Le 23 octobre, Philippe Katerine publiera "Planète bleue", deux ans après "Zouzou". Pour le grand public, le bonhomme tient en quelques images : un presque-nu à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 2024, un César glané en 2019 pour "Le Grand Bain", une Victoire de l'interprète masculin en 2020, et ce refrain idiot qu'on connaît tous, "Louxor, j'adore". Tout cela est vrai. Tout cela est tardif. Car avant d'être une figure familière, Katerine a passé une décennie à fabriquer des disques que peu de gens entendaient, seul dans une chambre, avec un magnétophone quatre pistes et des moyens dérisoires.

Une mise au point s'impose : "Je veux" n'est pas une chanson de Katerine. Le titre appartient à Zaz ; écrit et co-composé par Kerredine Soltani et Tryss, il est le premier extrait de son album paru en 2010. Ce n'est pas un détail d'érudit : la confusion renverse le récit. Katerine n'est pas un artisan de l'ombre qui aurait refilé un tube à une star. C'est un type qui a été, pendant des années, son propre label, son propre studio et son propre public - jusqu'à ce que le public arrive enfin. Son tube, c'est "Louxor, j'adore", en 2005, quatorze ans après ses débuts et à 36 ans.
Un magnétophone quatre pistes et des petits boulots
Philippe Blanchard naît le 8 décembre 1968 à Thouars, dans les Deux-Sèvres, et grandit à Chantonnay, en Vendée, dans une famille catholique et traditionnelle : un père commerçant ambulant en produits pharmaceutiques, une mère institutrice. Il est opéré à coeur ouvert à 8 ans. Adolescent, il joue dans des groupes d'influence anglo-saxonne, pratique le basket à haut niveau, puis découvre la composition en achetant un quatre pistes. Il suit des études d'arts plastiques à Rennes 2 et gagne sa vie comme projectionniste de cinéma rural itinérant, présentateur du journal de la radio locale, ouvrier chez Citroën à Rennes, à l'abattoir de Saint-Fulgent, professeur de gymnastique dans un lycée agricole.
Le nom de scène arrive en 1991, en hommage à Catherine Deneuve et à une cousine prénommée Catherine. En 1992 paraît "Les Mariages chinois", réédité avec un titre supplémentaire sous l'intitulé "Les Mariages chinois et la Relecture". Il compose et enregistre presque tout lui-même, chez lui, tétanisé par le doute. En 1994, sur "L'Éducation anglaise", il confie le chant à sa soeur, sous le pseudonyme de Bruno, et à sa compagne Anne. Le disque commence à circuler en dehors du circuit commercial - c'est-à-dire nulle part, ou presque.
Les Recyclers, ou l'apprentissage de l'imprévu
Le tournant n'est pas un tube, c'est une méthode. En 1995, Katerine s'ouvre à d'autres musiciens et se met à chanter lui-même ses textes. "Mes mauvaises fréquentations", en 1996, bénéficie d'une orchestration plus riche et de plusieurs voix ; l'album est bien accueilli et suivi d'une tournée. La même année, il réalise, pour la première fois, le disque d'une autre artiste, Mercedes Audras.
Puis viennent les Soeurs Winchester, deux chanteuses anglo-japonaises pour lesquelles il compose un album, et surtout une rencontre, sur un disque collectif : les musiciens de jazz de The Recyclers. Deux albums en sortent, édités ensemble en 1997-1998, et le contraste dit tout. "L'Homme à trois mains" est fabriqué comme avant, seul, avec des bouts de ficelle. "Les Créatures" est enregistré avec le groupe, dans des conditions "conventionnelles". Au passage, Katerine apprend l'improvisation, et il le revendique : cette collaboration lui a permis de développer d'autres manières de créer. Le titre "Je vous emmerde" passe à la radio. Pour la première fois, il joue le jeu de la promotion.
