À 22 ans, Kassandra enchaîne les saisons : restaurants d'altitude dans les Alpes l'hiver, le Lot l'été. Elle revendique ce rythme et le temps libre qu'il lui offre. Le contrat saisonnier, lui, ne donne pas droit à la prime de précarité, conditionne les droits au chômage et ne dit rien du logement.

Elle dit deux choses, à quelques lignes d'intervalle, et il faut les tenir ensemble. La première est un attachement : "J'aime la liberté que me donne ce mode de vie entre deux saisons de travail, prendre le temps de voyager au printemps et à l'automne..." Elle ajoute ne pas vouloir être corsetée dans un rythme de travail qui ne lui laisserait que cinq semaines de congé par an. La seconde est une lucidité : "Je ne sais pas trop de quoi sera fait mon avenir, je ne regarde jamais plus loin que six mois."
Dans le portrait que lui consacre Le Monde, elle annonce sans détour 1 450 euros net par mois, qu'elle décrit comme le salaire minimal, plus environ 150 euros de pourboires mensuels. Ce sont ces pourboires qui font passer le titre du journal de 1 450 à 1 600 euros : une partie de son revenu dépend de la clientèle, et aucun contrat ne la garantit.
Elle ne se plaint pas. La question n'est pas de savoir si elle regrette son sort, puisqu'elle dit aimer ce mode de vie, mais ce que le statut saisonnier fait payer à ceux qui font ce choix.
Un CDD qui se répète, sans prime de précarité
Le contrat saisonnier est un CDD pas tout à fait comme les autres. Il est conclu pour la durée d'une saison et peut ne pas porter de date d'échéance précise, mais il doit mentionner une durée minimale d'emploi, que France Travail situe entre un mois et neuf mois. Il peut comporter une clause de reconduction d'une saison à l'autre. Rien ne l'impose.
Deux conséquences en découlent. La première est un manque : le contrat saisonnier n'ouvre pas droit à la prime de précarité, cette indemnité de fin de contrat équivalente à 10 % du brut versée aux autres CDD, sauf si une convention ou un accord collectif en dispose autrement. France Travail, l'Unédic et le Code du travail le disent de la même façon. La seconde est une compensation : le saisonnier perçoit bien une indemnité compensatrice de congés payés, elle aussi de 10 % du brut total.
Sur le papier, l'exception se défend. La prime de précarité indemnise la rupture d'un contrat censé ne pas se reproduire ; or, par définition, une saison revient. Mais le raisonnement suppose que la reconduction ait effectivement lieu, et que le salarié ait envie de revenir. À défaut, l'économie de 10 % de la rémunération brute est acquise à l'employeur chaque année, sans contrepartie pour le salarié. C'est un transfert discret, du salarié vers l'entreprise, qui ne porte pas le nom d'aide publique mais en produit l'effet : il allège d'un dixième le coût du travail d'une saison.
L'argument inverse s'entend : rendre la prime obligatoire renchérirait mécaniquement le coût du travail saisonnier et pousserait une partie des employeurs à raccourcir les contrats ou à rogner sur les salaires de base. Une partie du coût serait reportée sur les mêmes salariés. Mais le régime actuel a un défaut symétrique : il fait porter à des personnes qui ont peu d'épargne et peu d'alternatives un risque, celui de la non-reconduction, que l'employeur, lui, maîtrise.
Assurance chômage : cent vingt jours ne valent pas toujours cent vingt jours
C'est peut-être là que le statut est le plus mal ficelé. Pour les fins de contrat intervenues à compter du 1er avril 2025, un demandeur d'emploi qui ne justifie pas des six mois de travail exigés en droit commun (130 jours ou 910 heures) peut être affilié à titre dérogatoire avec cinq mois de travail, soit 108 jours ou 758 heures, à condition de les avoir travaillés exclusivement en contrats saisonniers. Sa durée minimale d'indemnisation est alors de 152 jours, contre 182 pour les autres allocataires.
L'Unédic donne un exemple éloquent : un saisonnier travaille 60 jours en CDD saisonnier, puis 60 jours en CDD vendanges. Cent vingt jours de travail saisonnier, la dérogation s'applique. Un autre travaille 60 jours en CDD saisonnier, puis 60 jours en CDD classique. Cent vingt jours travaillés tous contrats confondus : ni les 130 jours du droit commun, ni les 108 jours de la dérogation. Il n'a droit à aucune allocation.
Deux personnes ont fourni le même volume de travail. Ce qui les sépare n'est pas le nombre d'heures, mais la forme juridique de leurs contrats. La dérogation a une fonction protectrice : elle rattrape des saisonniers qui, avec cinq mois d'activité, tomberaient sous le seuil des six mois et se retrouveraient sans ressources. Mais elle produit un effet de bord absurde. À l'intersaison, un saisonnier qui complète ses revenus par un remplacement ou une mission en logistique peut perdre son droit à l'allocation en cherchant à travailler davantage. Le système récompense la pureté du parcours saisonnier et sanctionne celui qui diversifie.
À cette complexité s'ajoute une incertitude de montant. L'allocation reste calculée sur les salaires des saisons travaillées, et le gel des allocations chômage pèse d'abord sur les jeunes, dont les droits reposent sur des rémunérations basses.
Faut-il y voir un simple défaut de communication ? La page de France Travail consacrée au contrat saisonnier indique encore qu'il ouvre droit aux allocations chômage "dans les mêmes conditions que tout demandeur d'emploi". C'est exact au titre du droit commun, mais la formule passe sous silence le régime dérogatoire décrit par l'Unédic, plus favorable sur les mois requis (cinq au lieu de six), réservé aux contrats exclusivement saisonniers, et plus court sur la durée minimale d'indemnisation. Sur un sujet où chaque mois compte, la nuance n'est pas cosmétique.
Se loger là où le travail est
Il reste l'obstacle que nul ne conteste et que personne ne veut traiter par la loi : le logement. Dans un rapport public thématique de juillet 2025, la Cour des comptes chiffre à plus de 400 000 le nombre de postes saisonniers dans le tourisme au pic de l'été, et décrit "une préoccupation partagée à défaut d'une véritable politique publique". Son diagnostic tient en quelques constats : un manque de pilotage national, des dispositifs "souvent inopérants", des normes "souvent contournées", des logements accessibles aux saisonniers de façon "marginale", et une garantie Visale, la caution publique censée rassurer les bailleurs, encore en développement.
Le rapport nomme aussi le mécanisme économique qui grippe tout : "l'effet d'éviction des résidences secondaires et des meublés touristiques". Le même territoire qui tire ses revenus du tourisme convertit ses logements en locations de courte durée, plus rentables, et en chasse ceux qui viennent y travailler. Le saisonnier concurrence le touriste sur un marché que son employeur contribue à faire vivre. Il y a là une externalité que le secteur ne paie pas : le coût du logement des salariés est supporté par les salariés eux-mêmes et par les communes, pas par l'activité qui en a besoin.
Les employeurs, eux, jugent la question déterminante tout en refusant qu'elle devienne une obligation légale, un "refus partagé" que la Cour des comptes enregistre sans le valider. Certains logent leur personnel, souvent en montagne où l'hébergement fait partie de l'offre d'embauche, mais la mobilisation reste "hétérogène". Pour le salarié, la charge est double : trouver un logement dans une commune où l'offre locative à l'année s'est évaporée, et le payer avec les seuls salaires de la saison.
Un recrutement sur trois, un décompte incertain
Les employeurs ont déclaré 2,28 millions d'intentions de recrutement pour 2026, en baisse de 6,5 % sur un an et au plus bas depuis 2018. Les projets saisonniers représentent 32,2 % du total, en hausse de 1,2 point. Et 43,8 % des projets sont jugés difficiles, tandis que la feuille de route gouvernementale sur l'emploi saisonnier dans le tourisme recensait 65 000 postes non pourvus sur la saison estivale 2022 et l'hivernale 2022-2023. Le secteur manque de bras alors qu'il propose des contrats de deux mois en moyenne, sans prime de précarité, dans des territoires où se loger relève du parcours du combattant.
Les employeurs l'admettent à demi-mot : s'ils citent massivement l'inadéquation des profils (84 %) et la pénurie de candidats (82 %), 39 % invoquent aussi les conditions de travail. C'est un levier qu'ils ont directement en main, et celui qu'ils actionnent le moins.
Le chiffre le plus révélateur est peut-être celui qui manque. La France ne sait pas combien elle compte de saisonniers. La Dares recense 1,05 million de personnes ayant eu au moins un contrat saisonnier entre avril 2018 et mars 2019 ; France Stratégie parle plutôt de 500 000 à 700 000 emplois ; l'Insee, qui compte des postes et non des personnes (chaque rotation compte séparément), aboutit à un ordre de grandeur plusieurs fois supérieur. Aucun de ces chiffres n'est faux : ils ne mesurent pas la même chose. La Cour des comptes en tire une conclusion sèche : l'absence de définition universelle du statut de travailleur saisonnier "conduit à des situations hétérogènes qui ne permettent pas de les décompter de manière fiable".
Une politique publique sans population identifiée, sans pilotage et sans obligation d'hébergement ressemble moins à un oubli qu'à un choix par défaut. Les coûts restent là où le système les a déposés : sur les salariés et sur les communes.
Ce que la liberté laisse à payer
Le portrait de Kassandra invite à corriger la perspective. Le travail saisonnier n'est pas d'abord un travail de jeunes : hors agriculture, selon les données de la Dares, les saisonniers ont en moyenne 31 ans et 51 % sont des femmes. Le "job d'été" des étudiants, que France Travail distingue explicitement de l'emploi saisonnier, ne doit pas masquer un marché bien plus vaste.
Son parcours à elle correspond à la version la plus favorable du système : deux saisons, deux régions, un revenu proche du salaire minimal complété par les pourboires, et du temps libre au printemps et à l'automne. Cette liberté est réelle. Mais elle ne suffit pas à décrire le marché : 55 % des saisonniers ont au moins un autre emploi salarié dans l'année, et 45 % n'en ont aucun. Pour ces derniers, l'intersaison n'est pas un voyage, c'est un trou d'activité.
Rien de tout cela ne dit que Kassandra a tort. Son calcul est même, à court terme, assez rationnel. À plus longue échéance, il est moins favorable : pas de prime de fin de contrat, des droits au chômage qui dépendent de la forme des contrats signés à l'intersaison, un logement à retrouver deux fois par an et une carrière qui ne se construit pas. À 22 ans, on peut ne regarder qu'à six mois. Beaucoup moins à 35 ans.
Les leviers existent, et chacun a un coût identifiable. Rendre la prime de précarité obligatoire transférerait vers les salariés l'équivalent de 10 % de la rémunération brute, avec un risque de report sur les salaires de base ou les volumes d'heures. Aligner les règles du chômage sur le volume de travail plutôt que sur la nature des contrats supprimerait l'effet pervers du 60 + 60, au prix d'une dépense supplémentaire pour l'assurance chômage. Encadrer les meublés touristiques et donner aux communes des outils, comme le suggère la Cour des comptes, toucherait directement la rentabilité locative des propriétaires, un arbitrage politique que personne n'a encore voulu trancher.
Chaque hiver, les stations alpines rouvrent, et les contrats qui s'y signent ressemblent à celui de la saison dernière : quelques mois, une durée minimale, pas de prime de précarité. C'est ce contrat-là, plus que le choix de Kassandra, que la France n'a pas encore discuté.