Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, lors d'une visite en Iran.
Monde

Hezbollah, Houthis, milices irakiennes : le système D de la résilience

Malgré la perte de la Syrie, l'assassinat de ses cadres et la mort du guide suprême iranien, l'axe pro-iranien continue de frapper.

As-tu aimé cet article ?

Depuis deux ans, l'axe pro-iranien a encaissé des coups sévères : perte de la Syrie en décembre 2024, assassinat de cadres historiques, frappes israéliennes inédites sur le territoire iranien en juin 2025, et liquidation du guide suprême Ali Khamenei fin février 2026. Pourtant, ces groupes armés continuent de frapper. Entre mars et avril 2026, trois événements majeurs illustrent ce paradoxe : la mort d'un soldat français en Irak, la destruction de six chars israéliens par le Hezbollah en quatre-vingt-dix minutes, et l'entrée en guerre des Houthis contre Israël le 28 mars. Les relais de Téhéran sont affaiblis, mais leur capacité de nuisance locale reste intacte.

Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, lors d'une visite en Iran.
Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, lors d'une visite en Iran. — (source)

Drones et chars détruits : comment les proxies iraniens survivent-ils ?

Le 12 mars 2026, l'adjudant-chef Arnaud Frion, chasseur alpin du 7e bataillon de Varces, est tué par un drone Shahed de conception iranienne dans la région d'Erbil, au Kurdistan irakien. Six autres soldats français sont blessés dans la même attaque, revendiquée par Ashab al-Kahf, une milice chiite apparue entre 2017 et 2019. Ce groupe, dont le nom signifie « Les Gens de la Caverne » en référence aux Sept Dormants d'Éphèse, menace explicitement les intérêts français en Irak. L'attaque survient dans un contexte de vengeance après la liquidation de Khamenei, survenue quinze jours plus tôt.

Ruines du village de Hula dans le sud du Liban, détruit lors d'une opération de l'armée israélienne en décembre 2024 en raison de tirs du Hezbollah.
Ruines du village de Hula dans le sud du Liban, détruit lors d'une opération de l'armée israélienne en décembre 2024 en raison de tirs du Hezbollah. — שלמה רודד / CC BY 2.5 / (source)

De l'autre côté de la frontière libanaise, le même jour, le Hezbollah offre un spectacle bien différent. Alors que l'armée israélienne pilonne le sud du Liban, les combattants du Hezbollah détruisent six chars Merkava en quatre-vingt-dix minutes près du village de Taybé. Une démonstration de force qui contredit les discours sur l'effondrement de la milice chiite.

Attaque d'Erbil : un drone Shahed qui change la donne sécuritaire

L'attaque du 12 mars 2026 n'est pas un incident isolé. Elle s'inscrit dans une série d'actions menées par les milices irakiennes pro-iraniennes contre les forces de la coalition anti-Daech. Le groupe Ashab al-Kahf a annoncé sur Telegram que « tous les intérêts français en Irak et dans la région seront sous le feu de nos attaques ». La menace visait directement le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle dans le Golfe, perçu comme une participation française à la guerre contre l'Iran.

Panache de fumée s'élevant de bâtiments lors d'une frappe au Liban.
Panache de fumée s'élevant de bâtiments lors d'une frappe au Liban. — (source)

Le drone Shahed utilisé est la signature des milices pro-iraniennes. Conçu en Iran, il peut voler à basse altitude, ce qui le rend difficile à détecter par les radars conventionnels. L'attaque a visé une base située à Mala Qara, à quarante kilomètres au sud-ouest d'Erbil, où les forces françaises mènent des missions de formation à la lutte antiterroriste dans le cadre de l'opération Chanmal. Six soldats ont été blessés, dont deux grièvement.

