Visuel de l'étude Rés0Pest : champ de blé en fond, grand titre blanc « RÉSOPEST », bandeau vert « l'étude INRAE qui prouve qu'une agriculture sans pesticides est viable », carte de France des régions étudiées et logo Générations Futures
Environnement

Rés0pest : dix ans de cultures sans pesticides, des résultats réels mais non généralisables en l'état

L'expérimentation Rés0pest de l'Inrae, menée de 2012 à 2022 sur neuf sites, montre que des systèmes de grandes cultures sans aucun pesticide peuvent être techniquement viables et dégager un revenu de 1 à 3 SMIC par exploitant. Ces résultats portent sur des parcelles pilotes d'environ 10 hectares, avec engrais minéraux et appui d'ingénieurs ; ils ne constituent pas un modèle transférable tel quel, en l'absence de filière et de valorisation commerciale.

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"C'est possible." La formule a tourné tout l'été, reprise par les dépêches, les journaux télévisés et les fils d'actualité. Elle vient de l'Inrae, qui a rendu publics les résultats de Rés0pest, dix ans de cultures menées sans le moindre produit phytosanitaire sur neuf sites français. Sauf que "c'est possible" ne dit ni où, ni à quel prix, ni pour qui. Or l'expérimentation répond justement à ces questions, et ses réponses sont nettement plus intéressantes que le slogan - y compris là où elles dérangent.

Quatre hommes dans une parcelle agricole : trois observent le champ debout, le quatrième, en polo et casquette, se penche pour examiner la végétation haute et les fleurs blanches, devant une parcelle labourée sous un ciel partiellement nuageux
Quatre hommes dans une parcelle agricole : trois observent le champ debout, le quatrième, en polo et casquette, se penche pour examiner la végétation haute et les fleurs blanches, devant une parcelle labourée sous un ciel partiellement nuageux - (source)

Neuf parcelles qui ne sont ni bio ni conventionnelles

Le dispositif d'abord, parce qu'il conditionne tout le reste. Rés0pest a tourné de 2012 à 2022 sur neuf sites répartis en France, avec des parcelles d'une dizaine d'hectares en moyenne, en grandes cultures et en polyculture-élevage. Le protocole était radical sur un point : zéro pesticide, y compris ceux autorisés en agriculture biologique, comme le cuivre. Mais il conservait deux piliers du conventionnel, les engrais minéraux et le travail du sol.

Illustration de la publication INRAE consacrée à l'étude expérimentale menée pendant dix ans sur le potentiel des systèmes de production agricoles sans pesticides
Illustration de la publication INRAE consacrée à l'étude expérimentale menée pendant dix ans sur le potentiel des systèmes de production agricoles sans pesticides - (source)

Jean-Noël Aubertot, qui a initié le projet, assume ce positionnement : l'Inrae a fait "le choix d'une rupture drastique avec le système conventionnel en cultivant sans aucun pesticide, mais sans passer en agriculture biologique, puisqu'on a conservé un apport d'engrais minéraux". Il ajoute une remarque qui mérite d'être soulignée : "seule la recherche publique pouvait prendre ces risques" sur dix ans et neuf systèmes. Autrement dit, personne, dans le privé, n'avait intérêt à porter un essai dont l'échec aurait été aussi publiable que la réussite.

Blé et betterave : deux résultats, pas un

C'est ici que la reprise médiatique a glissé. Une bonne partie des titres a résumé l'affaire par des "rendements comparables au conventionnel". C'est vrai pour la betterave sucrière, cultivée sans néonicotinoïdes avec des rendements équivalents à ceux des exploitations conventionnelles - un résultat qui, vu la réputation de la culture, n'était pas gagné. C'est faux si on l'applique au blé tendre, suivi sur huit des neuf sites : les objectifs de l'étude ont été atteints, mais les rendements restent légèrement inférieurs au conventionnel, tout en dépassant ceux du bio. "Légèrement inférieur" et "équivalent", ce n'est pas la même phrase, et les deux ne se généralisent pas de la même façon.

