Près d’un Français adulte sur deux présente un niveau de cadmium dans ses urines supérieur au seuil critique. Ce métal lourd cancérigène ne vient pas d’une usine éloignée : il contamine nos champs et, par là, nos aliments quotidiens.

Des sols empoisonnés depuis des décennies
Le problème est enraciné dans la terre. Les engrais phosphatés, utilisés en agriculture pour fertiliser les sols, sont la source majeure de cadmium dans l’environnement français. Ils en sont responsables à hauteur de 55% des apports totaux.
Ces engrais sont importés, principalement sous forme de phosphates sédimentaires du Maghreb. Leur teneur en cadmium varie énormément selon leur origine et le traitement appliqué. C’est là que se situe le nœud du problème français.
Une dérogation bien plus permissive que chez nos voisins
La France applique une limite maximale de 90 mg de cadmium par kilogramme dans les engrais phosphatés. Cette autorisation a été obtenue par dérogation à la norme européenne, fixée à 60 mg/kg depuis 2022.
L’agence sanitaire française (ANSES) recommande pourtant un seuil de 20 mg/kg. Des pays comme la Finlande ou le Danemark appliquent déjà des normes proches de ce niveau, divisant par quatre ou cinq la charge de cadmium introduite dans les sols par rapport à la pratique française.
Conséquence directe : les Français sont exposés à des niveaux de cadmium 3 à 4 fois plus élevés que la moyenne européenne.

L’alimentation : la principale voie d’entrée
Chez les non-fumeurs, l’alimentation explique 98% de l’exposition au cadmium. Le métal s’accumule dans les sols, est absorbé par les racines des plantes, et finit dans nos assiettes.
Les aliments les plus contributeurs sont ceux que l’on consomme très fréquemment et qui accumulent le cadmium :
- Les céréales du petit-déjeuner
- Le pain et les produits de panification
- Les pâtes et le riz
- Les pommes de terre
- Certains légumes à feuilles

Le niveau moyen de cadmium dans l’urine des Français a quasi doublé en une vingtaine d’années, passant de 0,29 µg/g à 0,57 µg/g de créatinine. L’enquête ESTEBAN de Santé publique France a révélé que 47,6% de la population (18-60 ans) dépasse désormais le seuil critique de 0,5 µg/g.
Un danger cancérigène et toxique pour les reins
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS classe le cadmium comme cancérogène certain pour l’homme lorsqu’il est inhalé (milieu professionnel). Par voie alimentaire, il est classé cancérigène probable.
Ses principaux risques documentés :
- Cancer du poumon (classement certain)
- Cancers suspects du pancréas, de la vessie, de la prostate et du sein. Santé publique France a souligné en 2021 son rôle possible dans l’augmentation “extrêmement préoccupante” du cancer du pancréas.
- Toxicité rénale chronique : le cadmium s’accumule dans les reins tout au long de la vie, pouvant mener à une insuffisance rénale.
- Il est également mutagène et toxique pour la reproduction.
Les femmes et les enfants en première ligne
Le cadmium est un perturbateur endocrinien qui modifie la production des œstrogènes. Les femmes sont globalement plus exposées et plus sensibles à ses effets.
Durant la grossesse, le placenta filtre partiellement le métal, mais peut l’accumuler. Le cadmium peut ainsi affecter le développement du fœtus. Les enfants, avec un poids corporel plus faible et des organes en développement, sont également plus vulnérables. Selon l’ANSES, 23 à 27% des enfants et 1,4 à 1,7% des adultes dépassent la dose journalière admissible.
Comment réduire votre exposition au quotidien
Lutter contre le cadmium, c’est d’abord agir à la source (les engrais), mais des gestes individuels protègent déjà.
Variez radicalement votre alimentation
C’est le conseil principal de l’ANSES. Ne mangez pas toujours les mêmes aliments. Si vous consommez beaucoup de pain, variez avec d’autres féculents. Si vous mangez beaucoup de céréales, alternez avec des produits moins contributeurs. Une assiette variée limite la contamination par un même polluant.
Arrêtez de fumer
Pour les fumeurs, le tabac est une source supplémentaire majeure d’exposition par inhalation. L’arrêt du tabac est la mesure la plus efficace pour réduire son taux de cadmium.
Quels suivis pour les plus exposés ?
Un dosage du cadmium urinaire peut être prescrit par un médecin pour les personnes concernées (professionnels exposés, historique médical particulier). Le dépistage précoce des atteintes rénales est crucial.
Que font les autorités ?
L’ANSES agit sur le front réglementaire. Elle a émis en 2019 une recommandation ferme pour abaisser la limite à 20 mg/kg. Cette position a alimenté le débat public et politique.
Une proposition de loi visant à interdire les engrais à haute teneur en cadmium a été votée le 3 juin 2026. Elle prévoit d’abaisser la limite à 20 mg/kg dès 2027. Le gouvernement a pour l’instant annoncé une trajectoire plus lente, partant de 90 mg/kg pour rejoindre la norme européenne de 60 mg/kg.
La surveillance de l’imprégnation de la population se poursuit via l’enquête ESTEBAN et d’autres programmes de surveillance sanitaire. L’objectif affiché est de réduire l’exposition globale, mais le délai d’application de nouvelles normes d’engrais déterminera l’efficacité de ces mesures sur la durée.
La pollution diffuse, comme celle des nanoplastiques qui se retrouvent désormais dans les sols et les cultures (Le continent de plastique fait six fois la France, mais les nanoplastiques sont bien plus inquiétants), participe à une contamination cumulative des denrées, rendant la maîtrise des filtres et des intrants agricoles encore plus critique.