Du sommet du Rocher de Mutzig, à un peu plus de 1 000 mètres d'altitude sur la commune de Lutzelhouse, le regard porte sur le Climont, le Donon et toute la vallée de la Bruche. On y monte depuis le hameau du Gensbourg, près d'Oberhaslach, par le GR532 puis le GR53, en passant devant la Porte de Pierre, ce linteau de grès posé sur trois piliers par la seule érosion. Six cent vingt et un mètres de dénivelé, et la possibilité de bivouaquer près du rocher pour être là au lever du soleil.

C'est un belvédère, pas un observatoire. C'est aussi, à l'aube, au crépuscule, ou à deux heures du matin quand on redescend, la frontale éteinte, exactement le genre d'endroit où l'on voit des choses : un point qui avance droit, une lueur orangée qui descend derrière une crête, une petite flamme bleutée au-dessus d'une zone humide.
L'expression "lumières de la vallée de la Bruche" circule comme si elle désignait un phénomène repéré, documenté, peut-être un dossier. Elle ne renvoie à rien de tel. Aucune enquête du GEIPAN, aucune publication, aucune association ufologique, aucun article de presse ne porte ce nom. La seule page qui remonte associe la vallée de la Bruche au Rocher de Mutzig et à la Porte de Pierre, et ne mentionne aucune lumière nocturne. Autrement dit : la formule décrit un paysage, pas une affaire.
Reste la vraie question, celle qui vaut la peine : quand quelqu'un voit une lumière inexplicable au-dessus de la Bruche, que se passe-t-il réellement ?
Ce que les relevés du GEIPAN contiennent vraiment
Le Groupe d'étude et d'information sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés est un service technique du CNES, créé en 1977 et installé à Toulouse. Depuis 2005, il a aussi une mission d'information du public : ses cas, ses classifications et les procès-verbaux de gendarmerie sont consultables en ligne. C'est la mémoire officielle du sujet en France, et elle est plus prosaïque qu'on l'imagine.
En Alsace, le compteur affiche 72 témoignages. Trois seulement sont classés "étranges, à très étranges".
Le premier, le 26 mai 1980 à Huningue, vers 19 heures : deux promeneurs aperçoivent un objet à base ronde surmonté d'une coupole argentée, avec une lumière rouge intermittente en partie basse, stationnaire à 200 ou 300 mètres du sol pendant six minutes, silencieux, avant de disparaître dans les nuages. L'aéroport de Bâle-Mulhouse enregistre un écho radar, inexploitable à cause du trafic.
Le deuxième, le 30 octobre 1994 à Sélestat, vers 1 h 45 : un couple roulant de nuit voit un cercle lumineux tournant dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, à cinq mètres au-dessus de sa voiture, puis un triangle de dix mètres de côté qui le suit sur plusieurs kilomètres à 80 km/h. Un second couple, sur le même axe, à la même heure, décrit la même scène "avec une similitude de termes surprenante". Le cas n'est toujours pas expliqué.
Le troisième, le 26 juillet 2009 à Rixheim : un point lumineux file du sud vers le nord en sept ou huit secondes, vire à l'ouest, puis part à la verticale à grande vitesse, sans le moindre bruit. Les hypothèses de l'avion, de l'astre et du satellite ont été écartées par l'enquête.
À l'échelle nationale, les chiffres publiés donnent la mesure du tri : environ 9 700 témoignages analysés, 2 978 cas retenus, 63,7 % classés A ou B - identifiés de façon certaine ou probable -, 33 % classés C faute d'informations fiables, et 3,3 % classés D, ces cas qui résistent à l'enquête, soit une centaine en près de cinquante ans. En Alsace, 19 dossiers sont classés C. À Strasbourg, en août 2013, un témoin signale un point bleu décrivant un S et changeant de couleur ; il ne fournit ni trajectoire ni position, et le dossier s'arrête là.
Aucun de ces cas n'est situé dans la vallée de la Bruche. Le plus proche épisode bas-rhinois de la liste récente se situe à Willgottheim, en 2014 : des objets luminescents orangés traversant le ciel en quelques minutes. Le GEIPAN a conclu à des lanternes thaï lâchées lors d'une fête privée - tout en classant le cas en C, parce que deux types de trajectoires avaient été décrits et qu'un seul collait avec le très faible vent de nord-est de cette nuit-là.
