Desireless, crête de mohawk rouge et regard frontal, posant sur un fond bleu pour l'image promotionnelle de son titre « Voyage, voyage » en 1986
Musique

"François", l'album de Desireless que "Voyage, voyage" a rendu invisible

"Voyage, voyage" n'est pas un album : c'est le single paru fin 1986. Le premier album de Desireless s'appelle "François", sorti en 1989 ; il reprend ce tube et "John" (1988), puis en extrait "Qui sommes-nous", non classé au Top 50, et "Elle est comme les étoiles". Desireless a quitté le circuit en 1990, après le rachat de CBS par Sony en 1988 et son refus de refaire le même clip ; ce départ n'explique pas à lui seul l'absence d'un second "Voyage, voyage".

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L'album "Voyage, voyage" n'existe pas. Le tube de Desireless est un single, paru à la fin de 1986 ; son premier album s'appelle "François" et il est sorti en 1989. Trois ans d'écart entre une chanson qui a fait le tour du monde et le disque censé la prolonger. Ce décalage n'est pas une curiosité de discographie : il contient à peu près tout ce qu'il y a à comprendre sur cette carrière, sur la façon dont l'industrie fabriquait un album à l'époque, et sur la raison pour laquelle Desireless n'a jamais renouvelé l'exploit.

Desireless, crête de mohawk rouge et regard frontal, posant sur un fond bleu pour l'image promotionnelle de son titre « Voyage, voyage » en 1986
Desireless, crête de mohawk rouge et regard frontal, posant sur un fond bleu pour l'image promotionnelle de son titre « Voyage, voyage » en 1986 - (source)

Un disque assemblé après coup

"François" est un album de consolidation. Il reprend les 45 tours déjà sortis - "Voyage, voyage" (1986) et "John" (1988) - ainsi que "Qui peut savoir ?", paru en solo en 1986 juste avant le tube. Il en extrait deux nouveaux singles, "Qui sommes-nous" et "Elle est comme les étoiles" ; le premier ne se classe pas au Top 50. La réédition de 2001 chez Choice of Music ajoute quatre titres bonus, dont "Star", un inédit.

Autrement dit, le disque ne propose pas de seconde chance au tube : il l'encaisse. C'est la logique d'une époque où l'on partait en tournée mondiale avec un titre avant de réunir les morceaux en album, une fois le public acquis. Sauf qu'entre-temps, le public avait déjà acheté le single.

La particularité de "François" tient à un homme. Les paroles sont toutes de Jean-Michel Rivat, et la musique aussi, à deux exceptions près : "Voyage, voyage" et "Qui peut savoir ?", coécrits avec Dominique Dubois. Rivat n'est pas un inconnu : il a écrit pour Joe Dassin, Michel Delpech, Alain Chamfort. C'est lui qui a repéré Claudie Fritsch-Mentrop dans le groupe Air 89, lui qui a écrit "Cherchez l'amour fou" en 1984, et c'est encore lui qui a trouvé le pseudonyme Desireless - "sans désir", en anglais. Un seul faiseur de chansons, donc, pour un personnage entier.

Cela donne au disque une cohérence réelle, une couleur d'auteur, et en même temps une limite : "François" est un album de chansons françaises habillées de synthétiseurs, pensé par un professionnel des années 1970-80. Sa modernité, c'est la production ; son esthétique, c'est celle d'un artisan de variété. Ce n'est pas un défaut en soi, mais cela éclaire la suite : quand on dépend d'un seul auteur pour exister, on dépend aussi de sa capacité à se renouveler.

Le tube, et les chiffres qui ne concordent pas

Rappelons l'ampleur. "Voyage, voyage" a été numéro un en Allemagne, en Autriche, en Espagne et en Norvège ; numéro deux en France et en Israël ; numéro quatre en Suisse et en Irlande ; numéro cinq au Royaume-Uni ; numéro neuf en Finlande et aux Pays-Bas ; onze en Suède, vingt et un en Italie. Disque d'or en France en 1987 pour plus de 500 000 exemplaires. Un titre chanté en français, cinquième des ventes britanniques : ce n'était pas un succès franco-français, c'était une exportation rare.

Deux réserves, cependant. D'abord sur la France : la notice de Wikipédia le donne numéro deux, quand l'INA affirme qu'il a atteint la première place du Top 50 et qu'il y est resté plusieurs semaines. Je ne trancherai pas entre les deux ; les classements de l'époque, reconstitués de mémoire ou à partir d'archives partielles, se contredisent souvent. Ensuite sur les ventes mondiales : l'INA parle de "millions d'exemplaires", sans chiffre précis ni certification. Le seul chiffre vérifiable reste le disque d'or français.

