Le destin secret de Desireless : que devient la voix de « Voyage, Voyage » ?
Elle a vendu plus d'un million de disques, conquis les classements de l'Allemagne à la Norvège, et sa voix aérienne résonne encore dans les playlists nostalgiques du monde entier. Pourtant, Claudie Fritsch-Mentrop, dite Desireless, n'a jamais touché le jackpot. Son tube planétaire « Voyage, Voyage » cache une histoire de refus, de droits d'auteur faméliques et d'une fuite délibérée loin des projecteurs. Aujourd'hui âgée de 73 ans, la chanteuse vit retirée dans la Drôme, écrivant des livres de méditation et collaborant avec un producteur électro underground. Voici le récit complet d'une artiste qui a choisi le détachement plutôt que la gloire.

« Voyage, Voyage » : le tube planétaire que Michel Delpech a refusé
L'histoire de « Voyage, Voyage » commence par un non catégorique. En 1985, les auteurs Jean-Michel Rivat et Dominique Dubois proposent leur nouveau morceau à Michel Delpech. Le chanteur traverse alors une période difficile : sa carrière s'essouffle, ses albums peinent à trouver leur public. La chanson aux accents électro-pop, avec ses paroles évocatrices de voyages lointains, ne correspond pas à son univers. Delpech la refuse.
Ce rebut devient le plus grand tube français des années 80. Jean-Michel Rivat se tourne vers une ex-styliste de mode de 33 ans, Claudie Fritsch, qui chantait alors dans le groupe éphémère Air 89 sous son prénom. Rivat lui trouve un pseudonyme : Desireless, « sans désir » en anglais, en phase avec sa quête personnelle de détachement spirituel.
Le titre est déposé à la SACEM le 11 octobre 1985. Les paroles jouent sur un double sens : elles évoquent à la fois les kilomètres parcourus et les voyages intérieurs, initiatiques. La chanson est dédiée à Gopala I, un maître spirituel indien.

1986 : un tube né d'un refus et d'un hasard
Le clip, réalisé par la photographe Bettina Rheims, est tourné au château de Brou-sur-Chantereine. On y voit Desireless traverser une salle où s'agitent des personnages étranges : un couple s'embrasse, des femmes jouent aux cartes, deux hommes dansent ensemble. Un jeune acteur américain alors inconnu fait de la figuration : David Caruso, futur star de New York Police Judiciaire.
La chanson sort en 1986. En France, elle se vend à plus de 500 000 exemplaires et décroche un disque d'or en 1987. Mais c'est à l'international que le phénomène prend une ampleur inattendue.
« L'opposé de mon univers » : pourquoi la chanteuse déteste son propre clip
Dans une interview accordée à Charts in France en 2011, Desireless lâche une bombe : « Ce clip, moi je ne l'aime pas. […] C'est l'opposé de mon univers. » La chanteuse, alors en pleine reconversion spirituelle, juge la mise en scène trop clinquante, trop éloignée de sa sensibilité. Elle explique que son pseudonyme signifie « sans désir de s'approprier, faire les choses comme on a envie de les faire sans en attendre rien de spécial ». Le clip de Bettina Rheims, avec ses images de voyage projetées et son atmosphère surannée, ne correspond pas à cette philosophie.

Ce décalage entre l'image publique et la personne réelle est la première fissure dans le mythe Desireless.
Un carton mondial chanté exclusivement en français
Le succès de « Voyage, Voyage » est d'autant plus remarquable qu'il est chanté intégralement en français. Le titre atteint la première place des hit-parades en Allemagne, en Autriche, en Norvège et en Espagne. Il se classe numéro 2 en France et en Israël, numéro 5 au Royaume-Uni, numéro 4 en Irlande. En Allemagne de l'Ouest, il réalise la plus longue trajectoire dans le top 20 de l'année 1987.