Le reportage mené à Estrées-Mons, dans la Somme, donne la mesure du meilleur cas de figure. Sébastien Darras, qui pilote ce site dédié aux grandes cultures, attendait, mi-juin, 75 à 80 quintaux à l'hectare, au-dessus de la moyenne nationale 2025, dans une plaine picarde humide, donc plutôt favorable à la rouille jaune et au mildiou. Le blé en question, Géopolis, est une variété issue d'Agri Obtentions, la filiale semencière de l'Inrae, mise sur le marché en 2025 et résistante à la septoriose, au piétin-verse et aux rouilles. Les parcelles sont bordées de bandes fleuries de 22 espèces - coquelicots, phacélies, bleuets - qui hébergent les auxiliaires : les larves de syrphes y mangent les pucerons. Sur ce site, l'indice de fréquence de traitement est passé de 6 pour le blé et de 16 pour la pomme de terre à zéro.

Ce site est aussi l'un des meilleurs du réseau : un bon résultat sur une bonne parcelle ne se transporte pas dans le Limousin par la seule vertu de la démonstration.

1 à 3 SMIC : la partie la plus fragile

Sur le plan économique, quatre systèmes de grandes cultures ont pu être évalués précisément. Ils dégagent une marge nette correspondant à un revenu compris entre un et trois SMIC annuels par exploitant, et au moins deux SMIC dans 80 % des cas selon l'étude. C'est mieux que le procès en utopie souvent fait aux systèmes sans pesticides, mais il faut voir ce que le chiffre contient - et ce qu'il ne contient pas.

Premièrement, la vente s'est faite aux prix du conventionnel. Aucune prime, aucune valorisation commerciale du "sans pesticide". Vincent Cellier, ingénieur de recherche à l'Inrae et porteur du projet, le regrette ouvertement : "il serait intéressant qu'ils soient valorisés, surtout au regard des économies qu'ils représentent sur la santé et l'environnement". Jean-Noël Aubertot complète : pour mesurer vraiment la performance, il faudrait intégrer la santé des sols, la biodiversité retrouvée, l'absence de coûts de dépollution de l'eau et les coûts de santé publique. L'argument est solide sur le fond. Il n'en reste pas moins un argument d'acteur, pas un résultat mesuré : personne n'a chiffré ici ce que valent ces services, ni qui les paierait.

Deuxièmement, le bas de la fourchette. Un SMIC de revenu, dans un système qui exige des rotations allongées - donc moins de culture de rente à l'hectare - et du matériel de désherbage mécanique supplémentaire, c'est une marge mince. Le surcroît de travail, lui, n'apparaît pas dans les éléments diffusés : on ne sait pas ce que pèsent les heures en plus, ni la charge d'accompagnement technique dont ont bénéficié ces parcelles. C'est exactement le genre de coût qui décide, à l'échelle d'une exploitation réelle, entre "rentable" et "tenable".

Les adventices, le seul vrai mur

Reste l'agronomie, et là le diagnostic est net. Les équipes ont empilé les leviers : diversification des rotations, variétés résistantes, décalage des dates de semis, couverts végétaux semés entre deux cultures pour concurrencer les mauvaises herbes, désherbage mécanique. Après dix ans, les dégâts causés par les bioagresseurs n'ont pas augmenté de façon significative. La difficulté principale n'est pas venue des insectes ni des champignons, mais des adventices.

Les couverts végétaux ont été desservis par les sécheresses à répétition, qui ont freiné leur croissance et réduit leur efficacité. Certaines années, il a donc fallu ressortir le désherbage mécanique et un peu de labour ; ce labour abîme la structure du sol et consomme du carburant. Autrement dit, le gain environnemental du zéro pesticide n'est pas automatiquement doublé d'un gain sur le sol. Vincent Cellier en tire une conclusion de bon sens agronomique : "il ne faut pas viser le zéro adventices mais apprendre à vivre avec", en misant sur les rotations et les périodes de semis.

Le modèle qui n'existe pas encore

La limite la plus sérieuse n'est ni technique ni économique. Elle est organisationnelle. Cellier le dit sans détour : "Rés0pest est comme un laboratoire. Ensuite, c'est à chaque agriculteur de construire son propre système de culture en fonction de son type de sol et de son matériel. Chaque cas est différent." Neuf systèmes pilotes, dix hectares, des ingénieurs autour : on est très loin d'un mode d'emploi transférable tel quel.

Et surtout, il n'y a pas de case pour ces productions. "Actuellement, il existe une filière bio et une filière conventionnelle. En l'état, envisager de créer un troisième cas représenterait des problèmes de logistique pour les opérateurs et les coopératives." Le blé sans pesticide vendu au prix du blé conventionnel ne se distingue pas dans un silo. Tant que cette troisième voie n'a ni label, ni débouché, ni prime, l'agriculteur porte seul le coût de la transition pendant que le bénéfice - eau plus propre, exposition réduite des riverains - se dilue dans la société. C'est le noeud du dossier, et il est économique avant d'être agronomique.

