Des pilotes, des lumières... et des silences
En hiver 1971, trois pilotes de Mirage III de l'armée suisse signalent chacun la même observation : un point lumineux se déplaçant dans le ciel, avec des mouvements qu'aucun appareil connu ne pouvait exécuter à l'époque. Le phénomène dure plusieurs dizaines de minutes. Pas de radar. Pas de photo. Pas d'explication officielle. Juste des rapports militaires, aujourd'hui anonymisés, conservés dans les archives fédérales de Berne.

Ce que les archives contiennent vraiment
Les dossiers militaires suisses recensent des observations d'objets volants non identifiés (OVNI) depuis les années 1950. Dans le classeur E5465B de 1954, le service de renseignement des forces aériennes indique aux pilotes la marche à suivre en cas de rencontre : "Il n'est pas question pour nous de rechercher la composition, l'origine ou la destination de ces apparitions. Notre tâche consiste plutôt à enregistrer ces phénomènes dans un système ordonné."
Des formulaires multilingues ont été utilisés jusqu'aux années 1990 pour recueillir les détails : position, direction, élévation, taille relative, propulsion apparente, forme, vitesse. Mais la plupart de ces documents ont été détruits. Seule une poignée a été archivée.
Le cas emblématique de 1971
Le 23 février 1971, deux officiers à bord d'un Mirage III effectuent un vol de nuit au-dessus d'Interlaken. Ils observent un "heller Lichtpunkt" (point lumineux) se déplaçant rapidement, "avec un mouvement ondulé, comme un serpent", puis disparaître. Quelques heures plus tard, un autre pilote le signale au-dessus de Winterthour. Trois jours après, un troisième Mirage III le rapporte. Un schéma joint au rapport montre la trajectoire et la taille de l'objet.
Aucune trace radar. Aucune photo. Les originaux ont disparu ; seules des copies anonymisées subsistent. L'armée suisse affirme ne s'être jamais intéressée aux OVNI : "L'armée n'a pas et n'a jamais eu la mission de recueillir des informations ou des documents sur les OVNI."
Le scepticisme des témoins
Michel Perdrisat, ancien pilote de Mirage III âgé de 79 ans, se souvient de l'affaire. "C'était un vrai mystère, mais cela ne veut pas dire que c'était une soucoupe volante. Nous, les pilotes, nous sommes cartésiens. Il y a forcément une explication rationnelle." Un des signalements suggère une hypothèse : la rentrée d'un satellite. Mais l'explication ne colle pas à la durée des observations.
Et dans les archives, les autres cas
Parmi les observations recensées, plusieurs se révèlent être des canulars, des mauvaises interprétations ou des opérations de communication :
- 1971, Aire-la-Ville (Genève) : une prétendue soucoupe atterrissée, en réalité un canular organisé par la RTS avec l'aide des pompiers.
- 2016, Suisse romande : des lumières dans le ciel, filmées par des citoyens, finissent par être attribuées à un montage publicitaire.
- 2019, Sierre (Valais) : un objet lumineux au-dessus d'un centre commercial, largement partagé sur les réseaux, révélé comme une opération de pub pour la Foire du Valais.
Un intérêt officiel contesté
Officiellement, la Suisse ne tient ni statistique ni instance référente sur les OVNI. En 1988, la chaîne TSR a demandé à l'armée s'intéresser aux dossiers. La réponse : c'était un secret. En 2011, seul le Centro Ufologico della Svizzera italiana (CUSI) recensait encore des cas, avec environ 400 observations à son actif.
Le journaliste Luc Bürgin, quant à lui, affirme dans son ouvrage Geheimdossier UFOs que l'armée suisse s'est réellement intéressée aux OVNI dès les années 1950, et même qu'un général de l'armée aurait alerté des "appareils extraterrestres" en 1996. Ces affirmations reposent sur des ouvrages ufologiques, non sur des archives officielles. La Bibliothèque militaire fédérale précise pour sa part qu'un seul fonctionnaire a recueilli des observations "sans mandat officiel, dans le seul but de documenter sa passion".
Un phénomène sans précédent ? Pas vraiment
Depuis le XVIe siècle, le ciel suisse connaît des épisodes similaires. En 1566, un brochard imprimé à Bâle décrit des "boules noires" qui se croisent dans le ciel, "comme si elles menaient un combat". Interprété à l'époque comme un avertissement divin, ce phénomène est aujourd'hui expliqué par des halos optiques ou des phénomènes atmosphériques. Ufologue, il est lu comme une bataille d'ovnis.
Ce que l'on peut retenir
Les lumières dans le ciel suisse ont inspiré des décennies d'interprétations. Certaines observations, comme celle de 1971, sont documentées dans des rapports militaires, mais dépourvus de preuves instrumentales. La majorité des cas célèbres se révèlent être des canulars, des mauvaises interprétations ou des opérations de communication. L'absence de traces radar ou photographiques ne prouve ni la réalité ni la non-réalité d'un phénomène. Elle témoigne d'un écart persistant entre ce que les humains voient et ce que les institutions enregistrent.
Dans un monde où les drones, les projecteurs et les phénomènes optiques multiplient les illusions, la Suisse offre un enseignement précieux : voir, ce n'est pas forcément enregistrer. Et raconter, ce n'est pas toujours prouver.