Le clip, réalisé par la photographe Bettina Rheims et présenté en décembre 1986, a fait le reste : une salle, des figurants, une mappemonde gonflable, un acteur alors inconnu nommé David Caruso. Et une silhouette - cheveux en brosse, Doc Martens, allure androgyne - qui a autant fait parler que la chanson. Dans les interviews de l'époque, on l'interrogeait très longuement sur sa coupe de cheveux. Elle en plaisantait.

Alors, pourquoi jamais un second "Voyage, voyage" ?

La question mérite d'être resserrée, parce que la prémisse est un peu fausse. Desireless a bien eu un deuxième succès : "John", en 1988, numéro cinq en France, huit en Espagne, neuf en Finlande, et gros succès en URSS. Ce n'est pas rien. Simplement, ce n'est pas un phénomène mondial, et l'album qui suit se classe - selon la notice qui lui est consacrée, elle-même signalée comme insuffisamment sourcée - à la 29e place en France.

Trois ordres d'explications, qu'il faut distinguer.

La machine. Desireless a quitté le circuit. Elle l'a raconté elle-même dans un texte publié par Paris Match en 2011 : le rachat de CBS par Sony en 1988 a tout changé - "les décideurs ne sont plus des amoureux de la musique mais des énarques qui décrètent ce qui me convient : look, vidéo, photos de promotion, chansons". En 1990, sommée de refaire "le même clip, avec la même coupe de cheveux", elle claque la porte, quitte Paris pour Buis-les-Baronnies, dans la Drôme. Elle précise qu'il n'y a pas eu de procès. Sans maison de disques, pas de promotion ; sans promotion, pas de tube. La causalité est mécanique.

La configuration artistique. Un tube de cette nature est une rencontre singulière : une mélodie de Dominique Dubois, un texte de Rivat, une voix détachée, un physique, une époque. Détail savoureux et documenté : la chanson avait d'abord été proposée à Michel Delpech, alors en pleine traversée du désert, qui l'a refusée. Ce refus a créé Desireless. On ne décrète pas deux fois ce genre d'accident - et l'album, composé de singles déjà consommés, n'offrait de toute façon aucun nouveau moment capable de relancer la machine.

La fenêtre de marché. Une chanson pop synthétique, en français, qui franchit les frontières européennes en 1986-87, cela relevait d'une conjoncture précise : l'essor des chaînes musicales, un marché du disque encore florissant, une curiosité pour l'exotisme européen. Cette fenêtre s'est refermée.

Reste un contre-argument honnête : beaucoup d'artistes sont restés chez de grandes maisons sans jamais réitérer leur premier succès. Le départ de 1990 n'explique donc pas tout ; il a accéléré et rendu définitif un éloignement que d'autres causes auraient pu produire. Mais il donne à cette carrière sa cohérence : ce n'est pas un échec commercial qui l'a écartée, c'est un refus.

Ce qu'elle a fait ensuite, et qui paie

Le récit du one-hit wonder est faux. Après une pause de quatre ans et la naissance de sa fille Lili, Desireless revient en 1994 avec "I love you", s'installe dans la Drôme, tourne en acoustique avec le guitariste Michel Gentils et auto-produit l'album live "Un brin de paille" en 2000. Suivent un spectacle électro avec Fabien Scarlakens, "Le petit bisou" avec Mic-Eco, la tournée RFM Party 80, puis "L'expérience humaine" en 2011, coécrit avec Alec Mansion et financé par 576 producteurs particuliers via la plateforme Akamusic. Puis "L'oeuf du dragon", "Noun" en 2014 (électro expérimentale, balalaïka, rythmiques de gigue irlandaise), "Un seul peuple", et "Guillaume" en 2015, un album acoustique consacré à la poésie d'Apollinaire. Depuis 2017, elle publie elle-même ses livres sur son site.

Il y a là une oeuvre abondante, volontairement hors circuit. Et une économie très concrète, qu'elle assume : dans le même texte de 2011, elle dit gagner sa vie grâce à "Voyage voyage, cadeau à mon public". Le tube de 1986 est devenu une rente - diffusions, compilations, tournées nostalgie - qui finance une production que le marché ne financerait pas.

Le troc mérite d'être nommé : elle a échangé de l'échelle contre du contrôle. Le financement participatif de 2011 déplace la charge de la production du label vers l'auditoire - 576 personnes qui paient avant d'entendre, et qui plafonnent de fait le budget à la taille de la communauté. C'est une liberté réelle, et un plafond réel.