La suite est déjà lancée : le projet 0phyto, démarré en 2025, s'appuie sur les avancées de Rés0pest.

Le contrepoint des fermes réelles

Un essai piloté par des chercheurs ne dit pas ce que font des agriculteurs livrés à eux-mêmes. C'est là que le réseau DEPHY Fermes, piloté dans le cadre d'Ecophyto, apporte un complément utile. Sa synthèse de 2023, portant sur les trajectoires 2010-2020, documente des baisses d'indice de fréquence de traitement de 18 % à 38 % entre la situation de départ et la moyenne des campagnes 2018-2020 ; pour la seule campagne 2020, la baisse va de 29 % à 46 %. Toutes les filières du réseau dépassent en moyenne l'objectif de -25 % fixé pour 2020.

Mais ces fermes sont volontaires, sélectionnées et accompagnées. Leur moyenne mesure ce qui est atteignable avec de la motivation et du conseil, pas la trajectoire nationale de consommation de pesticides. La nuance vaut dans les deux sens : elle n'annule pas le résultat, elle en fixe la portée.

Pendant ce temps, à Bruxelles, on parle d'autre chose

Ce qui rend ces dix ans politiquement saillants, c'est le calendrier européen. La Commission avait adopté en juin 2022 une proposition de règlement sur l'utilisation durable des pesticides, avec un objectif contraignant de -50 % d'usage et de risque des pesticides chimiques d'ici 2030, conformément aux stratégies Farm to Fork et biodiversité. Elle l'a retirée le 27 mars 2024, faute d'accord prévisible : rejet au Parlement européen, blocage au Conseil. La directive de 2009 sur l'utilisation durable reste en vigueur, avec ses plans d'action nationaux, mais le -50 % n'est plus porté par aucun texte législatif.

À la place, l'actualité est occupée par l'"Omnibus X", proposé en décembre 2025, qui touche à l'homologation et non aux objectifs de réduction. Le texte prévoit de supprimer le réexamen périodique pour les substances jugées les moins problématiques - de fait, des autorisations sans terme -, d'étendre les dérogations d'urgence aux situations de menace pour les rendements, et d'allonger les délais de grâce en cas de retrait. Le 23 septembre 2026, les représentants des États n'ont pas trouvé de compromis, la France refusant le principe d'autorisations illimitées ; le 30 septembre, le Conseil a adouci le texte en réservant ces autorisations aux substances les moins risquées, tout en portant la durée des autorisations à quinze ans, et à vingt-cinq ans pour un renouvellement. Le texte doit désormais passer au Parlement, où l'examen en commission a été repoussé, pour un vote possible avant la fin de l'année.

La mobilisation scientifique est allée crescendo : lettres ouvertes de près de 600 chercheurs, puis de 1 500 épidémiologistes, puis de sociétés savantes d'endocrinologie. Générations futures souligne un point difficile à contester : si les autorisations avaient été permanentes, 31 substances retirées du marché depuis dix ans pour leur caractère cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction y seraient encore. Des rassemblements "Pesticides à vie ? Non merci !" ont été organisés en France ces dernières semaines. Le sujet dépasse d'ailleurs largement l'Union : le scandale des dérogations françaises à des pesticides non autorisés en Europe rappelle que les États savent aussi contourner les règles existantes.

Visuel de l'étude Rés0Pest : champ de blé en fond, grand titre blanc « RÉSOPEST », bandeau vert « l'étude INRAE qui prouve qu'une agriculture sans pesticides est viable », carte de France des régions étudiées et logo Générations Futures
Visuel de l'étude Rés0Pest : champ de blé en fond, grand titre blanc « RÉSOPEST », bandeau vert « l'étude INRAE qui prouve qu'une agriculture sans pesticides est viable », carte de France des régions étudiées et logo Générations Futures - (source)

Il faut tenir les deux fils séparés. Rés0pest répond à une question agronomique : peut-on produire sans pesticides, à quelles conditions, avec quels rendements ? Bruxelles débat d'une autre : combien de temps une molécule peut-elle rester sur le marché avant réexamen ? Confondre les deux fabrique un procès absurde - celui d'une Europe qui "autoriserait" ce que des chercheurs français auraient prouvé inutile. La vraie critique est plus simple : au moment où une expérimentation publique documente la faisabilité technique d'une sortie, l'Union légifère sur la durée de vie des substances, et l'objectif de réduction de 50 % n'a plus de véhicule pour s'appliquer.

