Le carnaval de Granville, célébré chaque année dans cette ville portuaire de la Manche, figure parmi les plus grands carnavals de l'ouest de la France. Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2016, il ne fait l'objet d'aucun récit de hantise, de maison hantée ou de phénomène surnaturel. La question se pose pourtant, y compris en ligne : le carnaval de Granville est-il lié à des fantômes ou au paranormal ?

Aucune source historique - presse, archives municipales, sites institutionnels - n'associe cette fête à des phénomènes surnaturels. Le mot "fantômes" n'apparaît pas dans les récits qui documentent les origines du carnaval ; il n'est employé ici que par métaphore, pour dissiper une confusion fréquente et pour dire ce que la mémoire d'un port de pêche contient réellement : le souvenir d'hommes partis au large qui ne sont pas tous revenus. La Normandie a ses maisons hantées et ses châteaux volontiers peuplés de revenants, mais rien de tel à Granville. Car si les archives ne racontent aucune hantise, elles racontent autre chose : une fête née du départ des marins, ancrée dans la vie d'un port.
Une origine maritime, pas mystique
Le carnaval de Granville s'est développé à partir de la fin du XIXe siècle, ancré dans l'histoire maritime de la ville. La pêche à la morue était alors l'activité principale du port, du XVIe siècle jusqu'au début du XXe. Les pêcheurs, appelés "Terre-neuvas", partaient chaque année pour de longues expéditions vers les bancs de Terre-Neuve, au large du Canada. Leurs départs avaient lieu aux alentours de Mardi gras.
Le carnaval servait alors à la fois de fête et de préparation : il permettait aux marins et à leurs proches de faire provision de gaieté et de refrains avant d'affronter les tempêtes et les longs mois de séparation en mer. L'office de tourisme local rappelle qu'en 1872, une grande fête est montée en l'honneur des Terre-neuvs.
La première édition dotée d'un comité d'organisation se tient le 7 février 1875, avec musiques, groupes et huit chars. Cette date marque un tournant dans l'organisation de la fête, non l'invention de la liesse granvillaise : des traditions festives existaient avant, à commencer par la cavalcade de la Mi-Carême de 1867, déjà organisée au bénéfice des plus démunis. Le carnaval s'inscrit dans cet élan plus ancien de fêtes de bienfaisance : parmi les chars de la cavalcade, un "char de la charité" récolte des fonds pour l'aide aux plus pauvres. Cette figure disparaît dans les années 1960, avant d'être reprise en 2003 : depuis, le dernier char de la parade collecte des fonds pour une association granvillaise.

L'histoire de la fête connaît des interruptions documentées : une trêve forcée de 1915 à 1919 pendant la Première Guerre mondiale, la tradition reprenant en 1920, puis un arrêt complet jusqu'en 1947 après la Seconde Guerre mondiale. La fête reprend ensuite, s'adaptant aux transformations sociales et techniques du XXe siècle.
Des fantômes métaphoriques
Si l'on cherche des fantômes au carnaval de Granville, on n'en trouve pas dans les sources historiques. Aucun récit, aucune archive, aucun journal ne relie la fête à des revenants ou à un rituel hanté. Le terme n'est utilisé ici que de façon imagée, pour répondre à une confusion répandue et pour désigner ce que l'imaginaire d'un port de pêche associe naturellement à la mer : les disparus.
Les pêcheurs partant vers Terre-Neuve couraient des risques réels : tempêtes, maladies, naufrages. Ce sont ces figures lointaines, perdues dans la brume, que l'on peut métaphoriquement assimiler à des fantômes - le souvenir des hommes morts en mer, porté par la mémoire collective d'une ville de marins. Il s'agit d'une lecture, non d'un fait établi.
Un projet documentaire, lui, est bien réel, et il aide à comprendre d'où vient cette impression d'images "spectrales". Fin 2022, la Communauté de communes de Granville Terre & Mer, en partenariat avec les Archives départementales de la Manche, a lancé un appel à films : les habitants étaient invités à apporter leurs bobines. Du 16 au 18 janvier 2023, ils ont été accueillis à la médiathèque de Granville pour les confier. Cet inventaire a recensé 75 documents audiovisuels consacrés au carnaval, des images festives couvrant 39 éditions entre 1932 et 2005. Ces films ne proviennent donc pas d'un fonds constitué au fil des décennies, mais d'une collecte participative menée auprès des Granvillais.
Ils ont été tournés par des amateurs, d'abord en 9,5 mm - format lancé par Pathé en 1922 et longtemps dominant - puis en 8 mm Kodak, arrivé sur le marché français quelques années après sa sortie en 1932, et plus tard en 16 mm, dont l'usage devient emblématique de l'"âge d'or des cinéastes amateurs" après la Seconde Guerre mondiale, porté notamment par la création du Ciné Photo Club du Sud Manche en 1947. Souvent en noir et blanc, vieillis, parfois flous, ces documents peuvent prêter à l'imagination. Leur apparence spectrale relève d'un simple effet de pellicule dégradée et d'époque révolue, non d'une présence surnaturelle : ce que l'on voit à l'écran, ce sont des visages et des chars bien vivants, saisis un jour de fête.
Il ne s'agit pas d'histoires surnaturelles, mais de la mémoire qui se matérialise à travers ces images. Elles témoignent d'une communauté engagée dans une tradition populaire forte.
Le bûcher du Bonhomme Carnaval : un rituel ancré
Le point culminant du carnaval se déroule le dernier jour, avec la "cavalcade illuminée" suivie de l'exécution symbolique du Bonhomme Carnaval. Ce personnage est conduit au bûcher sur le port de Granville, signifiant la fin des festivités, avant la bataille de confettis et la soirée d'intrigues.
Rien de hanté ni de surnaturel dans ce geste. On y reconnaît une pratique présente dans de nombreux carnavals européens : le bouc émissaire incarne l'hiver ou la période carnavalesque, et son incinération symbolise le renouveau, le retour à l'ordre avec le Carême. Ce n'est pas une légende locale, mais un rituel largement répandu dans les fêtes populaires - ce qui explique sans doute qu'on ait pu, à tort, y voir une histoire de fantômes.
Une fête moderne et bien documentée
Aujourd'hui, le carnaval de Granville est une fête moderne, organisée par des associations et des comités de quartier. Elle réunit une quarantaine de chars satiriques et environ 3 000 carnavaliers. Le travail documentaire mené sur les archives du carnaval évoque "près de 130 000 personnes" venues de toute la France ; les estimations de fréquentation varient selon les sources et les années. Les chars satiriques, les fanfares, les bals et les "intrigues" - ces plaisanteries orchestrées le mardi soir, où des personnes déguisées vont distiller rumeurs et règlements de comptes - font de cette semaine un moment fort de la vie locale.
Le carnaval est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO depuis 2016, après un dossier déposé en 2013 et une candidature officielle de la France confirmée par le ministère de la Culture en juin 2014. Il figure également à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel français. Sa valeur tient à une histoire réelle, documentée par des archives, des journaux et des collections privées, et à un ton satirique presque intact depuis 1875. La prochaine édition, la 153e, est annoncée du 5 au 9 février 2027.
En somme, le carnaval de Granville n'a pas besoin de fantômes pour être captivant. Son âme réside dans la fête, la satire et la mémoire collective d'une ville qui célèbre ses racines maritimes - sans rien ajouter d'irréel.