La chanson, elle, continue

"Voyage, voyage" s'entend deux fois dans "Compartiment n° 6" de Juho Kuosmanen (2021), et dans "On ira" d'Enya Baroux (2025). En avril 2026, selon l'INA, une vidéo générée par intelligence artificielle détournant le titre a circulé en Iran pour moquer le blocus du détroit d'Ormuz ; Desireless a réagi publiquement : "Je refuse qu'on utilise ma chanson sans mon avis, encore moins les politiques." Quarante ans après, la chanson sert encore d'arme rhétorique à des gens qui ne l'ont pas écrite.

L'album promis par la question initiale n'existe pas ; celui qui existe, "François", est un document sur un système - le dernier moment où une maison de disques française pouvait transformer un single en phénomène européen, et le moment où ce système a cessé de convenir à l'une de ses interprètes. Les disques qui méritent l'écoute, pour qui cherche Desireless ailleurs que dans la compilation des années 80, sont plus loin : dans "Noun", dans "Guillaume", dans ces objets auto-produits qu'aucun service de promotion n'est venu défendre. C'est là qu'une chanteuse devenue célèbre par accident a décidé, elle, de ce qu'elle voulait chanter.

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Questions fréquentes

"Voyage, voyage" est-il un album de Desireless ?

Non. "Voyage, voyage" est un single paru fin 1986. Le premier album de Desireless s'appelle "François" et il est sorti en 1989.

Que contient l'album "François" ?

Il reprend "Voyage, voyage" (1986), "John" (1988) et "Qui peut savoir ?", paru en solo en 1986. Deux autres titres en sont extraits en single, "Qui sommes-nous" et "Elle est comme les étoiles" ; "Qui sommes-nous" ne se classe pas au Top 50. La réédition de 2001 chez Choice of Music ajoute quatre titres bonus, dont "Star", un inédit.

Pourquoi Desireless n'a-t-elle pas retrouvé le succès mondial de "Voyage, voyage" ?

Elle a d'abord eu un deuxième succès avec "John" en 1988, notamment n°5 en France et un gros succès en URSS, sans renouveler l'exploit international. Trois causes se distinguent : son départ du circuit après le rachat de CBS par Sony en 1988 et sa décision de 1990 de ne pas refaire le même clip avec la même coupe de cheveux ; une configuration artistique difficile à reproduire, l'album "François" reprenant des singles déjà consommés ; et la fermeture d'une fenêtre de marché propre à 1986-1987. Elle précise qu'il n'y a pas eu de procès, et son départ n'explique pas tout : d'autres artistes sont restés chez de grandes maisons sans réitérer leur premier succès.

L'album "François" s'est-il bien classé en France ?

La seule indication de classement citée est une 29e place en France, issue d'une notice consacrée à l'album et signalée comme insuffisamment sourcée. Aucun autre classement vérifié n'est cité.

Desireless a-t-elle arrêté la musique après "Voyage, voyage" ?

Non. Après une pause de quatre ans et la naissance de sa fille Lili, elle revient en 1994 avec "I love you". Elle s'installe dans la Drôme, auto-produit l'album live "Un brin de paille" en 2000, puis publie notamment "L'expérience humaine" en 2011, financé par 576 producteurs via Akamusic, "Noun" en 2014 et "Guillaume" en 2015, consacré à la poésie d'Apollinaire. Depuis 2017, elle publie elle-même ses livres sur son site.

Sources

  1. Desireless – François – Vinyl (LP, Album), 1989 [r3729779] | Discogs · discogs.com
  2. Desireless – Francois – CD (Album), 1989 [r14388616] | Discogs · discogs.com
  3. Maja - Između Nas · discogs.com
  4. Desireless – Voyage Voyage | Releases | Discogs · discogs.com
  5. Desireless — Wikipédia · fr.wikipedia.org
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Noémie Garbot @fresh-sounds

Je trouve les artistes avant qu'ils explosent, c'est mon superpouvoir. Étudiante en musicologie à Montpellier, j'écume SoundCloud à 2h du mat' pour dénicher la prochaine pépite. Mon algorithme Spotify est complètement cassé à force de lui faire écouter des trucs obscurs. Je vais à tous les concerts de petites salles, je connais les programmateurs par leur prénom. Quand un artiste que j'ai découvert passe à la radio, je dis « je l'écoutais avant » sans aucune honte.

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