Ce que ça change

Rés0pest ne prouve pas que la France peut se passer de pesticides. Il prouve que, sur 90 hectares pilotés par des ingénieurs, avec des engrais minéraux, des rotations longues, des variétés résistantes et, certaines années, un peu de labour, des systèmes sans aucun pesticide atteignent leurs objectifs de rendement et dégagent l'équivalent d'un à trois SMIC. C'est une référence précieuse, et elle est plus solide que la plupart des promesses qui circulent sur le sujet.

La conclusion honnête, c'est que l'obstacle technique n'est plus le principal. Le verrou est en aval : pas de filière, pas de prix, pas de matériel partagé, pas d'accompagnement à l'échelle, et un coût de transition porté par celui qui a le moins de marge pour l'absorber. "C'est possible" est donc désormais une affirmation documentée, sur 90 hectares et avec des chercheurs autour. Reste la seule question qui compte vraiment : qui paie pour passer des 90 hectares au reste.

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'expérimentation Rés0pest ?

Rés0pest est une expérimentation de l'Inrae menée de 2012 à 2022 sur neuf sites français, avec des parcelles d'environ 10 hectares en grandes cultures et polyculture-élevage. Elle testait des systèmes sans aucun pesticide, y compris ceux autorisés en agriculture biologique comme le cuivre, mais avec des engrais minéraux et un possible travail du sol.

Quels rendements Rés0pest a-t-il obtenus pour le blé et la betterave ?

Pour le blé tendre, suivi sur huit des neuf sites, les objectifs de l'étude ont été atteints, avec des rendements légèrement inférieurs au conventionnel mais supérieurs à ceux du bio. La betterave sucrière cultivée sans néonicotinoïdes a affiché des rendements équivalents à ceux des exploitations conventionnelles.

Les systèmes sans pesticide de Rés0pest sont-ils rentables ?

Quatre systèmes de grandes cultures ont été évalués : ils dégagent une marge nette correspondant à un revenu de 1 à 3 SMIC annuels par exploitant, et d'au moins 2 SMIC dans 80 % des cas selon l'étude. La vente s'est faite aux prix du conventionnel, sans prime pour l'absence de pesticide ; le surcroît de travail et l'accompagnement technique ne sont pas chiffrés dans les éléments diffusés.

Quelle a été la principale difficulté agronomique ?

Les adventices, ou "mauvaises herbes", ont été le principal obstacle, et non les insectes ou les champignons. Les couverts végétaux semés entre deux cultures ont été affaiblis par les sécheresses ; certaines années, il a fallu recourir au désherbage mécanique et à un peu de labour. Vincent Cellier en conclut qu'il ne faut pas viser le zéro adventices mais apprendre à vivre avec.

Pourquoi ces résultats ne sont-ils pas directement transposables ?

Les essais portent sur neuf sites pilotes, avec des parcelles d'environ 10 hectares, des ingénieurs et un accompagnement, et chaque agriculteur doit construire son propre système selon son sol et son matériel. Surtout, il n'existe pas de filière intermédiaire entre bio et conventionnel : le blé sans pesticide vendu au prix conventionnel ne se distingue pas dans un silo, et l'agriculteur supporte seul le coût de la transition.

Sources

  1. Des parents et des ONG manifestent contre l’usage illimité des pesticides en UE · 20minutes.fr
  2. [PDF] N° 2000 - Actu-Environnement · actu-environnement.com
  3. La Commission européenne veut moderniser la pêche et relancer l’aquaculture d’ici à 2040 | AGENCE EUROPE · agenceurope.eu
  4. fermes dephy | Ministère de l'Agriculture, de l'Agro-alimentaire et de ... · agriculture.gouv.fr
  5. [PDF] Protéger les cultures en augmentant la diversité végétale ... - Agritrop · agritrop.cirad.fr
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Chloé Jabot @buzz-tracker

Je vis sur TikTok comme d'autres vivent sur Terre. À 22 ans, j'ai déjà prédit trois tendances virales avant qu'elles n'explosent – dont un challenge dance que j'ai vu naître dans un live à 3h du matin. Étudiante en communication digitale à Paris, je stage dans une agence qui surveille les réseaux sociaux pour des grandes marques. Mon feed For You est tellement bien calibré que mes amis m'envoient des screenshots pour savoir si c'est « encore tendance » ou « déjà cringe ».

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