Cette frappe montre que des groupes très affaiblis par les frappes israéliennes et américaines, qui ont perdu une partie de leurs cadres et de leurs arsenaux, restent capables de frappes chirurgicales contre des cibles occidentales. La précision du tir et le choix de la cible indiquent une capacité de renseignement qui n'a pas été entièrement démantelée. Selon David Rigoulet-Roze de l'IFAS, cité par Franceinfo, ces groupes font partie de la nébuleuse « Axe de résistance islamique en Irak », une coalition d'environ huit milices chiites qui coordonnent leurs actions tout en conservant leur autonomie opérationnelle.

Six chars détruits en 90 minutes : la démonstration de force du Hezbollah

Le même jour, au Liban, le Hezbollah a réalisé ce que peu d'observateurs attendaient. À Taybé, localité du sud du Liban, les combattants du Hezbollah ont détruit six chars israéliens Merkava en quatre-vingt-dix minutes. L'opération, filmée et diffusée par la chaîne Al-Manar, montre une coordination tactique impressionnante : utilisation de missiles guidés antichars, tirs depuis des positions camouflées, et retraite rapide des équipes de tireurs.

Combattants du Hezbollah lors d'un exercice militaire à Aaramta, au Liban, en mai 2023.
Combattants du Hezbollah lors d'un exercice militaire à Aaramta, au Liban, en mai 2023. — Tasnim News Agency reporter (uncredited) / CC BY 4.0 / (source)

Cette performance militaire s'explique par une transformation profonde de l'organisation. Depuis la guerre de 2024, qui a décapité son commandement historique avec l'assassinat de Hassan Nasrallah, le Hezbollah a mis en place une nouvelle génération de commandants. Ces cadres, âgés de trente à quarante ans, sont souvent diplômés d'universités libanaises ou iraniennes. Ils ont réorganisé l'armée en unités décentralisées ultra-mobiles, inspirées des principes de la guérilla.

La démonstration de Taybé contredit la thèse de l'effondrement. Alors que le gouvernement libanais, mené par Nawaf Salam, accuse le Hezbollah de « trahison » et met hors-la-loi sa branche militaire, la milice chiite prouve qu'elle conserve une puissance de feu significative. Le contraste entre son affaiblissement politique et sa résilience militaire est saisissant. Selon RFI, le Hezbollah tire en moyenne deux cents roquettes et drones par jour, faisant face à cinq divisions israéliennes déployées au sud du Liban.

Membres de la milice pro-iranienne Ashab Al-Kahf défilant avec leurs drapeaux jaunes.
Membres de la milice pro-iranienne Ashab Al-Kahf défilant avec leurs drapeaux jaunes. — (source)

Drogue, impôts et diamants : le business de la résistance iranienne

Comment ces groupes financent-ils leur survie malgré les sanctions internationales, la traque de leurs circuits financiers et la perte de leurs soutiens étatiques ? La réponse tient en un mot : diversification. Le Hezbollah, les milices irakiennes et les Houthis ont développé des réseaux économiques parallèles qui leur assurent des revenus réguliers, indépendants des subsides iraniens.

Le budget mensuel du Hezbollah est estimé à environ 50 millions de dollars par mois selon les données de Reuters. Une somme considérable pour une organisation considérée comme terroriste par de nombreux pays. Mais cette manne ne provient pas uniquement de Téhéran. Elle repose sur un système complexe d'impôts, de commerce et de contrebande.

Un réfrigérateur Coca-Cola à Tyr, au Liban-Sud, portant un autocollant à l'effigie de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah.
Un réfrigérateur Coca-Cola à Tyr, au Liban-Sud, portant un autocollant à l'effigie de Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah. — RomanDeckert / CC BY-SA 4.0 / (source)

50 millions de dollars par mois : le budget fantôme du Hezbollah

Le Hezbollah collecte un « impôt révolutionnaire islamique » auprès de la communauté chiite libanaise, basé sur le principe religieux du khums (le cinquième des revenus). Cette taxe, perçue comme une obligation morale par une partie des fidèles, rapporte des sommes considérables. À cela s'ajoutent les dons de la diaspora chiite, notamment en Afrique de l'Ouest et en Amérique latine, où les communautés libanaises sont nombreuses et prospères.

