La scène se joue à la nuit tombée, dans une forêt assez épaisse pour qu'on n'y distingue rien. Une équipe de rabatteurs frappe les troncs de coups de bâton réguliers : le bruit doit effaroucher l'animal, le déstabiliser, le pousser vers le bas du versant. Là, un volontaire attend, sac ouvert, investi d'une mission flatteuse - capturer le dahu. Les autres s'éloignent. Puis les coups de bâton s'espacent, s'éteignent, et le silence finit par apprendre au porteur du sac ce que personne ne lui a dit : il n'y a pas de dahu, et il est seul.

Cette histoire circule dans les Alpes, le Jura, les Vosges, en Suisse romande, en Vallée d'Aoste, sous des noms qui changent de vallée en vallée. Elle est généralement racontée comme une plaisanterie montagnarde, un rite de bizutage bon enfant. C'est à peu près juste, mais incomplet : le dahu n'est pas seulement une blague, c'est un dispositif. Il possède une anatomie, un mode d'emploi, une distribution des rôles et un mode de transmission. Et sa fonction principale n'est pas de faire croire à un animal, mais de révéler à qui l'on peut raconter n'importe quoi.
Une bête dont l'absurdité est le programme
Le dahu est décrit comme un mammifère des pentes, dont deux des quatre pattes sont plus courtes que les autres - non pas devant/derrière comme chez le kangourou, mais gauche/droite. La sélection naturelle expliquerait cette asymétrie : l'animal tient mieux sur les versants. Conséquence : il ne peut se déplacer que dans un sens, le long de la montagne, sans pouvoir faire demi-tour. On distingue même deux sous-espèces, l'une tournant dans un sens, l'autre dans l'autre, dont la rencontre pose des problèmes pratiques que les conteurs ne se privent pas de détailler.
Cette anatomie est souvent présentée comme un chef-d'oeuvre de naïveté. Elle est surtout un chef-d'oeuvre d'ingénierie narrative, et chaque détail y remplit une fonction. Les pattes asymétriques expliquent pourquoi on ne le voit jamais : il est toujours sur l'autre flanc, ou déjà reparti dans sa direction obligatoire. La rotation imposée rend cohérentes les histoires de poursuite. Et la précision technique - sens de rotation, croisement des deux sous-espèces, comportement au sommet d'un cratère - fabrique ce que l'on pourrait appeler un effet de détail : plus un récit est dense, causal, cohérent, plus il paraît vrai. Un animal inventé de façon vague se dissout ; un animal inventé avec un fonctionnement interne tient debout.
Un sac, des bâtons et quelqu'un en contrebas
Les recettes de chasse varient, mais la structure est stable. Version classique : battue nocturne, rabatteurs, novice posté en contrebas avec le sac. Version sans accessoire : se placer derrière le dahu et l'appeler - l'animal, sociable, se retourne, perd l'équilibre, il n'y a plus qu'à le ramasser. Le novice apprend donc à imiter le cri, et c'est la modulation de sa voix, de plus en plus hésitante au fil de la chasse, qui divertit ses compagnons.
Ailleurs, on attend l'animal à son point d'eau avec un sac de jute, pieds nus dans l'eau pour masquer son odeur, mains immergées aussi, la nuit, de novembre à février. Ou bien on dispose du poivre sur de grosses pierres plates : le dahu renifle, éternue, s'assomme lui-même contre la pierre. Cette dernière ruse est connue ailleurs pour attraper des oiseaux ou de petits rongeurs - le folklore recycle ses trucs.
Ce qui frappe, c'est la théâtralité. Il faut une forêt sombre, un horaire nocturne, un accessoire, un rôle valorisant pour la dupe. La chasse au dahu est une mise en scène avec un metteur en scène, des acteurs, un public complice et une chute. Le fait qu'elle se déroule de nuit n'est pas un hasard : l'obscurité empêche toute vérification et transforme chaque branche cassée en preuve.
Un nom par vallée, une seule étiquette
Dairi dans le Jura, dari dans la vallée de Joux, darou dans les Vosges, darhut en Bourgogne, tamarou dans l'Aubrac, tamarro en Catalogne et en Andorre, rülbi dans le Haut-Valais, tahu en Boulonnais, couriau dans la Drôme, chastre en Provence, bitarde en Picardie - où l'animal chassé est un oiseau, et où la plaisanterie s'est pratiquée jusque dans les années 1970. En Basse-Bretagne, il porte d'autres noms encore, et n'a pas les pattes courtes.
