Peinture La Chasse de Wotan de Peter Nicolai Arbo (1872) : des figures montant des chevaux à travers un ciel sombre et orageux au-dessus d'un paysage désert, éclairées par une lueur dans les nuages
Paranormal

En Alsace, la chasse ne s'appelle pas galerus : vérité et légendes du Wüetisheer

L'expression "chasse galerus" n'est attestée nulle part : la chasse-galerie est d'origine poitevine et québécoise. En Alsace, le cortège nocturne s'appelle le Wüetisheer, un nom alémanique qui garde la trace du dieu Wotan. La tradition locale la plus connue est celle des deux frères de Ribeaupierre, au Saint-Ulrich et au Girsberg.

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Chaque hiver, quand le vent se lève sur les Vosges et que la nuit tombe sur les châteaux en ruine, on raconte encore qu'une meute passe dans le ciel. Il y a pourtant une erreur tenace dans la façon dont on parle de cette légende en France : l'expression "chasse galerus", qui ne s'atteste nulle part. Ce que l'Alsace a réellement, c'est un nom alémanique, une tradition germanique très ancienne, et un récit local bien précis - celui des deux frères de Ribeaupierre.

Peinture La Chasse de Wotan de Peter Nicolai Arbo (1872) : des figures montant des chevaux à travers un ciel sombre et orageux au-dessus d'un paysage désert, éclairées par une lueur dans les nuages
Peinture La Chasse de Wotan de Peter Nicolai Arbo (1872) : des figures montant des chevaux à travers un ciel sombre et orageux au-dessus d'un paysage désert, éclairées par une lueur dans les nuages - (source)

Une fausse piste : la chasse-galerie n'est pas alsacienne

La recherche du terme exact "chasse galerus" ne renvoie aucun résultat. Ce qui existe, c'est la "chasse-galerie" - avec un trait d'union, et une tout autre géographie.

La chasse-galerie est d'origine poitevine et québécoise. En Poitou, on parlait de "chasse galière", c'est-à-dire à cheval, ou de "chasse galopine". L'étymologie par un certain seigneur Gallery, maudit après avoir chassé un dimanche ou traqué un cerf jusqu'à la grotte d'un ermite, semble avoir été construite a posteriori. C'est au Québec que la légende a trouvé sa forme la plus célèbre : des bûcherons du bassin de la Gatineau passent un pacte avec le diable pour aller retrouver leurs amies le soir du Réveillon, et gagnent un canot volant à la place du cheval. La première attestation québécoise date de 1881 ; la version que tout le monde connaît, celle d'Honoré Beaugrand, paraît en 1892.

Rien de tout cela ne mène à l'Alsace. Mêler les deux, c'est écraser deux traditions distinctes sous un même mot séduisant - et perdre au passage ce qui rend la chasse alsacienne intéressante.

Le nom alsacien : un dieu caché dans le vocabulaire

Sur le Rhin, le cortège nocturne a d'abord un nom : le Wüetisheer, sous des dizaines de variantes dialectales. Dans les dialectes alémaniques et souabes, ce mot porte la trace du dieu Wotan, autrement dit Odin. Le lien entre la chasse et le dieu germanique n'y est pas une interprétation savante venue d'en haut : il est inscrit dans la langue populaire elle-même.

Gravure en noir et blanc de la Chasse sauvage d'Odin par Friedrich Wilhelm Heine : cavaliers galopant à cheval dans le ciel au-dessus d'un paysage, avec une figure allongée sur le sol en dessous
Gravure en noir et blanc de la Chasse sauvage d'Odin par Friedrich Wilhelm Heine : cavaliers galopant à cheval dans le ciel au-dessus d'un paysage, avec une figure allongée sur le sol en dessous - (source)

Les Allemands appellent le phénomène la Wilde Jagd, la chasse sauvage, aussi appelée Wilde Heer ("armée sauvage") ou Wilde Fahrt. C'est Jacob Grimm, dans sa Deutsche Mythologie de 1835, qui a fixé le terme générique "Wilde Jagd". En France, les clercs médiévaux ont parlé de la Mesnie Hellequin ; en Bretagne, on parle encore de l'Ankou ; en Scandinavie, d'Odensjakt, la chasse d'Odin, ou d'Oskorei. Un même fonds, des centaines de visages.