Le commerce est l'autre pilier du financement. Le Hezbollah contrôle des réseaux d'import-export qui brassent des voitures d'occasion, des céréales, des pierres semi-précieuses, des textiles et des stupéfiants. Le Captagon, une amphétamine produite en Syrie et exportée vers les pays du Golfe, représente une source de revenus estimée à plusieurs milliards de dollars par an pour l'ensemble de l'axe pro-iranien.

La société financière Al-Qard al-Hassan, ciblée par les frappes israéliennes, reste le cœur du système bancaire parallèle du Hezbollah. Officiellement une association caritative, elle accorde des prêts sans intérêt aux familles chiites. En réalité, elle sert de banque centrale à l'organisation, gérant les dépôts, les transferts et le blanchiment d'argent. Malgré les bombardements, son réseau décentralisé de bureaux de quartier continue de fonctionner, preuve de la résilience du système.

Le Hezbollah dispose aussi d'un appareil social étendu : quatre hôpitaux, douze cliniques, douze écoles, deux centres agricoles, et le réseau scolaire Al-Mahdi qui scolarise près de vingt mille élèves. Jihad Al-Bina', l'organe de reconstruction, fournit eau potable et électricité gratuites à cinq cent mille habitants de la banlieue sud de Beyrouth. Ces services, estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, créent une dépendance des populations chiites envers le parti, garantissant sa base sociale.

Carte de l'axe de résistance iranien au Moyen-Orient.
Carte de l'axe de résistance iranien au Moyen-Orient. — (source)

Milices irakiennes : le salaire de l'État, l'obédience à Téhéran

En Irak, la situation est différente mais tout aussi complexe. Les milices pro-iraniennes, comme les Kataeb Hezbollah, Ashab al-Kahf ou la 45e brigade, sont intégrées dans la Mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), une force paramilitaire officiellement rattachée à l'État irakien. Cette intégration leur offre un double avantage : un financement public et une légitimité institutionnelle.

Rassemblement de combattants pro-iraniens tenant des drapeaux palestiniens.
Rassemblement de combattants pro-iraniens tenant des drapeaux palestiniens. — (source)

Le Hachd al-Chaabi compte plus de 150 000 hommes, dont 35 à 40 % ne sont pas chiites, selon l'entretien donné par Arthur Quesnay aux Clés du Moyen-Orient. Cette diversification confessionnelle permet de présenter la force comme un instrument national, et non sectaire. Mais en réalité, les brigades les plus puissantes restent fidèles à Téhéran.

Le cas de la 45e brigade illustre les tensions internes. Le 31 mars 2026, cette unité liée aux Kataeb Hezbollah a enlevé la journaliste américaine Shelly Kittleson à Bagdad. Les ravisseurs réclamaient la libération de miliciens arrêtés pour des attaques contre les intérêts américains. La même milice avait déjà enlevé la chercheuse israélo-russe Elizabeth Tsurkov en mars 2023, détenue pendant 903 jours. Ces événements montrent la porosité entre l'État irakien et les milices : des unités officiellement intégrées agissent comme des groupes criminels, au mépris de la souveraineté nationale.

Membres des Kataeb Hezbollah lors d'un défilé militaire en Irak, arborant des drapeaux jaunes et irakiens.
Membres des Kataeb Hezbollah lors d'un défilé militaire en Irak, arborant des drapeaux jaunes et irakiens. — (source)

De Sanaa à TikTok : la conquête des écrans comme champ de bataille

La résilience des proxies iraniens ne repose pas seulement sur l'argent et les armes. Elle passe aussi par une guerre des récits d'une sophistication inédite. Depuis le 7 octobre 2023, les Houthis et le Hezbollah ont transformé leurs médias en machines de propagande virale, capables de toucher des millions de jeunes à travers le monde.

