Deux discours circulent en parallèle sur les réseaux : celui qui fait du bronzage intensif un objectif esthétique assumé, et celui qui présente la crème solaire comme plus dangereuse que le soleil. Ils ont un point commun : tous deux inversent la hiérarchie des risques documentés. La difficulté, c'est que les risques sanitaires sont très bien mesurés, alors que l'ampleur des tendances elles-mêmes ne l'est presque pas. Il faut tenir les deux constats ensemble.
Le bronzage n'est pas un état neutre, c'est une réaction à une agression
L'Institut national du cancer a remis les pendules à l'heure dans un communiqué du 22 mai 2025 : la France compte plus de 100 000 nouveaux cas de cancers de la peau chaque année, ce qui en fait le cancer le plus fréquent, et environ 80 % de ces cas sont liés à des expositions excessives au soleil. Le mélanome, la forme la plus agressive, représente 17 922 nouveaux cas en 2023, et son incidence a été multipliée par cinq entre 1990 et 2023.
Le message central de l'Institut tient en une phrase : il n'existe pas de bronzage "sain". Une peau bronzée est une peau qui a subi des dommages à l'ADN et qui réagit. Ce n'est pas une opinion morale sur l'esthétique, c'est une description biologique. Le président de l'INCa, le Pr Norbert Ifrah, le formulait ainsi : "le bronzage peut même être considéré comme un symbole de bonne santé. Pourtant, les rayons UV sont délétères et favorisent les cancers de la peau".

Le problème, c'est le décalage entre cette connaissance et les représentations. Dans une enquête BVA pour l'INCa réalisée en mai 2022, 78 % des Français déclarent que le soleil est bon pour la santé, une conviction portée majoritairement par des considérations esthétiques. Et 58 % des parents pensent qu'une crème à indice élevé appliquée régulièrement suffit à protéger un enfant. Deux erreurs symétriques : surestimer le bénéfice du soleil et surestimer la protection du filtre.
Les cabines : un risque certain, une part limitée du fardeau
C'est le même Institut qui chiffre la contribution des cabines de bronzage : 380 cas de mélanome par an en France. Rapporté aux 17 922 mélanomes annuels, cela représente un peu plus de 2 % des cas. La comparaison doit être maniée avec précaution - un nombre de cas attribuables et un nombre de cas incidents ne mesurent pas la même chose, et les méthodes d'attribution reposent sur des estimations - mais l'ordre de grandeur est celui-là.
Ce chiffre ne dit pas que les cabines sont inoffensives. Il dit qu'elles ne sont pas le gros du problème. Le comité scientifique des risques sanitaires, environnementaux et émergents a produit sur le sujet une synthèse très solide : les études cas-témoins, les cohortes et les méta-analyses montrent "invariablement" un risque accru et statistiquement significatif de mélanome cutané chez les utilisateurs, avec une relation dose-effet proportionnelle au nombre et à la fréquence des séances. S'y ajoutent des carcinomes squameux et, dans une moindre mesure, des carcinomes basocellulaires, ainsi qu'un risque de mélanome oculaire.

Deux conclusions de ce texte méritent d'être retenues, parce qu'elles démolissent les arguments les plus répandus dans les contenus de bronzage intensif. D'abord, l'effet persiste après ajustement sur la sensibilité individuelle et sur le comportement solaire : les cabines ajoutent un risque propre, y compris chez les personnes à peau plus foncée qui bronzent facilement et n'attrapent pas de coups de soleil. Ensuite, le risque est plus élevé quand la première exposition a lieu avant 30 ans. Autrement dit, "moi je bronze, je ne brûle pas" ne constitue pas un argument de protection, et "les cabines préparent la peau" est un contresens : l'INCa le dit explicitement, le bronzage artificiel ne prépare à rien.
Reste à manier correctement les chiffres qui circulent. Le fameux "75 % d'augmentation du risque de mélanome quand l'usage commence avant 35 ans" désigne un risque relatif, cité notamment dans une question écrite au Sénat en 2013. Un risque relatif ne dit rien du nombre absolu de cancers évitables : c'est précisément le genre d'énoncé qui gonfle l'effet perçu quand on le répète sans sa base. Les estimations de mortalité attribuable, elles aussi, sont anciennes : la réponse ministérielle de 2013 avançait 20 à 80 décès par an, le Bulletin épidémiologique hebdomadaire de mai 2012 cité par le sénateur Christian Cambon parlait de 19 à 76 décès annuels par mélanome cutané. Ce sont des ordres de grandeur datés, pas des mesures actualisées.
Le discours anti-écran solaire échange un risque documenté contre un risque supposé
Depuis quelques années, un "mouvement anti-SPF" circule sur les réseaux : des comptes qualifiés d'influenceurs santé y affirment que l'exposition directe au soleil serait plus saine que la crème solaire, certains allant jusqu'à soutenir que les écrans solaires causeraient le cancer qu'ils sont censés prévenir. En mai 2025, la Skin Cancer Foundation a publié un avertissement sur cette désinformation, en même temps qu'elle durcissait les critères de son label (indice 30 minimum pour un usage quotidien, 50 pour un usage actif, protection jusqu'à une longueur d'onde de 373 nm, vêtements UPF 50).
L'origine de ce discours est documentée, et elle est instructive. Selon l'université Columbia, tout part d'études montrant que certains filtres chimiques passent dans la circulation sanguine. Cette information a été "saisie et déformée" pour appeler à abandonner totalement la protection solaire. C'est un cas d'école de mauvaise pondération : on échange un risque hypothétique, discuté et très faiblement documenté en termes d'effets cliniques, contre un risque de cancer solidement établi.
Dans un entretien accordé à Personal Care Insights, Anna Chien, dermatologue à l'université Johns Hopkins et membre du comité de photobiologie de la fondation, explique : "Le consensus médical est rigoureux. Il ne bouge pas vite et ne suit pas les tendances." Elle ajoute que partager des idées neuves sur les réseaux peut être enthousiasmant, mais dangereux si ces tendances ne sont pas étayées médicalement, ou pire, si la science démontre qu'elles sont dangereuses pour la santé humaine. Elle insiste sur un point qui vaut pour tout le dossier : les dommages causés par le soleil sont cumulatifs, et un cancer peut apparaître des décennies plus tard chez des personnes qui n'ont jamais vraiment brûlé.
Il faut d'ailleurs appliquer la même méfiance aux sources qui démontent la désinformation : plusieurs textes disponibles sur ce sujet sont publiés par des marques de crème solaire, qui ont un intérêt commercial évident à défendre leur produit. Le fait qu'un acteur soit intéressé ne rend pas son argument faux, mais il empêche de le traiter comme une expertise neutre. La meilleure réponse reste celle de l'INCa, qui ne vend rien : une crème solaire, même à indice 50, ne filtre pas 100 % des UV et ne doit être qu'un complément aux gestes de protection, jamais l'unique protection.
Ce que personne ne mesure
Il faut le reconnaître : aucune donnée disponible ne permet de quantifier l'ampleur des tendances de bronzage extrême ou du discours anti-écran solaire en France. Ni volume de vues, ni nombre de créateurs, ni évolution dans le temps, ni prévalence récente de l'usage des cabines de bronzage chez les 18-35 ans. On peut décrire la circulation d'un discours, pas en mesurer l'ampleur. Écrire que "la tendance explose" serait une affirmation sans support, même si l'intuition est largement partagée.
Les seuls chiffres comparables viennent des États-Unis, et ils sont de seconde main : selon des données de l'American Academy of Dermatology reprises par la presse professionnelle, 96 % des Américains jugent la protection solaire essentielle, mais en 2024, 67 % avaient bronzé et 35 % avaient attrapé un coup de soleil ; chez les Gen Z et les millennials, la proportion de coups de soleil approchait la moitié. Le couple 96 % / 35 % est peut-être l'illustration la plus juste du sujet : un consensus déclaratif quasi unanime, et une pratique qui continue.
Cette asymétrie - des effets sanitaires très bien quantifiés, une ampleur des tendances qui ne l'est pas - a une conséquence. Elle pousse à commenter des captures d'écran plutôt qu'à agir sur le facteur de risque dominant, qui n'a rien de spectaculaire : l'exposition solaire ordinaire, répétée, et les coups de soleil de l'enfance.
Qui encaisse le risque, qui paie la facture
La structure économique du bronzage est simple et un peu perverse : celui qui bronze encaisse l'essentiel du risque pour lui-même, pendant que le coût du traitement des cancers de la peau est mutualisé. Aucune donnée publique disponible ne permet de chiffrer cette dépense pour l'Assurance maladie ni le chiffre d'affaires des salons de bronzage - il faut le dire plutôt que d'inventer un ordre de grandeur.
Deux remarques tiennent sans chiffres. D'abord, la réglementation s'est concentrée là où c'était facile : les cabines sont encadrées depuis 1997 en France, avec l'accès interdit aux mineurs, un personnel formé, l'affichage obligatoire des risques et des contrôles par des organismes agréés - un cadre que la réponse ministérielle de 2013 décrivait comme devant être renforcé. Une cabine est un établissement identifiable, avec un responsable et une porte : elle se contrôle. L'exposition solaire ordinaire, elle, ne se contrôle pas, et c'est elle qui porte l'essentiel des 100 000 cancers annuels.
Ensuite, il y a des intérêts économiques de tous les côtés. Les cabines vendent un service, les marques d'écran solaire vendent un produit, les influenceurs vendent de l'attention - et l'idée qu'on vous cacherait la vérité est un excellent moyen d'en capter. Le marché des compléments et des autobronzants, lui, repose sur une promesse que l'INCa conteste explicitement : ces produits donnent un teint mais n'apportent aucune protection, et le bêta-carotène à forte dose (plus de 20 mg par jour) est associé à un surrisque de cancer du poumon chez les fumeurs et ex-fumeurs.
Ce qui protège vraiment
Rien de tout cela n'appelle à fuir le soleil, qui reste nécessaire à la synthèse de la vitamine D. Les repères donnés par l'INCa sont modestes : d'avril à septembre, exposer les mains, les avant-bras et le visage cinq à dix minutes par jour pour les peaux claires, quinze à trente minutes pour les peaux foncées, en complément d'une alimentation diversifiée. Quelques minutes, pas une après-midi entière.
Le reste est d'une banalité désarmante, et c'est peut-être pour cela que ça circule mal : l'ombre et les vêtements avant le filtre, pas de soleil direct avant trois ans, une crème appliquée en quantité suffisante et renouvelée toutes les deux heures, et le rappel que les nuages et les vitres n'arrêtent pas les UVA. Le bronzage extrême n'est pas un débat esthétique : c'est une exposition. Et une exposition se compte en séances, en coups de soleil et en années, pas en vues.