Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a validé l'essentiel de la loi d'urgence agricole, dérogations comprises. Restent les décrets d'application. Derrière la procédure, une phrase continue de structurer un débat ouvert depuis deux ans : celle du sénateur Laurent Duplomb, qui lit dans le rapport de l'Inrae paru le 28 octobre 2025 la preuve que certaines filières sont "en impasse totale" et que les produits phytopharmaceutiques y sont la seule solution. De l'autre côté, Pollinis affirme que le même rapport montre l'inverse.

Les deux camps citent la même institution. Il faut donc aller lire ce qu'elle a effectivement écrit, deux fois, à six ans d'intervalle.
2019 : l'expertise qui comptait les alternatives
En 2018, à la veille de l'interdiction française, l'Anses a diligenté une expertise collective Inrae-Anses sur les cinq molécules concernées. Le travail a passé en revue 152 usages de néonicotinoïdes en France, couvrant 120 plantes cultivées et 279 espèces d'insectes nuisibles, pour 2 577 alternatives envisagées. Les résultats, publiés notamment dans Environment International en 2019, donnent :
- une solution de rechange efficace est disponible dans 96 % des cas ;
- mais l'alternative la plus fréquente, dans 89 % des cas, est un autre insecticide chimique, surtout des pyréthrinoïdes ;
- dans 78 % des cas, au moins une méthode non chimique est d'ores et déjà applicable : lutte biologique, produits sémiochimiques, huiles de surface.
Le chiffre de 96 % est devenu l'argument central de ceux qui affirment que les alternatives existent. Il est exact. Il dit aussi, dans la même phrase, que le remplacement se fait le plus souvent par un autre pesticide. Et l'Inrae ajoutait déjà que certaines méthodes, "encore onéreuses du fait d'un marché limité, demanderont également à être subventionnées".
2025 : la même institution regarde ce qui reste en pratique
En mai 2025, le ministère de l'Agriculture a saisi l'Inrae d'une question différente : où les alternatives sont-elles absentes ou insuffisantes ? Le rapport rendu le 28 octobre 2025 porte sur six filières - betterave, noisette, pommier, cerisier, figuier, navet - et conclut sans ambiguïté : "aucune de ces solutions alternatives n'a l'efficacité des NNI ou même des produits de synthèse actuels".
Surtout, les experts écrivent que prophylaxie, surveillance et stratégies combinatoires "ne sont pas des options mais bien des conditions indispensables" au développement d'une protection alternative. "Une simple substitution de produits de synthèse par des produits de biocontrôle ne suffira pas." Pour la betterave, ils précisent que "tant que les alternatives ne sont pas pleinement opérationnelles et maîtrisées par les producteurs, un accès à deux produits phytopharmaceutiques semble incontournable".
C'est sur cette conclusion - prophylaxie, surveillance et stratégies combinatoires sont des conditions indispensables, pas des options - que les deux camps s'affrontent. Le camp de Duplomb y lit l'impossibilité d'une protection sans insecticide de synthèse tant que ces conditions ne sont pas remplies ; le camp adverse cite le passage entier pour montrer que les experts n'écartent pas les alternatives : ils en décrivent seulement la mise en oeuvre.
La réponse honnête : boîte à outils, pas produit de remplacement
Les deux affirmations ne se contredisent pas. Elles répondent à deux questions différentes.
L'expertise de 2019 demandait : "Existe-t-il des façons de protéger la culture sans néonicotinoïde ?" Réponse : oui, presque toujours, sous forme d'un ensemble de leviers. Le rapport de 2025 demandait : "Y a-t-il un produit qui fasse exactement le même travail, seul, avec la même efficacité ?" Réponse : non.
Christian Huyghe, ancien directeur scientifique agriculture à l'Inrae, a formulé le problème plus nettement que les communiqués : "L'expression ""pas de retrait sans solution" suggère une solution de substitution exacte : un produit contre un autre qui fait exactement la même chose. Il faut réfléchir plus largement. Autrement dit : affirmer que les alternatives n'existent pas, c'est juger une boîte à outils avec le critère du tournevis unique. Affirmer qu'elles suffisent partout, c'est faire l'inverse.
Christian Lannou, directeur de recherche à l'Inrae, qui a coordonné le rapport de 2025, résume la situation auprès de Basta! : "Notre rapport sur les alternatives aux pesticides est parfois utilisé avec un peu de mauvaise foi."
Filière par filière, ce que coûte le passage
Betterave. C'est le cas le plus parlant, et le plus souvent déformé. En 2020, deux ans après l'interdiction, la prolifération de pucerons a fait chuter les rendements : Reporterre évoque une baisse moyenne d'environ 30 %, tandis que l'Inrae retient 28 % sur l'ensemble de la surface cultivée - deux mesures proches mais différentes. Les producteurs, eux, avaient été pris au dépourvu. En 2025, sans néonicotinoïde, les rendements se situent autour de 85 tonnes à l'hectare, au-dessus de la moyenne de la décennie. "L'arrêt des néonicotinoïdes n'a pas été une catastrophe pour la filière", conclut Lannou.
Depuis, la protection s'appuie sur d'autres insecticides - le Tepekki, le Verseon - et sur une dérogation pour le Movento, dont la substance active est pourtant interdite en Europe depuis 2024. La filière n'est donc pas "sans pesticide". Elle est sans néonicotinoïde. La nuance change tout : l'article 2 de la proposition de loi déposée en mars ouvrait l'acétamipride en betterave en cas d'"impasse technique avérée", alors que l'acétamipride n'y a jamais été utilisé. "les betteraviers veulent augmenter leur arsenal", analyse Lannou.
Reste la prophylaxie : détruire les repousses de l'année précédente. L'Institut technique de la betterave y a détecté le virus de la jaunisse dans plus des deux tiers des cas. Tout le monde s'accorde sur ce point. Beaucoup ne le font pas, "parce que c'est du travail en plus". C'est là que le sujet cesse d'être scientifique pour devenir social.
Sur l'acétamipride, l'Anses avait pourtant déjà répondu deux fois : des alternatives existent et doivent être combinées. Quatre solutions étaient immédiatement disponibles en 2021 pour la jaunisse, dix-huit autres envisageables d'ici deux à trois ans - insuffisantes seules, mais permettant un contrôle correct.
Pomme. Le puceron cendré se cache dans les feuilles enroulées ; les insecticides systémiques l'atteignaient, les produits de contact, non. L'Inrae défend un changement de stratégie : agir dès l'automne sur les populations initiales, avec les moyens du biocontrôle. Mais la récolte doit aussi passer les standards de la grande distribution. "On demande l'impossible aux producteurs de pommes", selon Lannou. "Les standards de commercialisation, c'est une pomme parfaite."
Cerise et noisette. Le même schéma : des solutions existent, mais leur coût limite leur généralisation. Les filets anti-insectes en cerise, selon le chercheur de l'Inrae interrogé par Basta!, vont de 10 000 à 100 000 euros l'hectare. La noisette, elle, obtient l'acétamipride dans la loi finalement validée.
Le chemin d'une loi revenue après une censure
Rappel du calendrier, parce qu'il explique la ténacité des deux camps :
- 7 août 2025 : le Conseil constitutionnel censure l'article 2 de la loi dite Duplomb, qui créait une possibilité de dérogation par décret à l'interdiction des néonicotinoïdes, faute d'encadrement suffisant au regard de la Charte de l'environnement.
- 30 mars 2026 : Laurent Duplomb dépose une nouvelle proposition de loi visant l'acétamipride et le flupyradifurone pour quatre filières.
- Fin juin - début juillet 2026 : le Sénat réintroduit la mesure dans le projet de loi d'urgence agricole.
- 21 juillet 2026 : le Parlement adopte définitivement la loi ; l'Assemblée nationale l'a votée dans la nuit du 20 au 21 juillet, par 296 voix contre 224, au terme d'un débat houleux.
- 14 août 2026 : le Conseil constitutionnel valide l'essentiel du texte.
Les recours avaient été déposés dès la fin juillet, portés notamment par la Confédération paysanne et huit associations de défense de l'environnement :

La décision a été saluée par ses partisans :
Selon l'Agence France-Presse, la décision couvre l'acétamipride pour la filière noisette et le flupyradifurone pour les pommes, les cerises et les betteraves sucrières. Restent les décrets d'application : nous n'avons pas pu établir à ce stade s'ils avaient été publiés.
Ce que le débat déplace vraiment
Le travail de recherche, lui, est connu : 460 chercheurs et ingénieurs de l'Inrae travaillent sur les alternatives aux pesticides, et les méthodes y sont recensées, testées, documentées filière par filière.
Ce que l'obstacle révèle est ailleurs. Détruire les repousses, surveiller les pucerons, poser des filets, renoncer à la pomme parfaite : tout cela coûte du temps et de l'argent, à un moment où une partie des exploitations peine à les trouver. Répondre à un problème économique par un insecticide, c'est rapide et cela se vote en une nuit. Répondre par un système de production entier demande des décrets, des financements et des années.
La question n'est donc plus de savoir si les alternatives existent. Elle est de savoir qui paie le travail qu'elles demandent.