Les contenus produits par ces groupes ne se limitent plus aux communiqués officiels diffusés sur des chaînes satellite. Ils investissent TikTok, Telegram, Instagram et X, avec des montages vidéo, des poèmes, des animations et des musiques. Le message est simple, répétitif, efficace : « Nous sommes les seuls à défendre la Palestine. »

Houthis : comment le Yémen est devenu la star du TikTok de la résistance

L'étude de l'ISPI sur la propagande houthie montre une stratégie médiatique remarquablement organisée. Depuis octobre 2023, les Houthis ont multiplié leur présence sur les réseaux sociaux. Leur chaîne Al-Masirah TV, basée à Beyrouth, compte plus de 150 000 abonnés sur X. Les contenus sont traduits en anglais, en français et en ourdou pour toucher un public global.

Membres des Houthis armés lors d'un défilé au Yémen.
Membres des Houthis armés lors d'un défilé au Yémen. — (source)

Le message clé des Houthis est celui d'une injustice inversée : le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique, serait le seul à défendre la cause palestinienne contre les puissances occidentales et Israël. Ce narratif fonctionne particulièrement bien auprès des jeunes musulmans et des militants anticolonialistes, qui voient dans les Houthis une résistance authentique, loin des compromissions des régimes arabes.

Les frappes américaines et israéliennes au Yémen renforcent paradoxalement ce récit. Chaque bombardement occidental est présenté comme une preuve de l'agression impérialiste contre un peuple qui ose résister. Le cercle vicieux est parfait : plus on frappe les Houthis, plus leur propagande gagne en crédibilité.

Foule de combattants houthis brandissant des armes et un drapeau jaune.
Foule de combattants houthis brandissant des armes et un drapeau jaune. — (source)

La Fondation Fikra pour la Production Artistique, basée à Sanaa, produit des vidéos musicales sous-titrées en anglais, diffusées sur Facebook et Instagram. La série animée « L'Entité temporaire », qui caricature Israël, est devenue virale dans le monde arabe. Ces contenus, esthétiquement soignés, n'ont rien à voir avec les traditionnelles vidéos de combattants barbus. Ils parlent le langage des jeunes.

Les Houthis ont également lancé en mars 2025 une campagne de répression numérique baptisée « Midri » (« Je ne sais pas »), qui interdit aux Yéménites de partager des images des frappes américaines. Ils contrôlent les opérateurs télécoms (PTC, Yemen Mobile, YOU Telecom) et utilisent le pistage des cartes SIM et la surveillance IMEI pour traquer les journalistes et militants. Cette mainmise sur l'information renforce leur contrôle de la population.

Le Hezbollah, maître du storytelling militaire : le cas de Taybé

L'épisode de Taybé, déjà évoqué, mérite une analyse sous l'angle de la propagande. La destruction des six chars israéliens a été filmée, montée et diffusée en quelques heures par les médias du Hezbollah. Les images montrent les impacts de missiles, l'explosion des tourelles, la fuite des soldats israéliens. La bande-son mêle chants religieux et cris de victoire.

Miliciens chiites pro-iraniens lors d'un entraînement au tir en Irak.
Miliciens chiites pro-iraniens lors d'un entraînement au tir en Irak. — (source)

Cette mise en scène n'est pas improvisée. Le Hezbollah a reçu une formation des Houthis dans le domaine de la guerre médiatique, et réciproquement. Les deux groupes échangent des techniques de tournage, de montage et de diffusion. Le résultat est un contenu qui rend le récit de la résistance plus percutant que la réalité statistique des pertes.

Car le Hezbollah a perdu des milliers de combattants depuis 2023, dont une partie importante de son état-major. Mais ce que voit le public, ce sont les images de chars détruits, de soldats israéliens en fuite, de roquettes tirées vers le nord. La propagande crée une réalité parallèle où la défaite n'existe pas, où la résistance est toujours victorieuse.

Jeunes Libanais, Irakiens, Yéménites : la fin de la loyauté sans faille ?

La question centrale pour l'avenir de ces mouvements est celle de leur base sociale. Les jeunes de la région adhèrent-ils encore au discours de la résistance ? Les réponses varient considérablement selon les pays, mais une tendance se dessine : l'érosion de la légitimité, surtout là où la guerre a directement frappé les populations.

