"Maman, je veux que tu changes de métier ! Je veux que tu restes tout le temps avec moi." La phrase est signée Nina, 6 ans, et elle a été rapportée par sa mère, Lorie Pester, dans un entretien à Télé-Loisirs. Depuis, elle tourne en boucle dans les articles people - y compris ceux publiés ce mardi, jour où W9 diffuse le documentaire Lorie : derrière la positive attitude.

On pourrait hausser les épaules : caprice de gamine, fonds de commerce de magazine. Sauf que cette petite phrase dit à peu près tout du sujet, mais pas ce qu'on croit. Le vrai coût d'être l'enfant d'une star, dans ce cas précis, ce n'est ni le flash d'un photographe ni la une d'un hebdomadaire. C'est l'absence, le vendredi soir, quand sa mère part en tournée jusqu'au dimanche. Lorie raconte avoir compensé en allant chercher sa fille à l'école en semaine, en l'accompagnant le matin. Un arbitrage entre temps de travail et temps parental, très banal somme toute - sauf qu'il se négocie en public.
Ce que la loi du 19 février 2024 fait réellement
Depuis près de trois ans, chaque fois qu'on parle d'enfants et d'images, on brandit la loi n° 2024-120 du 19 février 2024 "visant à garantir le respect du droit à l'image des enfants". Il faut regarder ce qu'elle contient, parce que le texte est plus modeste que sa réputation.
Trois apports principaux, résumés par la professeure de droit privé Nathalie Baillon-Wirtz dans une analyse publiée par le Club des Juristes. D'abord, l'article 371-1 du Code civil - la définition de l'autorité parentale - ajoute la protection de "sa vie privée" à côté de la sécurité, la santé et la moralité. Ensuite, un article 372-1 tout neuf : les parents protègent "en commun" le droit à l'image de leur enfant mineur, et l'enfant "selon son âge et son degré de maturité" doit être associé à la décision. Enfin, en cas de désaccord entre les parents, le juge aux affaires familiales peut interdire à l'un d'eux de diffuser des contenus sans l'accord de l'autre ; et si la diffusion "porte gravement atteinte à la dignité ou à l'intégrité morale" de l'enfant, il peut aller jusqu'à confier l'exercice du droit à l'image à un tiers. La CNIL, de son côté, peut saisir le juge des référés pour obtenir l'effacement de données.
C'est une loi de pédagogie plus que de répression, de l'aveu même de sa rapporteure, la députée Sarah Tanzilli. Son argument massue : la part des images d'enfants circulant sur des sites pédocriminels qui proviendraient de publications parentales initialement anodines.
Ce chiffre mérite d'être manié avec précaution. Il est avancé au conditionnel ("auraient été"), il varie selon les supports, et sa source primaire n'est pas documentée publiquement. Baillon-Wirtz écrit de son côté que "plus de la moitié des contenus partagés sur les forums pédopornographiques avaient été initialement publiés par les parents sur leurs réseaux sociaux". C'est un argument de la rapporteure, pas une statistique indépendamment vérifiée. Il n'empêche : la pratique visée, le sharenting, est massive. 53 % des parents français publient des images de leurs enfants en ligne, selon l'Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique cité par la juriste ; et l'exposé des motifs de la loi retient qu'un enfant apparaît en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne avant ses 13 ans.
Le trou dans la raquette
Voilà le point que la communication autour du texte a largement laissé dans l'ombre : cette loi lie la protection de l'image de l'enfant à la titularité de l'autorité parentale. Autrement dit, elle oblige les parents. Elle ne dit rien de l'oncle qui poste une photo de vacances, de la copine de classe qui filme, du photographe posté en bas de l'immeuble, ni du magazine qui achète le cliché.
