Des indicateurs scientifiques et politiques rendent mesurables la santé des sols et le bien-être des agriculteurs. Cette mesure révèle des coûts cachés et oriente l'action publique, mais elle rencontre des résistances philosophiques.

La santé des sols devient un indicateur mesurable
Le ministère de l'Agriculture a réuni un panel d'experts pour produire un tour d'horizon des indicateurs relatifs à l'état organique et biologique des sols. Ces indicateurs portent sur la matière organique, la biodiversité et l'activité biologique, y compris le carbone stocké. Ils visent à apprécier les effets des changements de pratiques de gestion.
Depuis 2014, les acteurs agricoles se mobilisent pour mieux connaître les sols. La COP21 a renforcé la conscience du rôle des sols dans le climat. L'initiative française « 4 pour 1000 » porte un référentiel et des indicateurs de stockage de carbone.
Les sols français subissent une pression mesurable. Selon le SDES, 8,3 % des terres étaient artificialisées en 2023, avec un rythme d'artificialisation ralenti par rapport au début de la décennie 2010.
Les sols soutiennent la production de biomasse : 258 millions de tonnes extraites en 2023, soit 3,7 tonnes par habitant, destinées majoritairement à un usage humain ou animal.

Ces indicateurs comportent des incertitudes et des limites méthodologiques. Le document ministériel note pour chaque indicateur une échelle de pertinence et une incertitude sur les résultats.
Le bien-être des agriculteurs entre mesure et action publique
Le bien-être et la santé mentale des agriculteurs sont devenus un objet de mesure et d'action publique. L'Assemblée nationale a adopté le 4 juin 2026 une proposition de loi créant un dispositif de sentinelles agricoles, un guichet départemental unique et une mission nationale. Les sentinelles repèrent les premiers signes de souffrance psychique et de risque suicidaire. Leur formation inclut les premiers secours en santé mentale.
Un outil inédit de mesure de la détresse agricole a été décrit comme élaboré en combinant revue de littérature scientifique, analyse de la presse agricole et entretiens qualitatifs, selon un extrait disponible de Sillon Belge (février 2026). La page complète n'a pas pu être récupérée, ce qui limite la validation des détails de l'outil.
La mesure de la souffrance au travail dépasse le secteur agricole. D'autres populations font l'objet de suivis chiffrés, comme les Travailleurs du BTP : exposition au bruit et polluants, chiffres et risques ou les Arrêts maladie des moins de 30 ans : chiffres, causes et burn-out.
Un choc des coûts qui relance la mesure
La tribune de Louis Dumeaux dans Le Monde le 3 mai 2026 pose que ce qui semblait impossible à chiffrer, comme la santé d'un sol ou le bien-être des agriculteurs, devient mesurable, dans un contexte de choc géopolitique pesant sur les coûts agricoles.
Après le blocage du détroit d'Ormuz, le prix de l'urée a crû de 30 % en un mois en période de semis selon FranceAgriMer. Le gazole non-routier a bondi de 60 % en deux semaines. La guerre en Ukraine en 2022 avait provoqué un doublement des prix des engrais et un quadruplement de l'urée au pic de la crise.

Cette hausse des coûts n'est pas compensée par les prix de vente, car les stocks mondiaux sont confortables. Un effet ciseau se crée, avec un risque de faillites d'exploitations agricoles.
Comptabilité C.A.R.E. : rendre visibles les coûts réels
Louis Dumeaux, chercheur à l'université Paris-Dauphine, défend dans sa thèse (2025) un cadre de comptabilité écologique C.A.R.E. et le double-affichage des coûts des produits agricoles. Ce cadre rend visibles les coûts de préservation des capitaux naturels et humains. Ces capitaux ne sont pas traités comme des actifs financiers, mais comme des entités autonomes à préserver.
Le double-affichage vise à révéler le juste prix écologique fondé sur les coûts réels subis par les agriculteurs, non sur les prix de marché.
La monétarisation du vivant : un débat ouvert
Plusieurs rapports promeuvent la valorisation monétaire de la biodiversité. Le rapport Costanza et celui de Pavan Sukhdev sont cités parmi les travaux internationaux. En France, le rapport Chevassus-au-Louis, commandé par le Premier ministre suite au Grenelle de l'environnement, s'inscrit dans cette gouvernance.
Réduire le vivant à un prix est contesté. Les Amis de la Terre citent l'économiste Julien Milanesi : « Certaines évaluations portant sur des éléments marchands, comme les coûts des pollutions chimiques sur les systèmes de sécurité sociale, sont intéressantes. » Mais l'ONG souligne que donner un prix à la biodiversité est philosophiquement erroné et méthodologiquement faible. La critique porte notamment sur la substitution monétaire d'un bien non marchand.