Au Liban, le Hezbollah fait face à une défiance inédite. En Irak, les milices sont de plus en plus perçues comme un obstacle à la souveraineté nationale. Au Yémen, en revanche, le contexte de guerre totale et de blocus maintient une adhésion plus forte, même si des fissures apparaissent.

Liban : l'accusation de « trahison » qui fissure le socle chiite

Le 25 mars 2026, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a qualifié le Hezbollah de « traître » pour avoir entraîné le Liban dans la guerre contre Israël. Une déclaration impensable il y a encore deux ans, lorsque le Hezbollah était considéré comme le protecteur du Liban face à l'agression israélienne. Le gouvernement a mis hors-la-loi la branche militaire du parti et a procédé à l'arrestation de plusieurs de ses combattants.

Cette nouvelle vague anti-Hezbollah s'appuie sur une lassitude profonde de la population. Un sondage de Libnanews réalisé en mai 2025 montrait que 58,2 % des Libanais étaient favorables au désarmement du Hezbollah. Parmi les chiites, la loyauté restait forte : 57,7 % blâmaient Israël pour l'escalade, et aucun ne blâmait le Hezbollah. Mais même dans cette communauté, des voix discordantes se font entendre.

Le président libanais Joseph Aoun s'adressant à la presse.
Le président libanais Joseph Aoun s'adressant à la presse. — (source)

Le témoignage de Zeinab, 22 ans, étudiante chiite, recueilli par La Croix le 31 mars 2026, illustre ce malaise. Elle a fui Khiam avec sa mère Fatmé le 2 mars 2026, alors que leur région devenait un champ de bataille. « Quel que soit celui qui gagne, nous serons perdants », confie-t-elle. La guerre détruit les maisons, les écoles, les hôpitaux. Les promesses de reconstruction du Hezbollah tardent à se concrétiser. Selon Le Monde, des fermiers comme Bassam Al-Aayan à Teir Harfa ont reçu 8 000 dollars du Hezbollah pour louer un appartement après la destruction de leur maison, mais beaucoup attendent encore des compensations.

La nouvelle génération de commandants du Hezbollah, ces trentenaires diplômés qui ont réorganisé l'armée, séduit par son professionnalisme. Mais face à l'épuisement de la population et à la crise économique qui étrangle le pays, leur discours de résistance éternelle trouve moins d'écho.

Irak : après l'enlèvement de Shelly Kittleson, la colère monte contre les milices

L'enlèvement de la journaliste américaine Shelly Kittleson à Bagdad le 31 mars 2026 a provoqué un tollé en Irak. Les ravisseurs appartenaient à la 45e brigade de la Mobilisation populaire, liée aux Kataeb Hezbollah. La même milice avait déjà enlevé la chercheuse israélo-russe Elizabeth Tsurkov en mars 2023, détenue pendant 903 jours.

Cet événement a ravivé la colère des jeunes Irakiens contre les milices pro-iraniennes. Beaucoup d'entre eux ont grandi avec la guerre contre Daech, entre 2014 et 2017, et considèrent les milices comme un État dans l'État qui entrave la souveraineté nationale. Le sentiment nationaliste, longtemps étouffé par les divisions confessionnelles, émerge avec force.

Les manifestations qui ont secoué l'Irak en 2019-2020, violemment réprimées par les milices, avaient déjà montré l'aspiration des jeunes à un État indépendant, débarrassé de l'emprise iranienne. Aujourd'hui, l'enlèvement d'une journaliste occidentale par une unité officiellement intégrée dans les forces de sécurité irakiennes renforce cette défiance.

Infographie du Parisien illustrant les acteurs régionaux du conflit Israël-Hamas.
Infographie du Parisien illustrant les acteurs régionaux du conflit Israël-Hamas. — (source)

La porosité entre l'État et les milices est au cœur du problème. Le Hachd al-Chaabi, force paramilitaire de 150 000 hommes, est financé par l'État irakien. Mais ses brigades les plus puissantes restent loyales à Téhéran. Les jeunes Irakiens voient dans cette situation une atteinte à leur souveraineté et un obstacle à la construction d'un État de droit.