Un ciel plus chargé qu'à aucune époque
Voilà le point que tout observateur nocturne doit avoir en tête : le ciel n'a jamais été aussi encombré, et jamais autant de gens n'ont eu une caméra dans la poche pour le photographier. Entre les constellations de satellites, les drones, les vols de nuit, les lanternes, les ballons et les bolides, la liste des choses qui bougent dans le noir s'allonge chaque année.
L'exemple alsacien est bien documenté. Le 20 août 2022, vers 22 h 05, des dizaines de témoignages pleuvent sur les réseaux sociaux : une traînée blanche traverse le ciel "du Ried à la vallée de Munster", en passant par plusieurs quartiers de Colmar. Il s'agissait de la mission Starlink 4-27, lancée la veille depuis Cap Canaveral par SpaceX. Le journal DNA rappelle que, dans le Haut-Rhin, six observations de phénomènes aérospatiaux non identifiés ont été recensées entre 2015 et 2020 : toutes ont reçu une explication.
Le mécanisme mérite d'être compris, parce qu'il est contre-intuitif. Au crépuscule, le sol est déjà dans l'ombre mais les satellites, quelques centaines de kilomètres plus haut, sont encore éclairés par le Soleil. Ils deviennent visibles. Lancés par grappes, ils se déplacent en file indienne régulière, comme un chapelet de points qui traverse le ciel sans un bruit - l'image exacte de ce qu'un témoin du XIXe siècle aurait appelé une armée céleste.
Ajoutez à cela, ces dernières années, des aurores boréales devenues visibles à plusieurs reprises en France, y compris dans les Vosges lors des grandes tempêtes géomagnétiques. Un ciel rougeoyant au-dessus des crêtes, ce n'est plus une légende, c'est une prévision.
Les seules lumières vraiment vosgiennes : les feux follets
Si un phénomène lumineux mérite l'appellation de "lumières des Vosges", c'est celui-là, et il est bien plus ancien que les soucoupes.
Le feu follet se décrit comme une lueur pâle, souvent bleutée, parfois jaunâtre ou vermillon, flottant à faible hauteur au-dessus du sol ou de l'eau. Diffuse, vacillante, brève : dix à trente secondes, exceptionnellement plusieurs minutes. On l'a signalé dans les marais, les tourbières et les cimetières humides, ces milieux pauvres en oxygène où prospèrent les bactéries anaérobies. Le nom latin, ignis fatuus, signifie "feu bouffon" - l'idée que la lumière se moque de celui qui la suit.

L'exemple vosgien est cité dans toutes les synthèses sur le sujet : le lac de Sewen, dans le Haut-Rhin, où les feux follets sont fréquents par temps chaud et humide. Ils sont à l'origine de la légende d'un lac hanté par le fantôme d'un fermier frappé par la foudre un soir d'orage. L'explication retenue est chimique : des dégagements gazeux, principalement du méthane, issus de la décomposition de la matière organique dans les zones de tourbière.
Faut-il tenir cette explication pour définitive ? Non. Depuis le XIXe siècle, plusieurs pistes se disputent le phénomène - méthane, composés du phosphore susceptibles de s'enflammer spontanément, bioluminescence, rôle de l'humidité et de la pression atmosphérique les soirs d'orage, voire dégagement de radon - sans qu'une reproduction en laboratoire ait tranché. Autrement dit : le feu follet est un phénomène naturel probable dont le mécanisme exact reste discuté. C'est déjà beaucoup plus intéressant qu'un canular.
Le massif vosgien, tourbières comprises, offre donc un terrain de choix à ces lueurs. Le Parc naturel régional des Ballons des Vosges met d'ailleurs en avant la qualité de son ciel nocturne et propose des rendez-vous "ciel étoilé", du crépuscule à la nuit tombée. Un ciel sombre et propre, c'est le contraire d'un ciel vide : on y distingue justement assez d'astres et de satellites pour que le moindre point mobile intrigue.
Pourquoi notre oeil fabrique du mystère
Cet article ne se moque de personne. Voir un point lumineux se déplacer alors qu'il est immobile, ou croire qu'une lumière suit sa voiture, ce sont des expériences perceptives normales et bien décrites.
