Éliminer un cancer à l'échelle d'un pays ressemble à ces paris qu'on lance un soir de fête, sans trop y croire. Pourtant, ce n'est pas une boutade : l'Australie s'est fixé l'objectif d'éliminer le cancer du col de l'utérus sur son territoire d'ici 2035. La question n'est pas de savoir si l'idée est séduisante, mais si les chiffres lui donnent raison.

Une stratégie adossée à trois leviers
L'Australie a dévoilé sa Stratégie nationale pour l'élimination du cancer du col de l'utérus, assortie d'un investissement de 48,2 millions de dollars australiens sur quatre ans. Le texte vise une élimination en 2035, en mettant l'accent sur l'accès au dépistage, les services de suivi et la collecte de données pour orienter la vaccination.
Cette stratégie ne part pas de rien. Elle s'appuie sur trois piliers complémentaires, déployés sur près de deux décennies. En 2007, l'Australie est devenue le premier pays au monde à mettre en place un programme national de vaccination contre le papillomavirus humain (HPV), le virus responsable de la quasi-totalité des cancers du col de l'utérus. En 2013, ce programme a été étendu aux garçons, qui peuvent transmettre le virus. En 2017, le pays a remplacé le frottis classique - qui cherche des cellules anormales - par un test plus sensible détectant les souches à haut risque du HPV. Plus récemment, l'auto-prélèvement est venu compléter l'offre de dépistage.

On peut voir ces trois leviers comme les étages d'une fusée : la vaccination empêche l'infection de s'installer, le dépistage repère les lésions avant qu'elles ne deviennent cancéreuses, et le suivi traite ces lésions à temps. Retirez un étage, et l'ensemble perd sa portée.
Des résultats réels, pas seulement des promesses
Les chiffres donnent un aperçu de ce que ce dispositif a produit. En 2021, le taux de cancer du col de l'utérus en Australie s'établissait à 6,3 cas pour 100 000 femmes. La même année, aucun nouveau cas n'a été diagnostiqué chez les femmes de moins de 25 ans - une première depuis le début des registres, en 1982.
Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. Une génération entière de jeunes Australiennes, vaccinées avant d'être exposées au virus, échappe aujourd'hui à la maladie. C'est le genre de donnée qui, dans les modèles épidémiologiques, ressemble à un signal fort : la vaccination de masse ne se contente pas de réduire les cas, elle décale la survenue de la maladie vers des âges où elle devient rare.
Le seuil de l'OMS n'est pas encore atteint
Il reste pourtant un écart, et il est mesurable. L'Organisation mondiale de la santé fixe le seuil d'élimination à moins de 4 cas pour 100 000 femmes. Avec 6,3 cas en 2021, l'Australie se situe encore au-dessus de la ligne.
L'écart peut sembler modeste - environ deux cas et demi pour 100 000 femmes. Mais en épidémiologie, comme dans un marathon, les derniers kilomètres sont souvent les plus exigeants. Les cas qui subsistent se concentrent dans les populations les plus difficiles à atteindre, celles que les campagnes de masse touchent le moins bien.
Les inégalités, véritable frein
C'est là que le tableau se fissure. Comparé au seuil de moins de 4 cas pour 100 000 femmes, le taux est trois fois plus élevé chez les femmes autochtones et deux fois plus élevé chez les personnes vivant dans les régions reculées du pays.
Autrement dit, l'élimination moyenne peut masquer des réalités très inégales. Un pays peut afficher une courbe nationale encourageante tout en laissant des communautés entières en marge du progrès. Or, éliminer une maladie signifie la faire disparaître partout, pas seulement dans les zones où l'accès aux soins est le plus simple.
Quand la couverture recule
Un deuxième signal inquiète. La couverture vaccinale contre le HPV chez les adolescents de 15 ans est passée de 85,7 % en 2020 à 79,5 % en 2024, soit une baisse de 6,2 points. Les taux sont également plus faibles chez les adolescents autochtones et dans les zones isolées.
Le dépistage suit la même pente. En 2022, 76,5 % des personnes éligibles étaient à jour dans leur suivi ; en 2024, cette proportion est tombée à 74,2 %.

Interrogée sur ces reculs, l'experte Julia Brotherton avance plusieurs explications : une fréquentation scolaire plus faible, la pandémie de Covid-19 qui a perturbé les programmes de vaccination, et d'autres tâches devenues prioritaires.
L'image est parlante. Une campagne de vaccination ressemble à un mur de parapluies déployés face à la pluie : tant que presque tout le monde ouvre le sien, la plupart restent au sec, même ceux qui n'en ont pas. Mais si quelques parapluies se referment, ce sont souvent les plus exposés qui prennent l'eau en premier.
Ce que le cas australien nous apprend
L'Australie démontre qu'une élimination nationale n'est pas une chimère. Un pays qui vaccine tôt, dépiste largement et traite à temps peut faire chuter l'incidence au point de rendre la maladie rarissime chez les jeunes générations. C'est un résultat rare, construit sur vingt ans de continuité.
Mais elle montre aussi que l'élimination n'est pas un état qu'on atteint une fois pour toutes. C'est un équilibre à maintenir, menacé dès que la couverture vaccinale ou la participation au dépistage fléchit. Les inégalités entre communautés autochtones, zones reculées et reste du pays rappellent que la moyenne nationale ne suffit pas : c'est dans les marges que se joue la dernière étape.
Techniquement, l'objectif de 2035 reste à portée. Il suppose toutefois de stabiliser la vaccination, de relancer le dépistage et de combler les écarts structurels qui persistent. La question n'est donc pas de savoir si l'Australie peut éliminer ce cancer, mais si elle saura tenir le rythme jusqu'à la ligne - et veiller à ce que personne ne soit laissé au bord de la piste.