
Résultat : l'Allemagne a dû rouvrir des centrales à charbon et augmenter sa consommation de gaz pour compenser l'arrêt du nucléaire. La hausse du prix du gaz russe après l'invasion de l'Ukraine a aggravé la situation. En 2025, l'Allemagne a importé 23,1 TWh d'électricité française, un record. Ce volume représente le prix de la transition énergétique allemande, qui repose davantage sur les renouvelables mais nécessite un back-up fossile coûteux et polluant.

Italie : premier client, et de loin
L'Italie est le premier acheteur d'électricité française avec 26,2 TWh en 2025. Le pays produit l'essentiel de son électricité à partir de gaz naturel, dont le prix a explosé depuis 2022. Acheter du nucléaire français revient souvent moins cher que de faire tourner ses propres centrales à gaz.
Ce calcul économique simple profite aux deux pays. L'Italie réduit ses émissions de CO₂ et stabilise ses coûts, tandis que la France écoule sa production excédentaire. Les interconnexions entre les deux pays, notamment via la ligne à courant continu entre la France et l'Italie, permettent des échanges massifs.
Royaume-Uni : l'île brexitée dépendante du courant français
Avec 22,6 TWh importés, le Royaume-Uni est le troisième client de la France. L'interconnexion IFA (Interconnexion France-Angleterre), qui relie les deux pays par un câble sous-marin, est l'une des plus puissantes d'Europe.
Même après le Brexit, la solidarité électrique reste vitale pour l'île britannique. Le Royaume-Uni a fermé la plupart de ses centrales à charbon et réduit sa production nucléaire vieillissante. Les énergies renouvelables, notamment l'éolien offshore, progressent mais ne suffisent pas à couvrir la demande. La France est devenue son premier fournisseur d'électricité, un rôle qui s'est renforcé après la sortie de l'UE.
Flamanville, EPR2 et canicules : le record d'exportation peut-il durer ?
Le record de 2025 est impressionnant, mais son avenir est incertain. Plusieurs facteurs pourraient réduire la capacité d'exportation de la France dans les années à venir. Le vieillissement du parc nucléaire, l'électrification massive de l'économie et les aléas climatiques sont autant de défis à relever.
La question centrale est la suivante : ce record est-il le début d'une ère de domination française sur le marché électrique européen, ou le chant du cygne d'un parc historique avant des années de transition compliquée ?
Le grand âge du parc nucléaire : un défi titanesque
Le parc nucléaire français a 40 ans en moyenne. Les plus vieux réacteurs, comme ceux de Fessenheim (fermés) ou de Bugey, approchent de la limite des 50 ans d'exploitation. La remontée de disponibilité de 2025 est un exploit technique, mais elle ne masque pas la nécessité de fermer les réacteurs les plus anciens.
Le programme EPR2 prévoit la construction de 6 à 14 nouveaux réacteurs, pour un coût estimé à plusieurs dizaines de milliards d'euros. Les premiers chantiers ne devraient pas être opérationnels avant 2035 au plus tôt. Entre-temps, la France devra maintenir son parc existant en état de fonctionner, ce qui nécessite des investissements lourds et des arrêts programmés. Peut-on garder le niveau d'exportation actuel tout en renouvelant le parc ? La question reste ouverte.
L'électrification massive : la consommation qui va exploser
Pour remplacer le pétrole dans les transports et le gaz dans le chauffage, la France doit doubler sa production d'électricité d'ici 2050, selon les scénarios de RTE. L'électrification des usages est au cœur de la stratégie de décarbonation du pays.
Si la demande intérieure augmente fortement, les volumes exportables fondront comme neige au soleil. En 2025, la France a exporté 92,3 TWh parce que sa consommation intérieure était basse. Si cette consommation remonte avec l'essor des voitures électriques, des pompes à chaleur et des usines décarbonées, le surplus exportable diminuera mécaniquement. 92 TWh exportés en 2025, c'est peut-être un pic historique que l'on ne reverra pas de sitôt.
Climat et résilience : le réseau peut-il encaisser les chocs ?
Les records d'exportation cohabitent avec un réseau fragilisé par le climat. Les canicules réduisent le rendement des centrales nucléaires, qui ont besoin d'eau froide pour leur refroidissement. Les sécheresses limitent la production hydraulique. Les tempêtes peuvent couper des lignes électriques, comme l'ont montré les explosions dans le Finistère qui ont mis le réseau à l'épreuve.
L'été 2025 a été marqué par des épisodes de canicule intenses, avec 50 000 foyers sans électricité dans plusieurs régions. Ces événements rappellent que la France championne d'exportation est aussi vulnérable sur son propre territoire. Le paradoxe est frappant : on vend de l'électricité à nos voisins pendant que certains Français subissent des coupures.
Conclusion : un record à relativiser
Le record d'exportation de 2025 est une vraie performance industrielle et climatique. La France prouve que le nucléaire couplé aux renouvelables permet de produire une électricité abondante et décarbonée, avec 95 % de production bas-carbone. C'est une bonne nouvelle pour le climat et pour la balance commerciale du pays.
Mais ce succès ne profite pas automatiquement à votre porte-monnaie. Le marché européen de l'électricité est déconnecté des coûts de production réels, et la fiscalité alourdit les factures. La baisse des prix pour les consommateurs passera par une réforme politique du marché, pas par le simple fait d'exporter plus. Les débats sur les taxes et la régulation sont donc essentiels pour l'avenir.
L'avenir est incertain. Si l'électrification de l'économie réussit, la consommation intérieure explosera et les exportations baisseront. Le vrai test pour la souveraineté française, ce n'est pas de vendre aux voisins, mais d'alimenter nos propres voitures, pompes à chaleur et industries à un prix juste. Le record de 2025 est une fierté, mais il ne doit pas masquer les défis qui attendent le pays pour les décennies à venir.