"Trente pour cent abandonnent la prépa." La phrase circule depuis des années sur les forums d'orientation, dans les familles et parfois dans la presse. Elle fait peur, elle peut décourager une orientation, et surtout elle n'est adossée à aucune publication officielle du ministère de l'Enseignement supérieur ou du SIES. À la rentrée 2024, 44 186 étudiants étaient inscrits en première année de prépa en France. Que savent-on vraiment de leur parcours, et que faire de ces premières semaines, qui pèsent souvent sur le reste ?

Ce que disent les chiffres officiels
Les derniers effectifs publiés par le SIES (Note Flash n° 03, février 2025) sont les suivants : 86 900 étudiants inscrits en CPGE à la rentrée 2024, en hausse de 5,5 %, dont 44 186 en première année et 42 755 en seconde. Parmi eux, 43 400 entrent pour la première fois, six sur dix en filière scientifique. Les femmes représentent 40 % des inscrits.
Sur le devenir en première année, la dernière note DEPP exploitable remonte à la rentrée 2007 : "quatre étudiants entrés en CPGE sur cinq poursuivent en seconde année". Cette même note précise que c'est dans la filière littéraire que les départs sont les plus nombreux : 45 % des étudiants quittent les classes préparatoires avant la seconde année. Le Parisien, en 2019, rapporte un chiffre encore plus dur pour les prépas littéraires : la moitié des élèves ne passerait pas la première année.
Trois situations très différentes se retrouvent le plus souvent fondues dans le mot "abandon" : le redoublement en seconde année, la réorientation vers une autre formation et la sortie réelle du système supérieur. Le SIES en compte 6 538 redoublements en seconde année à la rentrée 2024, soit environ 15 % des inscrits de deuxième année. Un site de cours particuliers, hadamard.fr, qui vend des stages et des accompagnements payants, conteste le chiffre des 30 % et avance que la sortie pure du système supérieur serait "probablement inférieur à 5 %". C'est une estimation commerciale, sans méthodologie publiée, et non une donnée officielle : elle ne prouve rien, mais elle met en évidence une confusion réelle, celle que recouvre le mot "abandon".
En l'absence de taux officiel récent et vérifié, la formulation honnête est celle-ci : une forte minorité d'entrants en première année ne rejoindra pas la seconde année, et l'essentiel d'entre eux se réoriente plutôt qu'il ne "disparaît" du système.
Novembre et février, les deux points de bascule
Deux moments sont particulièrement difficiles en première année, selon Le Parisien : novembre, après le premier conseil de classe, et février, avec la perspective du passage ou non en seconde année. Ce sont les deux premières échéances où l'élève reçoit un verdict sur son travail, alors qu'il n'a encore jamais fonctionné autrement qu'au rythme du lycée.
Le choc de notes est attendu et il n'est pas anodin. Un élève qui découvre un 8 à son premier DS après avoir eu 15 de moyenne en terminale ne fait pas l'expérience d'un résultat : il fait l'expérience d'une réévaluation de lui-même. Or la prépa valorise la progression plus que le niveau absolu. "Il ne faut pas se dire qu'on a eu six et que c'est mauvais, mais pourquoi j'ai eu telle note, comment m'améliorer", résume Clémence, 19 ans, en khûbe CPGE lettres au lycée Bertran-de-Born à Périgueux, selon l'Étudiant.
Ce que disent les professionnels de santé mérite d'être entendu sans dramatisation. Christophe Ferveur, président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants (Resppet), nuance : "Ils évoluent dans un environnement stressant, mais la majorité va bien... Dire que c'est la prépa qui rend malade n'a pas de sens, c'est une conjonction de différents facteurs". Il cite la pression de la réussite, l'éloignement familial, les conflits intérieurs et les ruptures amoureuses. Dominique Monchablon, psychiatre du Relais étudiants lycéens, va dans le même sens : "La prépa n'est pas une maladie. Mais il faut s'y préparer et ne pas hésiter à consulter quand le stress devient trop intense."
Une donnée officielle récente manque
Il existe une statistique officielle comparant la prépa aux autres filières sur le mal-être : l'enquête de l'Observatoire de la vie étudiante de 2010, publiée dans État de l'enseignement supérieur et de la recherche. Constat : les étudiants de CPGE "éprouvent, plus souvent que les autres, ce sentiment de mal-être qui se traduit notamment par des problèmes de sommeil ou de fatigue, de nervosité ou un isolement". C'est là tout ce que cette enquête dit de spécifique à la prépa. Les pourcentages souvent associés à ce constat décrivent l'ensemble des 33 009 répondants, toutes filières confondues (universités, STS, CPGE, écoles d'ingénieurs, écoles de management, IFSI) : sur l'ensemble des étudiants enquêtés, trois quarts se déclaraient fatigués, un sur deux nerveux, 35 % déprimés. Ces pourcentages ne sont pas propres aux CPGE.
La donnée est ancienne : elle décrit l'année 2009-2010. Aucun équivalent récent et spécifique aux CPGE n'a été produit depuis. Ce vide n'est pas neutre : il explique le succès des chiffres chocs qui circulent. Une donnée vieillie et une rumeur ne pèsent pas pareil, mais toutes deux finissent par être répétées comme des certitudes.
Les méthodes qui tiennent la distance
Le travail en prépa ne se gère pas avec plus d'heures, mais avec une autre organisation. Deux professeurs et une étudiante, interrogés par l'Étudiant, convergent sur plusieurs points précis.
Planifier avant, pas après. Corentin Sellin, professeur d'histoire en hypokhâgne/khâgne au lycée Carnot de Dijon, oppose la prépa à "la culture du jour pour le lendemain" du lycée : "le secret de la réussite, c'est de planifier à l'avance". Il consacre le dimanche matin au planning de la semaine, l'après-midi au DM à venir, et prévoit au moins deux heures de travail personnel par jour en plus des cours.
Travailler par blocs courts. Frédéric Brossard, professeur de mathématiques en prépa économique et commerciale, recommande "des blocs de 45 minutes par matière, chaque jour pour trois heures de bloc" plutôt que de passer quatre heures d'affilée sur un seul sujet. Objectif en maths : s'entraîner régulièrement, "ne pas tenter de faire un chef-d'oeuvre à chaque fois".
Répartir les matières sur la semaine. Le planning rigide ne convient pas à tout le monde. Clémence, elle, a renoncé aux plannings et privilégie le principe de toucher toutes les matières chaque semaine.
Pratiquer, pas seulement relire. Ficher peut aider, mais Corentin Sellin préfère les plans détaillés et argumentés : "qu'ils apprennent en faisant". Ce que la prépa valorise, ce n'est pas la relecture passive, mais la résolution d'exercices nouveaux, répétée.
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Les garde-fous, à installer avant que ça ne casse
Béatrice Lecarme, psychothérapeute, le rappelle : en mode survie, on n'apprend pas. Le stress intense bloque l'apprentissage, la mémorisation, la concentration. Trois garde-fous à voir comme des conditions de travail :
- Le sommeil. Dormir moins de six heures par nuit dégrade la mémoire de travail et la capacité de résolution de problèmes. Le psychiatre Dominique Monchablon note un obstacle culturel : dans ces filières, les troubles du sommeil sont souvent perçus comme "des signes de faiblesse", ce qui retarde les consultations.
- Le sport et les loisirs. Béatrice Lecarme conseille de ne pas cesser le sport et de ne pas couper les ponts avec les amis qui ne sont pas en prépa ; Corentin Sellin, de conserver une pause le samedi après-midi : "La prépa n'est pas une réclusion monastique."
- La consultation précoce. Insomnies persistantes, perte d'appétit, crises d'angoisse, repli social : parler au professeur principal en novembre vaut mieux qu'en mars. Un accompagnement existe, y compris des consultations étudiantes.
Ces garde-fous ne sont pas un luxe : ils conditionnent la qualité du travail lui-même. Un article précédent détaille justement comment réussir les examens sans sacrifier sa vie sociale ni sa santé.
Prévoir un plan B n'est pas renoncer
Quitter une prépa ne signifie presque jamais perdre une année. Il existe des passerelles : réorientation en licence, inscription parallèle en université, BTS, IUT, écoles post-bac. Les remettre sur la table dès novembre, plutôt qu'après l'effondrement de février, change la nature de la décision : on choisit, au lieu de subir.
Reste ce que les chiffres ne diront jamais. Aucune statistique officielle n'évalue le suicide en prépa, constatait déjà Le Parisien en 2019. La première année de CPGE n'est ni une fatalité ni un test de valeur : c'est une année d'apprentissage d'un nouveau mode de travail, avec deux moments précis où elle devient plus dure pour beaucoup. Les reconnaître, c'est déjà en réduire la charge.