En juin 1988, un rouleau compresseur euro-disco dévale les ondes françaises. Neuf semaines en tête du Top 50, plus de 1,3 million de singles vendus, un euro-disco qui glisse un passage de rap pop au milieu et fait basculer le tout dans l'irrésistible. "Nuit de folie" n'est pas simplement un succès : c'est le tube de l'année, l'équivalent français d'un Modern Talking selon la presse de l'époque. Mais derrière la piste de danse jubilatoire, l'histoire du duo ressemble davantage à une soirée qui tourne mal.

Deux DJ, une bombe à retardement
Sacha Goëller et William Picard, DJ de métier, animent les boîtes de nuit dans le sud de la France. L'un veut faire de la radio, l'autre compose en cachette. La rencontre a lieu à Marseille, dans la discothèque où Picard travaille. On sympathise. Picard remporte un concours d'animateur sur NRJ, mais déteste l'idée de tourner en rond derrière une vitre. Il propose à Goëller de prendre sa place. En retour, Goëller fait écouter un titre à un producteur. Le producteur coupe court : "Faites un duo !"
Le morceau s'appelle "Nuit de folie". Composé dès 1984, il dort dans un tiroir quatre ans avant de sortir en juin 1988. Le single cartonne en France, devient le tube de l'été, et le duo enchaîne avec "La Vie la nuit", qui s'écoule à plus de 500 000 exemplaires. Les ingrédients semblent réunis pour durer.
Ils ne dureront pas.
Le différend qui a tout fait voler en éclats
La rupture est brutale. William Picard affirme avoir écrit "Nuit de folie" seul. "Sacha était client de la discothèque où je travaillais, il est interprète, je suis auteur", tranche-t-il. La Sacem ne retient effectivement qu'un seul nom sur le titre : celui de Picard. Résultat sans appel : Sacha Goëller ne touche pas de royalties pour le plus gros tube du groupe.
Picard n'a que des paroles dures pour l'ancien partenaire : "Il est assez opportuniste et il a escroqué des gens. Cela m'a mis en colère.". Ce différend tranche en deux l'ADN même du projet. Début de Soirée n'était pas un groupe au sens classique. C'était la collision de deux personnalités qui n'avaient, somme toute, que le tube en commun. Et quand les royalties n'arrivent que d'un côté, la cocotte-minute lâche.
Le déclin en cascade
Après l'envolée de 1988, les singles suivants grimpent encore : "Jardins d'enfants" atteint la cinquième place, "Chance" pointe à la trentième place. Mais le déclin est déjà lisible : chaque sortie fait moins bien. En 1991, le duo tente un retour. Il échoue. Un dernier album paraît en 1996 - il restera confidentiel, relégué aux oubliettes d'une décennie qui a déjà changé de fréquence.
Le duo ne s'est jamais vraiment brouillé publiquement. Mais le silence a fait l'affaire. Pas de réconciliation, pas de tournée rétrospective. Juste une ville fantôme sonore là où s'était dressé un building entier de dance-pop.
Un tube immortel, un groupe fantôme
Et pourtant, "Nuit de folie" ne meurt jamais. Le morceau est le plus interprété depuis la création de "N'oubliez pas les paroles" sur France 2. Sur Spotify, il cumule 46 millions d'écoutes. Un remix gonfle le titre d'une énergie dance-pop frénétique ; sa version longue est connue sous le nom de "Crazy Night Remix". C'est un classique des karaokés, un aimant de playlists "années 80", une boucle infinie de nostalgie estivale.

Le titre appartient au paysage sonore français, mais pas vraiment à ses auteurs - en tout cas, pas aux deux. "Nuit de folie" a assuré une forme d'immortalité musicale à un duo qui n'existe plus vraiment. C'est une chanson orpheline d'un groupe lui-même orphelin de sa propre success story.
Dans la disco, les lumières s'éteignent toujours en dernier sur celui qui reste seul sur la piste.