Le calendrier : la nuit entre Noël et l'Épiphanie

Toutes les versions convergent sur un moment de l'année : l'hiver, autour du solstice. Dans le monde germanique, on situe le passage de la chasse surtout dans les Rauhnächte, les "nuits creuses" qui vont de Noël à l'Épiphanie - du 25 décembre au 6 janvier dans le comptage populaire hérité de l'Antiquité romaine. Le carnaval, le vendredi saint et d'autres périodes sont aussi mentionnés ici ou là, mais le coeur du récit reste ce dégel du calendrier où l'année bascule.

Cette convergence se retrouve dans le plus ancien récit complet conservé : l'épisode que rapporte le moine anglo-normand Orderic Vital, survenu dans la nuit du 1er janvier 1091, en Normandie, à la période séparant Noël de l'Épiphanie. Un prêtre nommé Walchelin y rencontre, aux abords de Bonneval, une troupe terrifiante de guerriers, de prêtres, de femmes et d'enfants, reconnaissant parmi eux des morts qu'il connaissait : la "famille d'Arlekin" - la Mesnie Hellequin, dont le nom survivra dans le personnage d'Arlequin. Orderic Vital ne le met par écrit que vers 1135.

Que faire si la chasse passait ?

Les récits anciens partagent aussi un manuel de survie. On s'allonge par terre. On s'enferme chez soi et l'on prie. On trace un cercle, on tend un bâton en travers, on brandit une croix, on fait des moulinets au-dessus de sa tête. On ne regarde pas. On ne raille pas. Dans les traditions germaniques, contempler volontairement le cortège faisait enfler la tête du témoin jusqu'à ce qu'il ne puisse plus la rentrer par la fenêtre ; se moquer de l'armée garantissait le malheur.

Voir la chasse pouvait annoncer la guerre, la disette, une épidémie - ou la mort du témoin. Parfois, au contraire, une musique douce se faisait entendre, et l'on y voyait un bon présage. Les imprudents qui réclamaient au passage "une part du gibier" voyaient tomber des cadavres humains, entiers ou en morceaux. Une règle traverse toutes les versions : on n'interpelle pas ce qui passe au-dessus de vous.

Les témoignages anciens du monde germanique

Si la Normandie fournit le premier récit, l'espace germanique possède ses propres traces écrites, plus tardives mais précises. Dans le roman Reinfried von Braunschweig, vers 1300, une troupe de chevaliers "ruisselle" comme daz Wuotez her - l'armée de Wotan. Plus net encore : le Münchner Nachtsegen du XIVe siècle énumère les esprits qui errent la nuit, et nomme "Wûtanes her und alle sîne man" - l'armée de Wotan et tous ses hommes. À partir du XVe siècle, les témoignages s'accumulent ; Renward Cysat, secrétaire de la ville de Lucerne, consignera au XVIe siècle les croyances sur le Guotisheer ou Wuotinshör.

Ruines de trois châteaux médiévaux sur une colline boisée de Ribeauvillé en Alsace, avec des vignes en premier plan sous un ciel bleu et nuageux
Ruines de trois châteaux médiévaux sur une colline boisée de Ribeauvillé en Alsace, avec des vignes en premier plan sous un ciel bleu et nuageux - (source)

Il faut ici une prudence que recommandent les spécialistes : des expressions comme "armée furieuse" existaient déjà sans renvoyer forcément à la légende. Le Rolandslied, vers 1100, parle de l'armée du Pharaon en wôtigez her. L'identification n'est jamais mécanique.

Comment les savants ont-ils expliqué la chasse ?

Trois grandes familles d'explications se croisent depuis le XIXe siècle, et elles ne s'excluent pas nécessairement.

La première est naturaliste : la chasse serait la traduction légendaire des tempêtes hivernales, du fracas du vent dans les forêts, parfois des vols d'oiseaux migrateurs. Nilsson rapproche les cris de la chasse d'Odin de ceux des mouettes hivernales en Scanie ; un poème bernois explique le bruit par les hiboux ; un récit de folklore consacré aux Ardennes évoque, lui, des nuits d'orage où les anciens fermaient les volets et rentraient les chiens.