Un magazine paneuropéen décrit la chanson comme ayant « des voix aiguës et dramatiques sur un beat électro contagieux, dans un style Alphaville ». Le paradoxe est total : une chanson francophone perce dans des marchés traditionnellement fermés aux artistes français, comme le Royaume-Uni et l'Irlande. Pourtant, l'interprète ne touchera presque rien de cette manne.
2 000 euros par an : le jackpot amer de « Voyage, Voyage »
Le grand public imagine souvent que les artistes aux tubes planétaires roulent sur l'or. Pour Desireless, la réalité est radicalement différente. En 2018, dans une interview à France Dimanche relayée par Gala.fr, elle révèle un chiffre sidérant : elle touche environ 2 000 euros par an de droits d'auteur pour « Voyage, Voyage ».
« Si j'étais auteure et compositrice, je serais très riche. Mais je ne suis qu'interprète de 'Voyage, voyage', je ne touche donc 'que' 2 000 euros par an grâce à cette chanson », confie-t-elle. Une somme qui ferait sourire n'importe quel auteur-compositeur, mais qui représente l'intégralité des revenus passifs de l'artiste pour son plus grand succès.
« Je ne suis qu'interprète » : la dure loi des droits d'auteur
Le mécanisme est simple et impitoyable. Dans l'industrie musicale, les droits d'auteur sont répartis entre trois catégories : l'auteur des paroles, le compositeur de la musique, et l'interprète. Pour « Voyage, Voyage », Jean-Michel Rivat et Dominique Dubois sont les auteurs-compositeurs. Ils perçoivent la part la plus importante des droits. Desireless, en tant qu'interprète, ne touche qu'une fraction minime, calculée sur les ventes de disques et les passages radio.
Ce système a forgé le destin économique de la chanteuse. Malgré des millions de disques vendus dans le monde, elle n'a jamais accumulé la fortune que l'on prête aux stars des années 80. C'est une leçon brutale sur la différence entre le succès commercial et la rémunération réelle des artistes.
« Je survis en chantant mon tube » : la dépendance au live
Pour compenser la faiblesse des droits, Desireless doit monter sur scène. « Je survis en chantant 'Voyage, voyage' dans mes concerts », admet-elle. Le tube reste son gagne-pain principal, trente ans après sa sortie. Elle enchaîne les dates dans les salles de province, les festivals nostalgiques, les plateaux télé.

Cette dépendance au live crée une relation ambiguë avec son propre succès. Elle aime sa chanson, elle en a besoin pour vivre, mais elle en a aussi assez de la répéter soir après soir. Le public veut entendre « Voyage, Voyage », pas les morceaux plus récents qu'elle a composés avec Valfeu.
« Stars 80 » : un rôle accepté pour l'argent
En 2012, le film Stars 80 réunit les grandes figures de la décennie. Desireless accepte d'y participer. Sa motivation est claire : « Je l'ai fait pour l'argent. » Elle ne cherche pas à masquer la réalité économique de sa décision. Le film, qui met en scène des artistes des années 80 rejouant leurs tubes, lui offre un cachet bienvenu.
Cette franchise désarme. Contrairement à d'autres artistes qui cultivent le mystère ou la nostalgie, Desireless assume son rapport pragmatique à l'argent. Elle ne joue pas la comédie de la star millionnaire. Elle est une travailleuse de la musique, qui fait ce qu'elle doit pour vivre.
1995 : pourquoi Desireless a fui Paris pour la Drôme provençale
Le succès a un prix. Pour Desireless, ce prix est le stress permanent du show-business. En 1995, elle prend une décision radicale : elle quitte la région parisienne pour s'installer dans la Drôme provençale, à Buis-les-Baronnies. Elle explique : « En 1995, j'ai décidé de fuir le monde du show-business. Je vivais en région parisienne et je n'en pouvais plus de tout ce stress que nous impose ce milieu. »
Ce départ n'est pas une retraite, mais une renaissance. Elle troque les studios d'enregistrement contre les paysages de lavande et les collines du Vercors. Le contraste est saisissant : celle qui a chanté les voyages aux quatre coins du monde choisit l'immobilité et l'ancrage.
« Je n'en pouvais plus de ce stress » : les dessous du départ
La chronologie éclaire sa décision. Après la sortie de son premier album François en 1989, Desireless donne naissance à sa fille Lili en 1990. La maternité change sa perspective. Elle réalise que la vie de tournée, les interviews, les exigences des maisons de disques ne correspondent pas à ce qu'elle souhaite pour son enfant.
Elle raconte avoir vécu cette période comme une pression constante. Les « décideurs », dit-elle, « ne sont plus des amoureux de la musique mais des énarques ». Cette critique du système l'a poussée à rompre avec sa maison de disques CBS/Sony. Elle ne supporte plus les compromis artistiques imposés par les financiers.
De la région parisienne à Buis-les-Baronnies
Buis-les-Baronnies, village de moins de 2 500 habitants perché dans la Drôme, devient son refuge. Elle y mène une vie simple, loin des projecteurs. Les voisins la connaissent comme Claudie, pas comme Desireless. Elle jardine, elle écrit, elle médite.

