Imaginez une nuit d'hiver, au fond d'un camp de bûcherons perdu dans la forêt québécoise. Les hommes sont loin de leur village pour le réveillon. Alors, pour revoir leurs femmes et leurs enfants l'espace de quelques heures, ils seraient prêts à tout. Même à signer un pacte avec le diable. Même à monter dans un canot qui vole.

C'est le point de départ de la chasse-galerie, la plus célèbre légende canadienne-française, à la fois effrayante, poétique et morale. Faut-il y voir un simple conte pour veillées ou le souvenir de quelque chose d'inexpliqué ?
Une légende née de deux mondes
Dès les débuts de la Nouvelle-France, des récits de canots ensorcelés filant dans le ciel circulent parmi les colons et les voyageurs. Leur origine serait double.
D'un côté, une vieille histoire venue du Poitou, en France : celle d'un chasseur condamné à poursuivre une chasse dans le ciel nocturne pour l'éternité, parce qu'il avait osé chasser le dimanche pendant la grand-messe. De l'autre, une légende autochtone évoquant un canot capable de voler.
De cette rencontre entre imaginaire français et mythes autochtones est née une créature folklorique unique, parfaitement adaptée à l'immensité du Saint-Laurent et aux longs hivers des chantiers forestiers. La France connaît d'ailleurs d'autres cortèges nocturnes redoutés, comme Les kannarez noz : légende bretonne des lavandières de nuit, preuve que la peur de ce qui hante la nuit voyage bien.
Du seigneur Gallery aux bûcherons du Nouvel An
Au commencement, il n'y a pas de canot, mais un homme. Un certain seigneur du nom de Gallery aurait commis un sacrilège au cours d'une chasse, comme le rappelle fr.wikipedia.org.
Selon certaines versions, il aurait chassé un dimanche pendant l'office religieux. Selon d'autres, il aurait poursuivi un cerf jusque dans une grotte habitée par un saint ermite. Celui-ci lui aurait défendu de toucher à l'animal, sous peine de malédiction éternelle. Gallery aurait désobéi. Depuis, il serait condamné à chasser pour toujours dans les airs, à la tête d'une chasse démoniaque.
C'est cette chasse maudite qui traverse l'Atlantique avec les colons. Puis, au Québec, elle change de monture.
La première attestation québécoise de la légende, rappelée par fr.wikipedia.org, date de 1881 : le récit "La Chasse Galerie" de Marie-Caroline Watson Hamlin. L'intrigue suit encore la trame poitevine d'un chasseur condamné à conduire la chasse démoniaque pour l'éternité, mais elle fait pour la première fois mention d'un canot volant, qui y prend la place du cheval.
Onze ans plus tard, tout se fixe. La version la plus connue est celle publiée en 1892 par Honoré Beaugrand, avec des illustrations d'Henri Julien et Raoul Barré. Selon fr.wikipedia.org, c'est elle qui fixe la plupart des codes de la légende québécoise, qu'elle n'a probablement pas inventée pour autant, puisqu'il existe d'autres versions. Ce sont désormais des bûcherons, et non plus un seigneur, qui prennent place à bord.
Le pacte et ses trois interdits sacrés
Dans la version de Beaugrand devenue classique, l'ambiance est celle de la veille du jour de l'An. Isolés dans leur camp, les bûcherons s'ennuient de leurs proches. L'un d'eux propose l'impensable : faire voler le canot pour rentrer fêter la soirée au village.
Les bûcherons font alors un pacte avec le diable : leur canot s'envole dans les airs et les transporte à toute allure, mais à trois conditions strictes. Comme le précise fr.wikipedia.org, ils ne devront ni blasphémer durant la traversée, ni toucher à une croix, et devront être de retour avant six heures le lendemain matin. Dans le cas contraire, ils perdraient leurs âmes.
Ne pas jurer, alors que le vide s'ouvre sous leurs pieds. Éviter les clochers d'église qui percent la nuit comme des pièges. Surveiller l'heure avec angoisse pour ne pas être surpris par l'aube. Voilà ce qui transforme un simple voyage en épreuve morale.
Le vol lui-même est décrit comme grisant et terrifiant : forêts qui défilent à une vitesse folle, villages endormis en contrebas, vent glacial qui fouette les visages, peur sourde de prononcer le mot de trop. Certains équipages reviennent sains et saufs, secoués mais ravis. D'autres, dans les variantes racontées au coin du feu, s'écrasent contre un clocher, se mettent à jurer dans la panique et se damnent.

Faut-il lire ces interdits comme de simples ressorts dramatiques ou comme une leçon très catholique sur la nostalgie, l'alcool, le blasphème et le respect du dimanche ? À chacun de trancher. Le mystère reste entier : pourquoi cette peur précise de toucher une croix du haut du ciel ?
Reste cette image qui mêle punition médiévale française, canot autochtone et bûcherons du XIXe siècle : par certaines nuits, paraît-il, on entend encore ramer au-dessus des sapins.