Près de quatre adultes sur cinq en Guadeloupe et en Martinique sont encore contaminés par la chlordécone, un insecticide interdit depuis plus de trente ans. L'étude Kannari 2, publiée le 24 juin 2026 par Santé publique France, révèle que la contamination ne diminue pas malgré les actions engagées. Un adulte sur six dépasse désormais le seuil de risque sanitaire défini par l'Anses. L'alimentation locale reste un vecteur d'exposition important, et l'impact sur la santé, notamment sur le cancer de la prostate, atteint des proportions documentées comme des records mondiaux.

Une contamination des sols et des populations qui persiste
Les résultats de l'étude Kannari 2 confirment l'ancrage de la contamination dans la population. En Martinique, 85,5 % des adultes sont contaminés ; en Guadeloupe, 81,3 %. Plus gravement, 18,7 % des Martiniquais et 14,3 % des Guadeloupéens dépassent le seuil de risque sanitaire défini par l'Anses, soit environ un adulte sur six.
Ces niveaux de contamination restent élevés et stables. L'étude met en évidence une persistance de l'exposition de la population, bien que les voies exactes ne soient pas toutes quantifiées par cette seule enquête.
Une contamination qui passe par l'alimentation
La contamination passe notamment par l'alimentation. L'étude ChlorExpo de l'Anses a confirmé la présence persistante de chlordécone dans les produits de la pêche - poisson, crustacés, mollusques - mais aussi dans les oeufs de poules élevées en plein air, plus de trente ans après l'interdiction de l'insecticide. Les circuits informels de distribution - récupération artisanale, consommation personnelle, échanges - maintiennent l'exposition humaine malgré des contrôles sanitaires renforcés sur les circuits officiels.

Des mesures de restriction ont été prises ou prolongées dans le cadre des plans nationaux de gestion, comme l'interdiction des reins de porc et le retrait du marché des oeufs de poules élevées en plein air. Des guides de recommandations alimentaires ont également été mis à jour.
Un cancer de la prostate au niveau record mondial
Les effets sanitaires sont documentés et alarmants. L'incidence annuelle du cancer de la prostate en Martinique atteint 227,2 cas pour 100 000 hommes, selon des chiffres cités par le Sénat reposant sur des travaux de l'Inserm. Un niveau comparable est observé en Guadeloupe. Il s'agit du taux le plus élevé jamais enregistré au monde.
L'Inserm a établi un lien entre l'exposition à des perturbateurs endocriniens, notamment durant les périodes de vie foetale et infantile, et une augmentation du risque de développer un cancer de la prostate. Un rapport de l'Inserm a toutefois émis des réserves sur l'impact du dépistage par dosage du PSA sur la mortalité par cancer de la prostate dans les départements d'outre-mer.
Les actions des pouvoirs publics
Des plans nationaux de gestion ont été mis en oeuvre pour tenter de contenir la crise sanitaire et environnementale. Le plan national chlordécone 3 a été lancé en décembre 2023 pour renforcer les mesures de communication, maintenir les interdictions alimentaires et poursuivre la surveillance environnementale, notamment des eaux souterraines.

Côté régional, le Plan régional santé-environnement 2 a mobilisé des moyens pour la période 2020-2030, dont une partie a servi à former des professionnels de santé aux enjeux des perturbateurs endocriniens. Les interdictions et recommandations alimentaires font partie intégrante de cette politique de prévention.
Les recours juridiques pour indemniser les victimes
La gestion de la crise a fait l'objet de procédures judiciaires complexes. Une décision du tribunal correctionnel de Paris a condamné en 2018 le groupe American International Industries et l'État français pour "mise en danger de la vie d'autrui". Une demande d'indemnisation pour préjudice moral, portée devant le Conseil d'État, a été rejetée.
À la suite de décisions ultérieures, plusieurs centaines de parties civiles se sont pourvues en cassation pour contester les conditions dans lesquelles le lien de causalité entre la contamination à la chlordécone et le cancer de la prostate a été apprécié par les juridictions.
La première évaluation du plan national chlordécone 3, prévue en 2028, sera un moment clé pour mesurer l'efficacité des efforts consentis et orienter les actions à venir dans les décennies nécessaires à la dégradation naturelle de cette pollution.