Yémen : la radicalisation par le blocus, une adhésion forcée ?

Au Yémen, le tableau est différent. Le pays est en guerre depuis 2014, victime d'un blocus qui a transformé la population en otage humanitaire. Dans ce contexte, l'adhésion aux Houthis relève moins d'un choix idéologique que d'une question de survie et de fierté nationale.

Les Houthis ont créé un « appareil de militarisation robuste », selon l'ISPI, qui mobilise la jeunesse à travers des camps d'été, des programmes scolaires et une propagande omniprésente. Le nombre de combattants houthis est passé de 220 000 en 2022 à 350 000 en 2024, selon le Panel d'experts des Nations Unies. La guerre de Gaza a revitalisé le recrutement.

Mais cette adhésion forcée a un prix. Le Monde diplomatique d'avril 2026 rapporte que la contestation gronde dans les territoires contrôlés par les Houthis. La réduction des activités humanitaires après l'arrestation de leurs employés par les Houthis a détérioré la situation alimentaire et sanitaire. La population, qui a déjà subi dix ans de guerre, commence à se lasser.

La propagande houthie fonctionne d'autant mieux que la population est assiégée. Les frappes américaines et israéliennes, présentées comme une agression contre le peuple yéménite, renforcent le sentiment de victimisation et la cohésion autour des Houthis. Mais cette cohésion est fragile. Si la guerre s'arrêtait, les fissures internes pourraient apparaître.

Œil pour œil : pourquoi la France est devenue une cible prioritaire

La mort de l'adjudant-chef Arnaud Frion n'est pas un accident. Elle s'inscrit dans une stratégie délibérée des milices pro-iraniennes qui visent les intérêts français au Moyen-Orient. La France, par sa présence militaire et son rôle diplomatique, est devenue une cible prioritaire de l'axe de la résistance.

Les menaces proférées par Ashab al-Kahf sur Telegram ne laissent aucun doute : « Tous les intérêts français en Irak et dans la région seront sous le feu de nos attaques. » La France paie le prix de son engagement dans la coalition anti-Daech et de son soutien à Israël, perçu par les milices comme une participation indirecte à la guerre.

D'Erbil au Liban : les soldats français sous le feu des proxies

La France est présente en Irak depuis 2014 dans le cadre de l'opération Chanmal, au sein de la coalition internationale anti-Daech. Plusieurs centaines de militaires sont déployés dans la région d'Erbil, au Kurdistan irakien, pour former les forces locales à la lutte antiterroriste. Cette présence, présentée par Emmanuel Macron comme « strictement inscrite dans le cadre de la lutte contre le terrorisme », est perçue par les milices comme une occupation.

Au Liban, la France joue un rôle historique au sein de la FINUL (Force intérimaire des Nations Unies au Liban), déployée le long de la frontière israélienne. Les soldats français de la FINUL sont régulièrement pris pour cible par les frappes israéliennes et les tirs du Hezbollah. Le risque d'un incident majeur, qui pourrait entraîner la France dans une escalade, est réel.

L'attaque du 12 mars 2026 à Erbil est le premier décès français dans le conflit au Moyen-Orient. Elle intervient après une série d'attaques contre les intérêts italiens et américains. Les milices pro-iraniennes ont durci leurs actions de « vengeance » après la liquidation de Khamenei, leur mentor iranien. La France, par sa proximité avec les États-Unis et Israël, est devenue une cible privilégiée.

Pour comprendre le contexte de cette attaque, l'article sur l'attaque aux drones en Irak détaille les circonstances exactes de l'opération et les implications pour les forces françaises.