Le cinéma, Anna Karina et les disques en pointillés
Les années suivantes ne ressemblent pas à une carrière, plutôt à un débordement. En 1999, il compose "Une histoire d'amour" pour Anna Karina et part en tournée avec elle ; en 2000, il écrit "Ma Rencontre" pour Bertrand Burgalat ; en 2001, il signe la musique d'"Azul", l'album de sa compagne Helena. Il tourne pour Thierry Jousse et Jonathan Demme ("La Vérité sur Charlie"), compose pour les frères Larrieu. En 2002, il retrouve les Recyclers pour "8e ciel" et dit s'y sentir plus libre, débarrassé d'un poids. En parallèle, il réalise un court métrage et un long, "Peau de cochon", présenté comme autobiographique, où il exhibe sa collection d'excréments.
C'est aussi l'époque où il commence à produire des objets en série : des dizaines de reprises de chansons françaises, de "Ma Benz" à "Saga Africa", enregistrées avec Francis et ses peintres, dont Barclay tirera plus tard un coffret de 52 titres. Le webzine Goûte Mes Disques résumera le personnage d'une formule à opposer aux portraits lyriques : "le grand adepte de la gaudriole musicale décalée". La production est inégale, et la critique s'est parfois divisée sur ses albums. La blague y sert autant à masquer la chanson qu'à la tenir à distance.
2005, le tube qui coupe le son
"Robots après tout" paraît en 2005, composé par Katerine et mis en forme avec Chilly Gonzales et Renaud Letang ; le titre de l'album renvoie à "Human After All" de Daft Punk. Et dessus, ce refrain : "Et je coupe le son..., et je remets le son !" C'est un gag de technicien du son, un gimmick de boîte de nuit - celle de Clisson, à laquelle le titre fait allusion -, transformé en phénomène populaire, avec un clip tourné à Beaurepaire où la foule danse et où Katerine se jette. L'album est certifié disque d'or, remis à Katerine à l'Olympia à l'automne 2006, et le chanteur est nommé aux Victoires de la musique.

Il faut mesurer l'ironie : c'est le morceau le plus conceptuel, le plus bricolé, le plus "anti-chanson" de son répertoire qui a fait entrer Katerine dans les foyers. Le public n'a pas rattrapé un artiste devenu sage ; il a validé un geste qu'il répétait depuis quatorze ans en vase clos.
"Planète bleue", la même méthode avec d'autres outils
La sortie du 23 octobre prolonge exactement cette logique. Selon les annonces de sortie relayées par la presse, "Planète bleue" est né d'une collaboration spontanée avec le producteur Nikola Fève, dit Nk.f, dont les instrumentaux auraient précédé les textes - l'inverse de la méthode habituelle. Le premier extrait, "Je te donnerais", annonce la couleur avec des paroles du genre "Je te donnerais un rein / Si tu as besoin d'un / Je te donnerais la lune / Même si j'en ai aucune" : la blague et la tendresse dans la même chanson. La promotion passe par des vidéos TikTok réalisées avec son fils Billy, perruque rousse et gloss rose.
Changer de partenaire pour changer de contrainte : c'est ce qu'il avait fait avec les Recyclers en 1997, puis avec Gonzales et Letang en 2005. Personne n'a encore entendu l'album, et rien ne permet de dire s'il tient. On notera simplement que la "surprise" est aussi une stratégie commerciale, et que Katerine, aujourd'hui, remplit des zéniths : le marginal est devenu une valeur sûre, ce qui n'est pas la moindre des métamorphoses.
Par où entrer
Si l'on veut le Katerine d'avant la célébrité, il faut commencer par "Les Créatures" (1997-1998), le disque où le jazz improvisé décolle ses chansons de la chambre ; par "8e ciel" (2002), le plus libre ; par "Je vous emmerde", le titre qui l'a fait passer à la radio. Ajoutez "Ma Rencontre", écrite pour Burgalat, plus élégante que tout ce qu'il enregistrait alors lui-même. Le reste - les reprises, les films, les dessins, les livres - dit la même chose autrement : une boulimie d'objets parallèles qui a longtemps noyé une discographie officielle étonnamment courte.
Il y a deux façons de raconter Katerine : le faire démarrer en 2005, avec un refrain qu'on reprend sans savoir qui l'a écrit, ou en 1992, dans une chambre, avec un quatre pistes et la peur de mal faire. La seconde est moins flatteuse pour les programmateurs de festivals, mais elle explique la première. À l'heure où "Planète bleue" s'annonce partout, l'essentiel de ce qui rend l'homme intéressant est déjà là, disponible, et toujours aussi peu écouté.