Baillon-Wirtz le formule sans détour : "On pense notamment à la diffusion de photos d'un enfant par l'entourage familial ou amical que la loi ne vise pas." Pour un enfant de star, c'est précisément là que se situe l'essentiel du risque. Le cadre applicable reste alors le droit commun : l'article 9 du Code civil, l'article 226-1 du Code pénal, la responsabilité de l'éditeur. La Cour de cassation a jugé, dans un arrêt ancien, que publier sans autorisation la photographie d'un enfant déguisé méconnaît l'article 9 - la jurisprudence n'a pas attendu 2024.
Deuxième limite, plus insidieuse : les délais. Une décision de justice qui arrive après la publication intervient de toute façon trop tard pour l'enfant. La juriste pose la question sans y répondre : comment s'assurer que les proches respectent ensuite les termes de la décision ?
Pokora, ou l'inverse exact
M. Pokora, lui, a pris le parti inverse. Dans un entretien au Journal des Femmes en septembre, à l'occasion de la diffusion d'Oradour sur TF1, il explique ne pas se cacher : "J'aime marcher, me balader avec mes enfants, ma femme..." Et d'ajouter que les "bonjours" et les sourires des passants au parc sont, pour lui, la vraie récompense du métier. Il assume même une forme de dépendance : "Depuis que j'ai 17 ans, je suis dans les écrans des gens."
Le détail intéressant, c'est son retour des États-Unis. Le chanteur y passait quelques mois par an, dans un relatif anonymat, et il n'a pas tenu : "Quand je restais un peu trop longtemps là-bas, j'avais ce manque du contact avec les gens." Être regardé ne lui coûte pas ; ça lui manque quand ça s'arrête. Il vit désormais en France avec Christina Milian et leurs deux garçons, avec une discipline domestique revendiquée - "ce ne sont pas des enfants rois", disait-il à Purepeople, évoquant une éducation "un peu militaire".

Faut-il en conclure à deux stratégies opposées, Lorie la discrète contre Pokora le transparent ? Ce serait forcer le trait. Lorie n'a jamais fait de sa fille une marque : elle partage à dose homéopathique, une story, une photo de rentrée des classes - Gala relevait d'ailleurs en 2023 que la chanteuse, "d'ordinaire très discrète sur sa vie privée", avait fait une entorse pour ce grand jour. Et côté Pokora, c'est plutôt Christina Milian qui alimente les réseaux en photos de famille. Un père qui ne se cache pas n'est pas un père qui expose ; une mère qui publie parfois n'est pas une mère qui monétise.
La vraie distinction n'est pas visuelle, elle est économique. Depuis la loi du 19 octobre 2020, l'exploitation commerciale de l'image des enfants sur les plateformes est encadrée. Ni Lorie ni le couple Pokora-Milian ne semblent avoir franchi ce pas : pas de compte géré par les parents, pas de partenariat avec le visage d'un enfant. Le coût, chez eux, n'est pas monétaire. Il est en week-ends perdus et en phrases de six ans.
La seconde phrase de l'article 372-1
L'article 372-1 a une seconde phrase, souvent oubliée : l'enfant doit être associé à la décision concernant son droit à l'image, selon son âge et sa maturité. C'est la disposition la plus intéressante du texte, et la plus fragile. Aucun seuil, aucune sanction, aucune procédure. Un enfant de six ans ne décide pas ; un préado, à peine plus.
Nina, elle, a déjà exercé un droit voisin, non prévu par la loi : celui de dire que le métier de sa mère lui coûte. Sa mère l'a écoutée, a réorganisé ses semaines, a continué à chanter. On ne saura jamais si le compromis était le bon. On sait juste qu'il n'a pas été tranché par un juge, mais à la maison - ce qui est probablement le seul endroit où ces choses se règlent vraiment.
Reste une question que le droit n'a pas résolue, et que Baillon-Wirtz soulève sans détour : que se passera-t-il quand ces enfants, devenus majeurs, voudront demander des comptes à leurs parents pour des images publiées sans leur accord ? La loi de 2024 leur a donné un droit. Elle ne leur a pas donné de mode d'emploi. Et pour les enfants de stars, elle ne règle rien du regard extérieur - celui qui, à six ans, vous apprend que votre mère appartient un peu aux autres.