Ce choix de vie n'est pas une réaction impulsive. Il est le fruit d'une réflexion longuement mûrie. Desireless a toujours eu une fibre spirituelle : son voyage en Inde en 1980, avant le tube, l'avait déjà marquée. La campagne provençale lui offre le cadre idéal pour approfondir cette quête intérieure.
La maternité comme déclencheur d'une vie simple
La naissance de Lili est le déclencheur concret de son départ. Elle veut offrir à sa fille une enfance normale, loin des paillettes et du stress parisien. « Je voulais que ma fille grandisse dans la nature, pas dans les loges d'artistes », confie-t-elle.
Ce choix maternel est aussi un acte de résistance. Dans un milieu où les enfants de stars sont souvent exposés dès le plus jeune âge, Desireless choisit la discrétion. Lili grandit à l'abri des magazines people, sans subir le poids de la notoriété de sa mère.
« Le ciel est toujours bleu » : sa reconversion en écrivaine et guide spirituelle
Loin des projecteurs, Desireless ne reste pas inactive. Elle se réinvente comme autrice et guide de méditation. En 2017, elle publie son autobiographie Le ciel est toujours bleu, un titre qui résume sa philosophie : même dans les moments difficiles, il y a de l'espoir.
L'écriture devient son nouveau mode d'expression. Elle y aborde son parcours, ses choix, sa spiritualité. Le livre est remarqué par la presse spécialisée, notamment par le site Side-Line qui suit sa carrière underground.
Une autrice prolifique : de l'autobiographie au « Jardin secret »
La production littéraire de Desireless est surprenante pour une artiste que beaucoup croyaient disparue. Après Le ciel est toujours bleu, elle sort Méditage/Relaxage en 2017, un livre accompagné d'une clé USB contenant des vidéos de relaxation guidées par sa voix. C'est une manière de mettre son timbre unique au service du bien-être, plutôt que du show-business.
En 2019, elle publie Jardin Secret, un ouvrage de 182 pages en couleurs. Le livre mêle textes poétiques, photographies et réflexions sur la nature. Elle décrit 2019-2020 comme « l'année de la transition », signe que sa reconversion est un processus continu.
Méditation et relaxation : la nouvelle mission de vie
Le virage spirituel de Desireless n'est pas une lubie. Il est cohérent avec son pseudonyme et sa philosophie. Elle explique que « sans désir » signifie pour elle observer le monde avec détachement, sans chercher à posséder ou à contrôler.
Ses vidéos de relaxation sont conçues pour aider les autres à trouver le même apaisement. Elle guide les exercices de respiration, les visualisations, les moments de silence. Son public est modeste mais fidèle : des personnes en quête de sens, souvent loin de l'univers des années 80.

« Faucheuse d'OGM » : l'engagement écologique
Desireless n'est pas une artiste qui se contente de méditer. Elle s'engage aussi sur des questions concrètes. Faucheuse d'OGM est un album illustré par Titi, qui dénonce les dérives de l'agroalimentaire et les organismes génétiquement modifiés.
Ce militantisme discret mais affirmé montre une femme qui a gardé sa capacité d'indignation. Elle ne se retire pas du monde : elle choisit les combats qui lui tiennent à cœur. L'écologie, la spiritualité, la poésie : voilà les piliers de sa vie d'après.
Valfeu, électro et Apollinaire : la musique continue dans l'ombre
Beaucoup pensent que Desireless a définitivement rangé le micro. C'est faux. Depuis 2011, elle travaille en duo avec le producteur électro Antoine Aurèche, alias Valfeu (également connu sous le nom Operation Of The Sun). Leur collaboration est discrète, mais féconde.
Leurs albums sont distribués sur les plateformes de streaming et les labels indépendants. Ils ne passent pas à la radio, ne figurent pas dans les tops. C'est une musique faite pour les curieux, les amateurs d'électro planante et de textes poétiques.
La rencontre avec Antoine Aurèche (Operation Of The Sun)
La rencontre entre Desireless et Valfeu se fait par l'intermédiaire d'un ami commun. Antoine Aurèche est un producteur spécialisé dans l'électro atmosphérique, avec une sensibilité new age. Le courant passe immédiatement.
Leur premier album commun, L'Œuf du Dragon, sort en 2012. La musique est minimaliste, avec des nappes synthétiques et la voix de Desireless posée comme un instrument supplémentaire. C'est aux antipodes du tube des années 80 : plus lent, plus méditatif, plus expérimental.
« Un seul peuple » et « Guillaume » : une discographie parallèle méconnue
Le duo enchaîne les projets. Noun (2014) explore les sonorités orientales. Un seul peuple (2014) est un appel à l'unité. Guillaume (2015) est entièrement dédié au poète Guillaume Apollinaire. Desireless met en musique ses poèmes, mariant l'électro contemporaine à la littérature du début du XXe siècle.
Cette discographie parallèle est totalement ignorée des médias mainstream. Pourtant, elle témoigne d'une exigence artistique rare. Desireless n'a pas choisi la facilité du « best of » ou de la tournée nostalgique. Elle continue de créer, d'expérimenter, de se renouveler.
Pourquoi la musicienne d'aujourd'hui mérite une redécouverte
Pour un public de 18 à 25 ans fan de synthwave, de darkwave ou de pop expérimentale, la période Valfeu de Desireless est une pépite. Sa voix, reconnaissable entre toutes, flotte sur des productions modernes qui n'ont rien à envier aux artistes actuels.