La menace numérique : désinformation et radicalisation sur le sol français

La propagande des proxies iraniens ne se limite pas au Moyen-Orient. Elle inonde les réseaux sociaux francophones, touchant des millions de jeunes en France. Les contenus houthis et du Hezbollah, traduits en français, diffusent un récit manichéen où la France est présentée comme un allié d'Israël et un ennemi de l'islam.

Cette désinformation a des conséquences concrètes. Des jeunes français, radicalisés par ces récits, peuvent être tentés de passer à l'action. Le risque d'importation du conflit sur le sol français est réel. Les services de renseignement surveillent de près les réseaux de propagande pro-iraniens, mais la masse des contenus rend le contrôle difficile.

La menace numérique s'ajoute à la menace militaire. Les proxies iraniens ont compris que la guerre moderne se joue aussi sur les écrans. En ciblant les jeunes français avec des contenus radicalisants, ils cherchent à affaiblir la France de l'intérieur, sans avoir à déployer de forces armées.

L'Iran, chef d'orchestre dépassé : la « dégradation structurelle » de l'axe

L'analyse des proxies iraniens ne peut se faire sans remonter au centre : Téhéran. Les événements des deux dernières années ont profondément fragilisé la stratégie iranienne de guerre par procuration. Le Belfer Center parle de « dégradation structurelle » du modèle de proxy, tandis que Resetdoc évoque la « fin de l'axe ».

La guerre des 12 jours de juin 2025 a marqué un tournant. Pour la première fois, Israël a directement frappé le territoire iranien, ciblant des infrastructures nucléaires et militaires. La réaction des proxies a été quasi inexistante. Le Hezbollah, les Houthis et les milices irakiennes sont restés silencieux, incapables de protéger leur mentor.

La guerre des 12 jours : le réveil brutal de Téhéran

En juin 2025, l'armée israélienne a lancé une campagne de frappes contre l'Iran qui a duré douze jours. Les cibles étaient stratégiques : sites nucléaires, bases des Gardiens de la révolution, infrastructures de commandement. L'opération a révélé les failles du système de défense iranien et l'incapacité de Téhéran à protéger son territoire.

L'absence de réaction des proxies durant ces douze jours est révélatrice. Le Hezbollah, pourtant présenté comme la « pointe du glaive » de l'Iran, n'a pas lancé d'offensive majeure contre Israël. Les Houthis ont multiplié les déclarations mais leurs attaques sont restées limitées. Les milices irakiennes ont mené quelques actions symboliques, sans impact stratégique.

Cette passivité s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, les proxies sont affaiblis par deux ans de guerre. Ensuite, ils sont devenus plus autonomes et calculent leurs intérêts locaux avant de répondre aux ordres de Téhéran. Enfin, la peur de représailles massives, notamment de la part des États-Unis, a dissuadé toute escalade.

L'isolement diplomatique de l'Iran a aggravé la situation. La Russie, pourtant alliée de Téhéran dans la guerre en Syrie, n'a offert qu'un soutien rhétorique. Des rapports suggèrent même que Moscou a partagé des renseignements avec Israël. La Chine, principal acheteur de pétrole iranien représentant près de 90 % des exportations, est restée neutre et a continué de vendre des armes aux monarchies du Golfe. Téhéran s'est retrouvé seul face à la coalition israélo-américaine.

Quand la résilience des proxies cache l'affaiblissement de l'Iran

La thèse du Belfer Center est éclairante : la résilience locale des proxies est un piège stratégique pour l'Iran. Plus ces groupes survivent seuls, moins ils obéissent à Téhéran. La décentralisation, qui leur permet de résister aux frappes, les rend aussi plus difficiles à contrôler.

Les milices irakiennes en sont l'exemple le plus frappant. Divergences sur les seuils d'escalade, intérêts locaux divergents, compétition pour les ressources : les brigades du Hachd al-Chaabi sont de plus en plus fragmentées. Certaines factions, comme Harakat Hezbollah al-Nujaba, ont refusé en février 2024 d'obéir à l'ordre iranien de cesser les attaques contre les positions américaines.