La seconde est sociologique et rituelle : Otto Höfler y voit la mémoire de cortèges masqués de jeunes hommes liés au culte des morts et aux compagnonnages guerriers pré-chrétiens. Kris Kershaw élargit le rapprochement à d'autres bandes guerrières indo-européennes, comme les Maruts indiens. Jan de Vries invoque les masques de Yule et le feralis exercitus romain, l'armée funèbre.

La troisième est théologique : les clercs médiévaux ont relu le cortège comme une troupe d'âmes du purgatoire en marche. Selon Claude Lecouteux, ces récits avaient aussi une fonction calendaire - on dressait tables et festins pour les "Dames de la Nuit" dont dépendaient la fertilité des sols, des troupeaux et des hommes.

Reste une réserve fondamentale, formulée dans un cours d'histoire culturelle de l'université de Caen : aucun récit écrit médiéval ne réunit à lui seul tous les éléments du mythe. Le chasseur sauvage "complet" - cavalcade, chiens, cor, masques, solstice, chef diabolique - est une figure recomposée par accumulation de variantes régionales. La légende que nous racontons aujourd'hui est une mosaïque, pas un bloc.

À Ribeaupierre : la chasse infernale des deux frères

L'Alsace ne se contente pas d'emprunter : elle a ses propres récits, attachés à des lieux que l'on peut encore visiter. Le plus beau est celui des deux châteaux du Haut-Rhin, le Saint-Ulrich et le Girsberg, dressés face à face au-dessus de Ribeauvillé.

Le site touristique Coze le raconte ainsi : deux seigneurs, frères, vivaient dans ces deux châteaux et s'entendaient à merveille. Chaque matin, le premier debout lançait une flèche sur le volet de l'autre pour le réveiller. Le plus jeune tomba amoureux de la fille du roi des ménétriers ; l'aîné, jugeant qu'il s'agissait d'une mésalliance, se fâcha, et chacun regagna son château en mauvais termes. Repenti, l'aîné tira le lendemain matin sa flèche de réveil. Au même instant, son frère ouvrait sa fenêtre et recevait la flèche en plein coeur. Fou de douleur, l'aîné disparut dans la forêt, et on ne le revit plus jamais.

Depuis, raconte la légende, chaque année, à la date anniversaire de ce tragique jour d'octobre, une chasse infernale fait écho dans la montagne entre les deux châteaux, de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube. Et personne ne se risque à sortir avant le lever du jour, de peur d'être emporté par les fantômes.

Il faut dire ce qu'est cette source : un site touristique, pas un travail savant. Elle nous renseigne sur la manière dont l'Alsace raconte aujourd'hui son patrimoine nocturne, non sur la datation précise de la tradition. Mais le détail du passage aérien lié à une faute individuelle - un sacrilège ou un crime - est exactement le motif que l'on retrouve partout dans les chasses fantastiques : le grand chasseur qui quitte la messe au son du cor, le seigneur maudit qui chevauche le ciel pour l'éternité.

Les autres cavaliers du ciel alsaciens

La chasse n'est qu'une figure parmi d'autres dans le ciel alsacien. À Colmar, le Nachtkalb, "veau de nuit", erre dans les rues et s'attaque aux noctambules, notamment aux ivrognes, près de la collégiale Saint-Martin et du Koïfhus. À Kaysersberg, on conte l'Homme-volant, un jeune vigneron emporté dans les airs. Le rocher de Saverne garde les traces de fer du cheval du duc lorrain Charles, dit la légende, après un saut prodigieux - ou une poursuite d'ennemis. Près de Ribeaupierre, le Maïdebrunne, chez les Wegeinburg et les Hohenburg, abrite le fantôme d'Edwige et ses myosotis "Vergissmi nit".

Les sources savantes sur ce corpus alsacien existent, mais elles sont difficiles d'accès : un article de la revue Persée sur les contes du théâtre alsacien strasbourgeois y évoque la "Chasse Sauvage venue de l'au-delà" et un "Chasseur Furieux" ; une publication d'OpenEdition rapproche le tribunal nocturne du Guirbaden du motif de la chasse sauvage. Ces pages n'ont pas pu être consultées ici : ce sont des pistes de lecture, pas des preuves à l'appui de quoi que ce soit.