Elle a refusé le piège du « réchauffé ». Pas de reprise de « Voyage, Voyage » en version dance ou acoustique. Pas de featuring avec des rappeurs pour rester dans le coup. Elle fait la musique qui lui plaît, pour les gens qui veulent l'entendre. C'est une intégrité rare dans le paysage musical français.
2024 : les confidences de Sloane sur sa santé et son quotidien actuel
En novembre 2024, les fans de Desireless ont eu des nouvelles fraîches de leur idole. C'est Sloane, la moitié du duo Sloane & Lola, qui s'est confiée sur le plateau de l'émission « Chez Jordan » animée par Jordan De Luxe. Les informations sont rares : Desireless ne donne plus d'interviews, ne fait plus la promotion de quoi que ce soit.
Sloane, qui connaît bien Claudie pour avoir partagé la scène des années 80 avec elle, a donné des nouvelles sans filtre. Ses propos, relayés par Voici.fr, dressent le portrait d'une femme vieillissante mais sereine.
« Elle a un peu de mal à marcher » : les mots de Sloane
« Elle a un peu de mal à marcher », confie Sloane. Les années passent, le corps suit. Desireless est née le 25 décembre 1952 : elle a 72 ans. Le poids et l'âge jouent sur sa mobilité. Sloane ajoute : « Quand on vieillit, des fois aussi, il faut maigrir. Le poids, ça joue beaucoup. »
Ces confidences ne sont pas alarmistes. Elles décrivent simplement la réalité d'une femme âgée qui vit loin des projecteurs. Pas de drame, pas de pathos. Juste la vérité d'une vie qui suit son cours.
« Elle ne veut pas reprendre le métier » : un refus catégorique
Sloane insiste sur un point : « Elle ne veut pas reprendre le métier… Claudie est dans sa campagne, dans ses trucs à elle. » Ce refus est catégorique. Malgré les difficultés de santé, malgré les propositions qui ont dû lui être faites, Desireless ne reviendra pas sur scène pour une tournée nostalgique.
Sa décision de 1995 est définitive. Elle a choisi sa vie, elle l'assume. Le show-business, les projecteurs, les interviews : tout cela appartient à un passé qu'elle ne regrette pas. Elle est heureuse dans sa campagne, avec ses livres, ses méditations, sa musique avec Valfeu.
Le poids, l'âge et la sérénité
Le portrait qui se dessine est celui d'une femme apaisée. Elle n'est pas riche, elle n'est pas en pleine forme, mais elle a gagné sa liberté intérieure. Son corps la trahit peut-être, mais son esprit reste en paix.
Sloane ne donne pas de détails morbides. Elle parle d'une amie qui vit selon ses propres règles, loin du tumulte. C'est un témoignage de respect et d'affection entre deux artistes qui ont traversé la même époque.
Conclusion : le voyage intérieur d'une femme sans désir
Le destin de Desireless est un paradoxe magnifique. Son plus grand tube parle de voyager, mais elle a choisi l'immobilité. Son nom signifie « sans désir », mais sa voix a porté le fantasme de millions de personnes. Elle a connu la gloire planétaire sans en récolter les fruits financiers. Elle a fui le show-business au sommet de sa popularité.
Son histoire est une leçon de détachement radical dans un monde obsédé par la célébrité. Elle nous rappelle que le succès n'est pas une fin en soi, que la vraie richesse est ailleurs. Dans la Drôme provençale, entourée de lavande et de silence, Claudie Fritsch-Mentrop a trouvé ce que beaucoup cherchent sans jamais l'atteindre : la paix intérieure.
Pour ceux qui veulent aller au-delà du tube des années 80, ses albums avec Valfeu sont une porte d'entrée vers la vraie Desireless du XXIe siècle. Une artiste libre, exigeante, spirituelle. Son héritage dépasse largement « Voyage, Voyage ». Il est dans cette voix qui continue de chanter, mais pour elle-même cette fois. Sans désir d'être entendue. Sans désir d'être aimée. Juste pour le plaisir d'exister, pleinement, dans l'instant présent.