À Casita, la Maison des adolescents de l'hôpital Avicenne (AP-HP), à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, 34 % des premiers rendez-vous d'accueil n'ont pas été honorés entre septembre 2025 et janvier 2026. C'est de ce chiffre-là, et non d'une ambition littéraire, qu'est née BaDAMDA : une bande dessinée envoyée au jeune et à ses parents avant la première consultation. Elle doit être distribuée aux familles entre la fin 2026 et le début 2027. Le projet n'a encore rien prouvé, et c'est précisément ce qui le rend intéressant.

Le problème n'est pas le besoin, c'est le seuil
Le chiffre est rapporté par la Fondation de l'AP-HP, qui relaie le constat des équipes : c'est une donnée interne, pas une enquête indépendante.

L'interprétation que l'équipe en donne est plus intéressante que le chiffre : ces absences ne traduiraient pas un manque de besoin mais une appréhension. Peur du jugement, tabous familiaux autour de la psychiatrie, barrières linguistiques, méconnaissance du fonctionnement d'un hôpital. Dans un département où l'accès à l'interprétariat et aux soins psychiques est très inégal, l'hypothèse est plausible. Elle n'est pas démontrée pour autant : un rendez-vous non honoré peut aussi signaler un déménagement, un horaire incompatible avec un emploi, un délai devenu trop long, ou une inscription prise par un tiers.
C'est là que le projet devient malin. Au lieu de demander aux familles un effort supplémentaire pour s'informer, il déplace l'information vers elles, en amont, sous une forme qu'elles ont déjà l'habitude de manipuler.
Un objet "miroir", pensé comme un service
BaDAMDA est porté par Claire Laffitte, infirmière en pratique avancée, et les docteurs Sofia Frigerio et Théo Mouhoud. La trame n'a pas été écrite par un auteur en chambre : elle a été nourrie d'entretiens approfondis menés auprès de patients suivis à Casita et de soignants, pour cibler les doutes les plus fréquents. Les illustrations ont été confiées à des étudiants illustrateurs de l'école Brassart, venus travailler en immersion dans la structure ; en mai 2026, adolescents et parents ont voté pour l'univers graphique de leur choix parmi les planches de cinq illustrateurs présélectionnés.
Le résultat doit prendre une forme dite "en miroir" : une moitié de l'objet parle au jeune avec ses codes, l'autre s'adresse aux parents, chaque partie restant visible et accessible depuis l'autre. On mesure ce que ce choix a de tactique. Dans beaucoup de familles, ce n'est pas l'adolescent qui décide de venir : c'est l'adulte qui prend le rendez-vous, qui l'impose, ou qui l'annule. Une brochure uniquement adressée au jeune aurait raté le principal verrou.
L'objet physique a aussi son intérêt : une bande dessinée se pose sur une table, se feuillette à deux, se commente. On regarde une vidéo envoyée par un simple lien, souvent sans le son, dans un couloir. Ce n'est pas une supériorité du papier en soi, c'est une propriété d'usage.
Trois choses très différentes qu'on appelle "BD"
Venons-en au mot du dossier initial. La "BD thérapeutique" n'existe pas comme catégorie clinique, et l'expression doit surtout son succès au fait qu'elle confond trois pratiques sans rapport :
- La bande dessinée documentaire, qui raconte le soin au grand public. C'est le cas de La Garde, au coeur du soin, de Sophie Legoubin-Caupeil et Alice Charbin (Delcourt, 2026), immersion dans une réanimation pédiatrique le temps d'une garde. Utile, parfois saisissant, mais l'ouvrage reste un livre de librairie, pas un dispositif de soin.
- La bande dessinée d'information sur les soins, illustrée et simplifiée, dont SantéBD est l'exemple le plus installé : dire comment se passe une consultation, un examen, un geste. C'est de la traduction, au sens fort.
- Le support relationnel, qui sert à créer une alliance avant la rencontre. BaDAMDA est de ceux-là.
Un objet qui informe, rassure et fait parler n'est pas un traitement. Il ne réduit pas un symptôme, il réduit une incertitude. Le confondre avec une thérapie expose à deux erreurs symétriques : surestimer la BD, en lui demandant de compenser un manque de praticiens, et la sous-estimer en la renvoyant à un gadget de communication.
Le calcul économique est favorable, la tentation est dangereuse
Un rendez-vous manqué n'est pas gratuit : il immobilise un créneau de clinicien déjà payé, dans un service où le temps médical est la ressource la plus rare. Une brochure imprimée coûte quelques euros au plus. Si le support divise ne serait-ce que marginalement le taux d'absence, le rapport coût-bénéfice est écrasant - même avec un effet modeste, même si le support n'est lu que par une partie des familles.
Mais il y a une condition, et elle est de taille : que le dispositif ne serve pas à déplacer la responsabilité. Si les familles ne viennent pas parce que les délais sont de plusieurs mois, parce qu'il n'y a pas d'interprète, parce que la consultation tombe pendant les heures de travail, aucune bande dessinée ne réglera le problème. Le risque de ce type de projet est insidieux : il transforme une question d'offre de soins en question de pédagogie du patient. On finit par expliquer aux gens comment franchir une porte qu'on n'a pas assez ouverte.
À cela s'ajoute un coût qu'on oublie souvent de compter : la co-construction a mobilisé du temps soignant, des entretiens, un partenariat avec une école de design, un vote organisé. Ce n'est pas cher au regard d'un budget hospitalier, mais ce n'est pas nul, et l'essaimage espéré dans d'autres hôpitaux supposera de le reproduire à chaque fois, avec des publics différents.
Ce que l'évaluation ne dira pas
L'équipe annonce une évaluation scientifique de l'impact du support sur le taux de présence aux consultations. C'est la bonne question opérationnelle, et c'est aussi la plus étroite. Un adolescent qui se présente au rendez-vous n'est pas un adolescent qui va mieux ; c'est un adolescent qui a franchi un seuil. Il faudra donc lire les résultats pour ce qu'ils sont : une mesure d'accès, pas une mesure clinique.
Se posera aussi la question de l'attribution. Si la fréquentation remonte, comment distinguer l'effet de la BD de celui des affiches dans la salle d'attente, de la nouveauté, ou d'un changement d'organisation ? Un dispositif lancé en même temps que sa propre communication s'accompagne d'un peu d'enthousiasme local.
Reste enfin une promesse que les faits ne permettent pas de tenir : celle d'une lame de fond qui gagnerait "les hôpitaux et les écoles". Côté hospitalier, BaDAMDA est un projet ponctuel, documenté, en cours de déploiement. Côté scolaire, les bandes dessinées qu'on y croise relèvent de la prévention - harcèlement, consentement, numérique - et non du soin. Ce sont deux métiers différents, deux cadres juridiques différents, deux temporalités différentes.
L'intérêt de BaDAMDA ne tient donc pas à ce qu'il illustrerait une tendance. C'est qu'il pose une question très concrète, à laquelle aucune donnée ne répond encore : combien vaut, en rendez-vous honorés, le fait d'expliquer à une famille ce qui va se passer avant qu'elle n'ait à le demander ?