Que reste-t-il de la chasse ?

Le Wüetisheer a ceci d'étrange qu'il a survécu à tout. Au dieu Wotan christianisé en diable, aux clercs qui en ont fait une armée de purgatoire, aux grammairiens qui l'ont fixé dans un livre de 1835, aux contes touristiques qui l'ont transformé en attraction. À chaque époque, il a absorbé la peur de son temps : la tempête, la guerre, l'épidémie, la mort prématurée.

Rien ne permet d'affirmer qu'une meute passe réellement au-dessus des Vosges les nuits d'hiver. Mais elle y est passée dans les mots et les gestes - fermer les volets, rentrer les chiens, ne pas sortir -, et dans la mémoire de lieux comme le Saint-Ulrich.

Et si, quelque part dans les forêts vosgiennes, une nuit de tempête, vous entendez une meute sans savoir d'où vient le bruit : les anciens vous conseillaient une seule chose. Ne levez pas la tête.

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Questions fréquentes

Existe-t-il une "chasse galerus" en Alsace ?

Non : une recherche du terme exact "chasse galerus" ne renvoie aucun résultat et aucune des sources consultées ne l'atteste. Ce qui existe, c'est la "chasse-galerie" (avec un trait d'union), d'origine poitevine et québécoise, sans lien avec l'Alsace.

Comment s'appelle la chasse fantastique en Alsace ?

Dans les dialectes alémaniques et souabes, le cortège nocturne s'appelle le Wüetisheer, sous de nombreuses variantes dialectales. Ce mot porte la trace du dieu Wotan (Odin) : le lien entre la chasse et le dieu germanique est inscrit dans le vocabulaire populaire lui-même.

Quelle est la légende alsacienne la plus célèbre de chasse infernale ?

Celle des deux frères de Ribeaupierre, racontée par le site touristique Coze : deux frères vivaient dans les châteaux du Saint-Ulrich et du Girsberg, face à face au-dessus de Ribeauvillé. Après une brouille sur le mariage du plus jeune avec la fille du roi des ménétriers, l'aîné tira sa flèche de réveil au moment exact où son frère ouvrait sa fenêtre, et le tua en plein coeur. Fou de douleur, l'aîné disparut dans la forêt, sans qu'on le revoie jamais. Depuis, une chasse infernale ferait écho chaque année, à la date anniversaire de ce tragique jour d'octobre, de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube.

Quand la chasse fantastique passe-t-elle selon les traditions germaniques ?

Surtout pendant les Rauhnächte, les "nuits creuses" qui vont de Noël à l'Épiphanie - du 25 décembre au 6 janvier dans le comptage populaire hérité de l'Antiquité romaine. Le carnaval, le vendredi saint et d'autres périodes sont aussi mentionnés, mais le coeur du récit reste cette période où l'année bascule.

Que fallait-il faire si la chasse passait ?

Les récits anciens conseillent de s'allonger par terre, de s'enfermer chez soi et de prier, de tracer un cercle, de tendre un bâton en travers ou de brandir une croix. Surtout, on ne regarde pas et on ne raille pas : dans les traditions germaniques, contempler volontairement le cortège faisait enfler le crâne du témoin, et se moquer garantissait le malheur.

Sources

  1. 'Der wilde Jäger', le Chasseur Féroce, à Ottrott · autour-du-mont-sainte-odile.fr
  2. La chasse-galerie | Musée des beaux-arts du Canada · beaux-arts.ca
  3. [PDF] le folk-lore.' - de france · berose.fr
  4. La voix du cor - Brill · brill.com
  5. La Chasse-galerie | Lavaltrie | Spectacles · chasse-galerie.ca
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Léa Talbot @shadow-hunter

Le paranormal me fascine depuis l'enfance, quand ma grand-mère me racontait ses histoires de revenants bretons. Aujourd'hui journaliste pigiste à Brest, j'aborde l'inexplicable avec un mélange de curiosité et d'esprit critique. Je présente les faits, les témoignages, les théories – sans trancher. À toi de te faire ton avis. Je crois qu'il y a des choses qu'on ne comprend pas encore. Pas forcément des fantômes, mais... quelque chose.

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