La première s'appelle l'autokinésie. Un point isolé dans un champ visuel sombre et uniforme, sans référence autour de lui, se met à dériver dès que l'oeil bouge de quelques dixièmes de degré. Le ciel nocturne, privé d'horizon et de repères, est le théâtre idéal de ce phénomène. C'est l'une des causes les plus banales du fameux "il a bougé, puis il s'est arrêté".
La seconde concerne les lumières qui "suivent" un véhicule. Une planète ou une étoile basse sur l'horizon reste à la même position relative parce qu'elle est à des années-lumière : elle semble accompagner la voiture. Le cas de Sélestat, en 1994, est plus étrange que cela, mais le mécanisme explique une bonne partie des récits de poursuite.
Il faut y ajouter notre talent pour les formes : un cerveau humain est un détecteur de motifs, entraîné à repérer du mouvement et des silhouettes dans le bruit visuel, quitte à en inventer. Et il faut compter avec la mémoire, qui reconstruit. Le GEIPAN ne classe pas seulement l'étrangeté d'un cas, il évalue aussi sa consistance : un témoignage daté, situé, décrit avec une durée et une direction a une valeur ; un "point bleu qui faisait des S" n'en a presque aucune. C'est ainsi que 33 % des dossiers français finissent en C - non pas parce que le témoin a menti, mais parce qu'il ne reste rien à analyser.
Reste le noyau dur. Une centaine de cas classés D en France, dont trois en Alsace, résistent à l'enquête. Cela signifie "non identifié malgré les moyens engagés". Cela ne signifie pas "engin extraterrestre" : une absence d'explication documentée est une limite du dossier, pas une preuve de son contenu.
Bâle, 1566 : l'ancêtre des signalements
Il y a une ironie à signaler des lueurs dans le ciel alsacien et rhénan, car la plus célèbre de toutes précède de quatre siècles le premier dossier du GEIPAN.
Les 27 et 28 juillet 1566, des apparitions sont rapportées dans le ciel de Bâle, au lever et au coucher du soleil. Une gravure sur bois largement diffusée montre des globes rouges et noirs qui semblent s'affronter au-dessus de la ville. Le 27 août de la même année, un imprimé conservé à la Bibliothèque centrale de Zurich décrit une éclipse totale de Lune accompagnée d'un lever de soleil rouge. Certains commentateurs de l'époque, puis des historiens, interprètent ces phénomènes comme étant d'origine météorologique - un rapprochement avec des halos solaires a été proposé.
Retenez surtout le mécanisme : une population voit dans le ciel autre chose que le ciel ordinaire, ne dispose d'aucun cadre pour le nommer, et fabrique une image. Le bois gravé de 1566, c'est l'ancêtre du signalement viral : une observation, une gravure, une diffusion à grande échelle. Ce que nos smartphones font en trois minutes, les imprimeurs de Bâle le faisaient en trois semaines.
Que faire si vous voyez une lumière
Quelques réflexes suffisent à transformer une frayeur en donnée utile.
Notez l'heure exacte, la durée, la direction du déplacement et la hauteur apparente dans le ciel, ainsi que la météo et la présence éventuelle de bruit. Filmez si possible en posant le téléphone sur un support : les mouvements de votre main produisent à eux seuls des trajectoires spectaculaires. Vérifiez les prévisions de passages de satellites - les trains Starlink se repèrent facilement et ne sont visibles qu'en début ou en fin de nuit - et jetez un oeil à la position des planètes les plus brillantes.
Puis signalez-le. Le GEIPAN dispose d'un formulaire en ligne, la gendarmerie ne refuse pas un procès-verbal, et des bases associatives comme OVNI France, qui revendique près de 2 900 récits collectés depuis 2008, republient progressivement des synthèses d'observations. Un témoignage bien rempli a de la valeur même si l'explication est triviale : c'est ce qui permet de calibrer les autres.
Rien dans les archives ne porte le nom de la vallée de la Bruche, et aucune commission n'attend, dossier ouvert, que quelqu'un signale enfin le phénomène. Ce qui existe, c'est un massif sombre, riche en tourbières, traversé par des avions, survolé par des constellations de satellites, et depuis toujours propice aux lueurs qu'on ne s'explique pas. À chaque fois, la même tentation : donner à cette petite flamme le nom qu'on a sous la main - esprit, feu follet, vaisseau. Le travail du relevé consiste simplement à remplacer ce nom-là par autre chose : une heure, un azimut, une durée, et ce qu'on peut vérifier.