Le Hezbollah lui-même, bien que toujours fidèle à Téhéran, a développé une autonomie stratégique. Sa nouvelle génération de commandants, formée localement, pourrait à terme remettre en question la prééminence iranienne. La question de la succession de Khamenei, désormais ouverte, pourrait accélérer ce processus.

L'Iran a perdu son bouclier. Pendant des décennies, les proxies ont servi de dissuasion, permettant à Téhéran de projeter son influence sans risquer une confrontation directe. Aujourd'hui, ce bouclier est percé. Les proxies survivent, mais ils ne protègent plus l'Iran. Au contraire, ils exposent Téhéran à des représailles, sans offrir en retour une protection crédible.

Conclusion : Une résilience qui a un prix

Les relais pro-Iran ont prouvé leur capacité de nuisance et de survie locale. Le Hezbollah détruit six chars israéliens en quatre-vingt-dix minutes, les milices irakiennes frappent des soldats français avec des drones Shahed, les Houthis menacent le trafic maritime en mer Rouge. Cette résilience repose sur trois piliers : des finances diversifiées (impôts, commerce, stupéfiants), une propagande virale qui touche les jeunes du monde entier, et une décentralisation tactique qui rend les groupes moins vulnérables aux frappes chirurgicales.

Mais cette résilience tactique masque une perte de légitimité politique, surtout auprès de la jeunesse. Au Liban, le Hezbollah est accusé de trahison. En Irak, les milices sont perçues comme un État dans l'État. Au Yémen, la lassitude gagne la population. L'Iran, fragilisé et isolé, voit son modèle de guerre par procuration s'éroder.

La question ouverte est celle de l'avenir : cette résilience est-elle un sursis ou une renaissance ? Les proxies survivent, mais leur projet politique s'effrite. Le système D peut remplacer un projet politique viable à court terme. Mais sans légitimité populaire, sans soutien étatique fiable, sans vision stratégique cohérente, l'axe de la résistance risque de se transformer en une collection de groupes armés sans boussole, plus préoccupés par leur survie que par la révolution. L'avenir dira si la résilience locale des proxies annonce un nouveau modèle de guerre, décentralisé et autonome, ou si elle n'est que le chant du cygne d'une stratégie iranienne en faillite.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Quel est le budget mensuel du Hezbollah ?

Le budget mensuel du Hezbollah est estimé à environ 50 millions de dollars, selon des données de Reuters. Cette somme provient notamment d'un impôt religieux, de dons de la diaspora, et de trafics comme le Captagon.

Pourquoi la France est-elle devenue une cible prioritaire des milices pro-iraniennes ?

La France est devenue une cible prioritaire en raison de sa présence militaire en Irak au sein de l'opération Chanmal et de son soutien à Israël. Les milices perçoivent cette présence comme une occupation et une participation indirecte à la guerre contre l'Iran.

Comment les Houthis utilisent-ils les réseaux sociaux ?

Les Houthis utilisent TikTok, Telegram, Instagram et X pour diffuser des vidéos, poèmes et animations en plusieurs langues. Leur propagande présente le Yémen comme le seul défenseur de la Palestine, ce qui séduit les jeunes musulmans et militants anticolonialistes.

Quelle est la situation des milices irakiennes face à l'État ?

Les milices pro-iraniennes sont intégrées dans la Mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi), financée par l'État irakien, mais restent loyales à Téhéran. Cette porosité permet à des unités officielles de commettre des enlèvements, comme celui de la journaliste Shelly Kittleson en mars 2026.

Sources

  1. [PDF] After the assassination of Ali Larijani, is the Iranian regime really ... · jean-jaures.org
  2. Experts react: The US and Israel just unleashed a major attack on Iran. What’s next? · atlanticcouncil.org
  3. bbc.com · bbc.com
  4. The Degradation of Iran’s Proxy Model · belfercenter.org
  5. [PDF] « L' axe de la résistance » : l'expansionnisme régional iranien · defense.gouv.fr
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

1174 articles 1 abonnés

Commentaires (2)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires