Sous un ciel gris et lourd du Val de Loire, Jean-François Roit-Lévêque inspecte les rangées de ceps qui viennent de recevoir leur pulvérisation de bouillie bordelaise. Responsable du vignoble au domaine Amirault, à Saint-Nicolas-de-Bourgueil, il connaît chaque recoin de cette quarantaine d'hectares traités au sulfate de cuivre. « Dès qu'il pleut 20 millimètres, il faut tout recommencer », lâche-t-il entre deux palettes d'orties et de consoude qui serviront à préparer des tisanes pour renforcer les vignes. Ce printemps 2026 est particulièrement humide, et la menace du mildiou pèse plus lourd que jamais.

Pour les viticulteurs bio, le cuivre est le seul fongicide fiable homologué en agriculture biologique contre ce champignon dévastateur. Mais ce remède centenaire se retrouve dans le collimateur des autorités sanitaires. L'accumulation de cuivre dans les sols, sa toxicité pour les organismes aquatiques et les doutes sur ses effets à long terme poussent les agences réglementaires à restreindre son usage. Les vignerons bio, pris entre l'urgence climatique et la pression réglementaire, cherchent des solutions pour protéger leurs vignes.
Printemps 2026 à Saint-Nicolas-de-Bourgueil : le mildiou guette, la bouillie bordelaise aussi
Jean-François Roit-Lévêque ne compte plus les heures passées à épier la météo. Le mildiou prospère dans l'humidité, et le réchauffement climatique aggrave la donne. Les épisodes pluvieux se multiplient, les températures augmentent, créant des conditions idéales pour le développement du champignon. « La bouillie bordelaise ne pénètre pas dans la plante, elle reste en surface, explique-t-il. Dès que la pluie lessive les feuilles, la protection disparaît. » Résultat : les viticulteurs doivent traiter sans cesse, parfois tous les dix jours, pour maintenir une barrière efficace.

Cette dépendance au cuivre n'est pas un choix, c'est une contrainte technique. En agriculture biologique, les options sont limitées. Les fongicides de synthèse sont interdits, et les alternatives naturelles peinent à convaincre. Les données de l'Organisation internationale de la vigne et du vin confirment que la pression du mildiou s'intensifie sous l'effet du changement climatique. Les vignerons de l'Ouest, de la Loire à la Gironde, sont en première ligne.
« Dès qu'il pleut 20 mm, il faut tout recommencer » – la lutte quotidienne contre le mildiou
Le témoignage de Roit-Lévêque illustre le calvaire des viticulteurs bio en année humide. Le mildiou, causé par le champignon Plasmopara viticola, attaque les feuilles, les grappes et peut anéantir une récolte entière en quelques jours. La bouillie bordelaise agit comme une barrière de contact : elle empêche les spores de germer à la surface des feuilles. Mais cette protection est éphémère.
« Quand il pleut 20 mm, le cuivre est lessivé, il faut repasser », répète le vigneron. Les pulvérisations s'enchaînent, le matériel s'use, la main-d'œuvre s'épuise. Dans le Val de Loire, certains domaines traitent jusqu'à huit fois par an. Le coût du cuivre lui-même est modeste — environ 15 euros par hectare par traitement — mais la main-d'œuvre et le carburant grimpent vite. Pour une exploitation de 40 hectares comme le domaine Amirault, chaque passage représente plusieurs centaines d'euros.
La bouillie bordelaise, héritage centenaire soudainement contesté
Découverte dans le Bordelais à la fin du XIXe siècle, la bouillie bordelaise a sauvé des milliers de vignobles de la destruction. Mélange de chaux et de sulfate de cuivre, elle est devenue le symbole de la viticulture biologique : un remède simple, efficace, et surtout naturel. Pendant des décennies, personne n'a remis en cause son innocuité.
Mais les études se sont accumulées, et le tableau s'est assombri. Le cuivre est un métal lourd. Il ne se dégrade pas dans l'environnement. Il s'accumule dans les sols, où il peut atteindre des concentrations toxiques pour les vers de terre et les micro-organismes qui maintiennent la fertilité des terres. Il contamine les cours d'eau par ruissellement, et sa toxicité pour les poissons et les invertébrés aquatiques est documentée depuis longtemps. Les agences sanitaires, alertées par ces données, ont commencé à resserrer l'étau.
Compte à rebours réglementaire : comment l'Anses a retiré 17 produits cupriques en 2025
L'été 2025 restera dans les mémoires des viticulteurs bio comme un tournant. L'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a réexaminé les autorisations de mise sur le marché des fongicides à base de cuivre destinés à la vigne. Sur 19 spécialités examinées, 17 ont été écartées. Seules deux ont conservé leur autorisation, avec des conditions d'utilisation renforcées. La nouvelle est tombée comme un couperet.

Le sénateur Sébastien Pla, de l'Aude, a immédiatement réagi. Dans une question écrite adressée au gouvernement en avril 2026, consultable sur le site du Sénat, il a demandé un moratoire sur ces restrictions, soulignant l'absence d'alternatives crédibles pour les viticulteurs bio. Le gouvernement a accordé un délai de grâce jusqu'en janvier 2027, mais l'incertitude demeure.
Les chiffres du retrait : 17 spécialités sur 19 écartées par l'Anses
Les chiffres varient légèrement selon les sources. Ouest-France évoque 19 spécialités cupriques réexaminées pour la vigne, dont 17 exclues. Vitisphere, de son côté, parle de 34 fongicides cupriques étudiés tous usages confondus, avec seulement 2 conservés pour la vigne.
La différence s'explique par le périmètre : l'Anses a examiné des produits destinés à différentes cultures — vigne, pomme de terre, vergers de pommes — et le décompte varie selon qu'on inclut ou non les usages non viticoles. Dans tous les cas, le verdict est sans appel : le cuivre est sur la sellette.
Les deux produits qui ont survécu au tamis réglementaire sont soumis à des restrictions sévères. Les doses maximales autorisées ont été réduites, les fréquences d'application limitées, et des zones de non-traitement près des cours d'eau imposées. Pour les viticulteurs bio, ces contraintes rendent déjà la protection des vignes plus complexe et plus coûteuse.
« Candidat à la substitution » : comment l'Europe encadre le cuivre depuis 2018
Le mouvement n'a pas commencé en 2025. Dès 2018, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait classé le cuivre comme « candidat à la substitution ». Ce statut, prévu par le règlement européen sur les produits phytopharmaceutiques, signifie que la substance présente des préoccupations particulières en termes de persistance dans l'environnement ou de toxicité. Les États membres doivent renforcer leur surveillance et encourager la recherche d'alternatives.
L'approbation européenne du cuivre a été renouvelée en janvier 2019, mais avec des conditions strictes. Les fabricants doivent fournir des données supplémentaires sur les risques environnementaux, et les autorités nationales peuvent restreindre les usages à tout moment. L'Anses a donc agi dans le cadre de cette réglementation. Sur son site officiel, l'agence détaille les enjeux sanitaires, environnementaux et socio-économiques liés au cuivre.
Un moratoire jusqu'en janvier 2027 : répit ou fuite en avant ?
Face à l'inquiétude des viticulteurs, le gouvernement a accordé un sursis. Les produits retirés du marché peuvent encore être utilisés jusqu'en janvier 2027, le temps que les stocks s'écoulent et que les alternatives se développent. Mais ce délai ne résout rien. Les vignerons ne savent pas ce qui se passera après cette date.
Le sénateur Pla a insisté sur l'urgence de la situation. « Priver les vignerons bio de cuivre sans leur donner d'alternative, c'est les condamner », a-t-il déclaré dans sa question écrite. Son appel a été entendu, mais la question de fond reste entière : comment protéger les vignes sans cuivre ? La recherche avance, mais lentement. Les solutions de biocontrôle, les argiles, les extraits de plantes sont prometteurs, mais aucun ne fait encore jeu égal avec le cuivre en termes d'efficacité et de coût.
L'impasse des 12 000 viticulteurs bio privés de cuivre
Le choc est immense. Selon France Vin Bio, 12 000 producteurs bio sont concernés en France, sur 165 000 hectares de vignes. Sans cuivre, ces surfaces sont exposées au mildiou sans protection efficace. « On enlève la moitié des surfaces », s'emporte Sébastien David, président de l'interprofession. Le risque est double : perte de récolte en année pluvieuse, et retour massif aux pesticides de synthèse pour ceux qui ne pourront pas tenir.
Les témoignages affluent de toutes les régions. Jean-François Régnier, dans le Saumurois, observe les dégâts sur ses parcelles témoins. « Dans les rangs sans cuivre, j'ai du mildiou à chaque fois », confie-t-il à Ouest-France. Pascal Doquet, vigneron en Champagne, alerte sur le sort des zones les plus pluvieuses. « Bordeaux, Muscadet, Alsace, Champagne : ce sont les régions où la pression du mildiou est la plus forte. Sans cuivre, on s'attend à une hécatombe. »
« On enlève la moitié des surfaces » – la colère de Sébastien David
Sébastien David ne mâche pas ses mots. Dans une interview à Vitisphere, il a dénoncé une décision « incompréhensible » et « injuste ». « Nous avons 165 000 hectares de vignes bio en France. Avec des annonces comme ça, on enlève la moitié des surfaces », a-t-il lancé. Sa crainte : voir des viticulteurs bio renoncer au label et revenir aux fongicides de synthèse, faute d'alternative.
Le président de France Vin Bio pointe du doigt le manque de dialogue entre les autorités sanitaires et la profession. « On nous retire notre seul outil sans nous donner le temps de nous adapter », déplore-t-il. Il réclame un plan de transition, avec des financements pour la recherche et le développement de solutions alternatives. Sans cela, le bio viticole français pourrait perdre une grande partie de ses surfaces.
« Dans les rangs sans cuivre, j'ai du mildiou » – la réalité des vignobles de l'Ouest
Jean-François Régnier, vigneron dans le Saumurois, a mené ses propres expériences. Sur certaines parcelles, il a testé des alternatives au cuivre : extraits de plantes, argiles, produits de biocontrôle. Les résultats sont sans appel. « Dans les rangs où je ne mets pas de cuivre, j'ai du mildiou à chaque fois », raconte-t-il. Les alternatives testées n'offrent pas une protection suffisante, surtout en période de forte pression.
Pascal Doquet, en Champagne, partage ce constat. Il alerte sur la situation des vignobles de l'Ouest et du Nord, où les précipitations sont plus abondantes. « Dans le Midi, on peut peut-être s'en sortir avec moins de cuivre, mais sur la façade océanique, c'est impossible », explique-t-il. Pour lui, l'interdiction du cuivre signifierait la fin du bio dans ces régions. « On veut la mort du petit cheval », résume-t-il, reprenant le slogan des vignerons bio en colère.
Le poids économique : des petits domaines menacés de disparition
Au-delà des aspects techniques, la question du cuivre a une dimension économique brutale. Les petits domaines, qui représentent l'essentiel du vignoble bio français, fonctionnent avec des marges très serrées. Un hectare de vigne bio coûte en moyenne 12 000 à 15 000 euros par an en charges, pour un rendement souvent inférieur à celui du conventionnel.
Le cuivre lui-même est bon marché — environ 15 euros par hectare par traitement. Mais les alternatives coûtent deux à trois fois plus cher. La laminarine, par exemple, revient à 40-50 euros par hectare. Les argiles, moins onéreuses à l'achat, nécessitent plus de passages, ce qui augmente les coûts de main-d'œuvre et de carburant. Pour une exploitation de 10 hectares, la différence peut atteindre plusieurs milliers d'euros par an.
« Certains domaines ne tiendront pas », prévient un vigneron alsacien. « Si on nous enlève le cuivre sans nous donner de solution économique viable, on va voir des déconversions massives vers le conventionnel. » Le paradoxe est cruel : les restrictions censées protéger l'environnement pourraient pousser les viticulteurs à utiliser des pesticides de synthèse plus nocifs.
Cuivre dans les sols : un poison qui s'accumule vraiment ?
Les autorités sanitaires ne contestent pas l'efficacité du cuivre contre le mildiou. Ce qu'elles pointent, ce sont ses effets à long terme sur l'environnement. Le cuivre est un métal lourd. Il ne se dégrade pas. Chaque application ajoute une dose supplémentaire qui s'accumule dans le sol, année après année. Les études de l'Anses et de l'EFSA montrent que les concentrations peuvent atteindre des niveaux toxiques pour la vie microbienne, les vers de terre et les organismes aquatiques.

Faut-il pour autant comparer le cuivre au chlordécone, ce pesticide interdit qui contamine encore les sols antillais ? La question est délicate. Le chlordécone est un perturbateur endocrinien, classé cancérogène probable, qui persiste pendant des siècles. Le cuivre, lui, est un oligo-élément essentiel à faible dose, mais toxique à haute concentration. Les deux sont des métaux lourds, mais leurs mécanismes d'action et leurs dangers diffèrent.
Accumulation dans les sols : les études qui inquiètent l'Anses
Les données sont claires. Dans les vignobles traités au cuivre depuis des décennies, les concentrations dans les sols peuvent atteindre plusieurs centaines de milligrammes par kilogramme, alors que le fond géochimique naturel est de l'ordre de 20 à 30 mg/kg. Cette accumulation n'est pas sans conséquences.
Les vers de terre, essentiels à la fertilité des sols, sont particulièrement sensibles. Leur reproduction diminue lorsque la concentration en cuivre dépasse 100 mg/kg. La vie microbienne, qui décompose la matière organique et recycle les nutriments, est également affectée. Dans les sols les plus contaminés, la diversité bactérienne peut chuter de 30 à 50 %.
Les organismes aquatiques ne sont pas épargnés. Le cuivre lessivé par les pluies rejoint les cours d'eau, où il peut tuer les poissons et les invertébrés à des concentrations très faibles — de l'ordre de 10 microgrammes par litre. L'EFSA a classé le cuivre comme « très toxique pour les organismes aquatiques », ce qui justifie les restrictions d'usage près des points d'eau.
Comparer le cuivre aux pesticides de synthèse : est-il vraiment moins dangereux ?
La question mérite d'être posée. Le cuivre est un métal lourd qui s'accumule, mais les fongicides de synthèse ont des effets plus immédiats sur la santé humaine. Certains sont classés cancérogènes, d'autres perturbateurs endocriniens. En agriculture biologique, le cuivre est le seul fongicide autorisé, et il remplace des dizaines de molécules de synthèse.
La balance bénéfice/risque est donc complexe. D'un côté, le cuivre est persistant et s'accumule dans les sols, ce qui pose un problème à long terme. De l'autre, les fongicides de synthèse se dégradent plus rapidement mais peuvent avoir des effets plus aigus sur la santé des agriculteurs et des consommateurs. Les études épidémiologiques manquent encore pour trancher définitivement.
Le scandale du chlordécone, qui contamine encore les sols antillais et a été au cœur d'une décision de justice en juin 2026, rappelle que les pesticides peuvent laisser des traces durables. Mais établir une équivalence directe serait trompeur : le chlordécone est un perturbateur endocrinien persistant pendant 600 ans, tandis que le cuivre est un oligo-élément essentiel à faible dose. La question est celle des seuils et de la gestion des risques.
Alternatives au cuivre : extraits de plantes, argiles, nano-encapsulé, où en est-on ?
La recherche d'alternatives au cuivre est devenue une priorité pour la filière viticole bio. Plusieurs pistes sont explorées : les extraits de plantes (laminarine, extrait de prêle, tisanes d'ortie), les argiles (kaolin, bentonite), et les nouvelles formulations de cuivre (nano-encapsulé). Les résultats sont encourageants, mais encore insuffisants pour remplacer totalement le cuivre.
L'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) mène des expérimentations sur plusieurs sites en France. En Occitanie, des essais de laminarine (un extrait d'algue brune) ont montré une certaine efficacité, mais uniquement en conditions de pression modérée. En Alsace, des tests d'argiles (kaolin calciné) ont donné des résultats prometteurs, mais le coût est élevé et la durée de protection plus courte qu'avec le cuivre.
Biocontrôle, argiles, nouvelles formulations : les promesses et les limites
La laminarine, extraite d'algues brunes, stimule les défenses naturelles de la vigne. Elle ne tue pas le mildiou, mais elle renforce la résistance de la plante. En conditions de faible pression, elle peut suffire. Mais en année humide, comme ce printemps 2026, son efficacité est insuffisante. Les viticulteurs doivent donc combiner plusieurs traitements, ce qui augmente les coûts et le temps de travail.

Les argiles, comme le kaolin ou la bentonite, forment une barrière physique sur les feuilles. Elles empêchent les spores de mildiou de germer et de pénétrer dans la plante. Leur avantage : elles sont totalement inoffensives pour l'environnement. Leur inconvénient : elles sont lessivées par la pluie encore plus vite que le cuivre, ce qui oblige à des applications très fréquentes. Pour les petits domaines, la main-d'œuvre nécessaire devient vite insupportable.
Les formulations nano-encapsulées de cuivre sont une piste plus récente. Elles permettent de réduire les doses tout en maintenant l'efficacité, en libérant le cuivre progressivement. Mais leur coût de développement est élevé, et leur commercialisation n'est pas encore effective. De plus, les questions sur l'impact des nanoparticules sur l'environnement et la santé restent ouvertes.
Le coût de l'innovation : un frein pour les petits domaines viticoles bio ?
Les alternatives au cuivre coûtent cher. La laminarine, par exemple, est deux à trois fois plus chère que la bouillie bordelaise. Les argiles, moins onéreuses, nécessitent plus de passages, ce qui augmente les coûts de main-d'œuvre et de carburant. Pour les petites exploitations, qui travaillent souvent avec des marges très serrées, la facture devient rapidement insoutenable.
Un viticulteur bio qui cultive 10 hectares doit déjà consacrer une part importante de son temps à la lutte contre le mildiou. Si les traitements deviennent plus fréquents et plus coûteux, la viabilité économique de l'exploitation est menacée. Certains petits domaines pourraient être contraints de quitter le bio, faute de pouvoir assumer les coûts. D'autres pourraient réduire leurs surfaces, comme le craint Sébastien David.
La sélection variétale : une piste de long terme
Au-delà des traitements, une autre voie s'ouvre : la sélection de cépages résistants au mildiou. Des variétés comme le Voltis, le Floreal ou le Souvignier gris, issues de croisements avec des vignes américaines ou asiatiques, montrent une résistance naturelle au champignon. Plusieurs domaines bio les expérimentent déjà.
Mais cette solution a ses limites. Les cépages résistants ne produisent pas les mêmes vins que les cépages traditionnels. Leur adaptation aux terroirs français est encore en cours d'évaluation. Et leur déploiement à grande échelle prendra des décennies. Pour l'instant, ils ne peuvent pas remplacer le cuivre sur les surfaces existantes.
Jeunes vignerons, jeunes consommateurs : le dilemme éthique du vin bio
La question du cuivre ne se pose pas seulement en termes techniques et économiques. Elle touche aussi à l'éthique et à l'image du vin bio. Les jeunes consommateurs, particulièrement sensibles aux enjeux environnementaux, regardent d'un œil critique les pratiques viticoles. Le vin bio au cuivre est-il vraiment « bio » ? La question divise.
D'un côté, les puristes du vin nature refusent tout intrant, y compris le cuivre. Ils privilégient des méthodes de culture sans aucun traitement, quitte à perdre des récoltes en année difficile. De l'autre, les viticulteurs bio pragmatiques estiment que le cuivre est un mal nécessaire, et que l'essentiel est d'éviter les pesticides de synthèse. Entre ces deux positions, les jeunes vignerons doivent trouver leur chemin.
« Je veux un vin bio sans métaux lourds » : l'exigence montante des 18-25 ans
Les jeunes consommateurs sont de plus en plus exigeants. Ils lisent les étiquettes, vérifient les labels, et n'hésitent pas à boycotter les marques qui ne correspondent pas à leurs valeurs. La présence de cuivre dans le vin, même en traces, les inquiète. Certains se tournent vers les vins nature, qui garantissent l'absence de tout intrant. D'autres réclament plus de transparence de la part des producteurs.

Cette exigence est légitime, mais elle repose parfois sur une méconnaissance des réalités de la viticulture. Beaucoup de jeunes consommateurs ignorent que le mildiou peut détruire une récolte entière en quelques jours, et que les alternatives au cuivre sont encore balbutiantes. Le défi pour les viticulteurs bio est d'expliquer ces contraintes sans paraître se cacher derrière des excuses.
Le regard des jeunes vignerons : comment concilier éthique et réalité technique ?
Les jeunes vignerons, ceux de moins de 35 ans, sont souvent les plus engagés dans la transition écologique. Ils ont choisi le bio par conviction, et ils aimeraient pouvoir se passer du cuivre. Mais la réalité les rattrape. « On ne peut pas faire l'impasse sur le cuivre tant qu'on n'a pas de solution fiable », explique un jeune vigneron alsacien qui préfère garder l'anonymat. « C'est frustrant, mais c'est comme ça. »
Beaucoup investissent dans la recherche d'alternatives. Ils participent à des groupes d'expérimentation, testent de nouveaux produits, partagent leurs résultats. Mais ils savent que la transition prendra du temps. En attendant, ils continuent d'utiliser du cuivre, en essayant de réduire les doses et de limiter l'impact environnemental. Leur position est inconfortable : ils doivent concilier leurs valeurs écologiques avec les contraintes économiques et techniques de leur métier.
Vers un label « sans cuivre » ?
Certains acteurs de la filière réfléchissent à la création d'un label spécifique pour les vins produits sans cuivre. L'idée séduit les consommateurs les plus exigeants, mais elle pose un problème de taille : aujourd'hui, très peu de domaines peuvent s'en prévaloir. En année humide, quasiment aucun vigneron bio ne peut se passer de cuivre.
Un tel label risquerait de créer une hiérarchie entre les « bons » vins bio (sans cuivre) et les « mauvais » (avec cuivre), alors que la réalité est plus nuancée. « Le cuivre n'est pas un pesticide de synthèse, rappelle un vigneron. C'est un métal lourd, certes, mais son impact est bien moindre que celui des fongicides chimiques. » Le débat est loin d'être tranché.
Conclusion : le vin bio peut-il se passer du cuivre ? Le débat est ouvert
La question du cuivre dans la viticulture bio n'a pas de réponse simple. Ni l'interdiction brutale ni le statu quo ne sont tenables. Le cuivre reste indispensable à très court terme pour protéger les vignes du mildiou, surtout dans les régions pluvieuses. Mais la pression réglementaire est réelle, et elle pousse l'innovation. Les alternatives existent, mais elles ne sont pas encore au point.
La solution passera par une combinaison de plusieurs approches : le biocontrôle, les argiles, la sélection variétale (des cépages plus résistants), et des pratiques agro-écologiques (enherbement, travail du sol, gestion de l'eau). Elle passera aussi par une prise de conscience collective. Les consommateurs doivent comprendre que le vin bio parfait, sans aucun intrant, n'existe pas encore. Ils doivent accepter de payer un peu plus cher pour soutenir la transition, et ne pas boycotter un bio imparfait mais exigeant.
Le futur du vin bio se joue maintenant. Si les viticulteurs, les chercheurs, les autorités et les consommateurs travaillent ensemble, il est possible de trouver des solutions durables. Mais si chacun reste sur ses positions, le bio viticole français risque de perdre une grande partie de ses surfaces. Le débat est ouvert, et il mérite d'être mené avec sérieux et honnêteté.