Cette profusion est l'élément le plus intéressant du dossier et le plus contraire à l'idée d'une invention récente et unique. Une blague née dans un village ne se dote pas spontanément d'une douzaine de noms régionaux et de variantes morphologiques adaptées aux terrains locaux - forêts de Bourgogne, pentes savoyardes, campagne picarde. Tout indique un motif oral ancien et largement enraciné, ensuite standardisé sous le nom alpin de "dahu" et promu au rang d'emblème des montagnes françaises.
Une piste, souvent citée mais fragile : le nom de la bête serait aussi celui du nigaud. Un travail de 1945 (Chartois et Claudel) rapproche le savoyard daru, "nigaud", et le provençal darut, "niais, bête". Si ce glissement est réel, le canular serait inscrit dans la langue elle-même : partir à la chasse au daru, ce serait déjà partir à la chasse à l'idiot. L'étymologie exacte et la date de naissance du dahu, en revanche, ne sont pas établies. La notice encyclopédique qui sert de base à la plupart des reprises - y compris cet article - porte d'ailleurs un avertissement sur son manque de sources. Il faut donc distinguer ce qui est bien documenté (les variantes, le rituel, la carte des noms) de ce qui reste une hypothèse (l'origine, la filiation avec d'éventuelles figures de croquemitaines).
Ce que la farce fabrique : du lien et parfois des dégâts
La chasse au dahu sert d'abord à intégrer. Elle se pratique entre villageois, dans les clubs alpins, en colonie de vacances, lors de soirées de station de ski. Le nouveau venu est testé : sait-il le terrain, connaît-il les gens d'ici, a-t-il déjà entendu l'histoire ? Car le dispositif abandonne le naïf dans un environnement qu'il maîtrise mal. Le message social est encodé dans la géographie : celui qui connaît les chemins appartient au pays ; celui qui doit rentrer seul à tâtons, non.
Le bénéfice est un récit. La notice consacrée au dahu le dit très bien : ces farces n'étaient pas nécessairement méchantes, mais leur préparation et leurs péripéties alimentaient les conversations au café, à la veillée, pendant les repas de moisson, parfois pendant des années. La communauté ne pouvait d'ailleurs pas renouveler l'exploit souvent : il fallait qu'un étranger, un apprenti, un saisonnier, une visiteuse de la ville passe par là sans avoir jamais entendu parler de l'affaire.
Le revers existe. La même notice rapporte qu'en 1934, dans un village de Vendée, un valet de ferme de quinze ans invité à une chasse au bitard comprit sur le tard la plaisanterie et se vengea en saccageant les jardins de toutes les fermes où travaillaient ses moqueurs. L'anecdote vaut ce qu'elle vaut - elle est reprise de seconde main - mais elle rappelle une asymétrie que le récit rétrospectif a tendance à effacer : le coût de la blague est supporté par celui qui a le moins de pouvoir pour la rendre, et la riposte, quand elle vient, est matérielle et collective, faute de pouvoir être verbale. Une humiliation bien racontée reste une humiliation.
Le cousin américain, et ce que la comparaison prouve
La structure du canular se retrouve ailleurs. Aux États-Unis, la snipe hunt envoie le novice tenir un sac dans le noir tandis que les autres tapent dans les buissons. Le jackalope du Far West est une chimère de taxidermie. En Écosse, le wild haggis est décrit avec des pattes inégales, ce qui l'oblige à tourner autour des collines. Dans les Alpes, le tatzelwurm joue un rôle voisin.
Faut-il en conclure à une diffusion ? Non, et c'est une faute que commettent beaucoup de recensions. Rien n'établit de filiation entre le dahu alpin et la chasse au "snipe" américaine. La ressemblance s'explique plus économiquement : le canular de la bête introuvable repose sur un petit nombre de contraintes très efficaces - une proie plausible, une absurdité physique mémorisable, une nuit, un accessoire, un complice collectif. Ce sont les mêmes contraintes qui produisent les mêmes scénarios sur des continents différents. La comparaison éclaire la mécanique ; elle ne démontre pas une généalogie.
Pourquoi on y croit, le temps d'une soirée
Il serait confortable de traiter la dupe comme une personne crédule. Les mécanismes à l'oeuvre sont plus ordinaires, et ils fonctionnent sur à peu près tout le monde.
Le premier est l'autorité du groupe : les rabatteurs sont présentés comme de meilleurs marcheurs, de meilleurs connaisseurs du terrain. Refuser la mission flatteuse reviendrait à s'exclure soi-même. Le deuxième est le conformisme : personne, dans l'assistance, ne signale l'absence de l'animal, puisque tout le monde joue. Le troisième est le biais de confirmation : une branche craque, un buisson bouge, et l'hypothèse "il arrive" se renforce d'elle-même. Le quatrième est l'escalade d'engagement : après une heure d'attente, partir serait reconnaître qu'on a été le dindon ; rester coûte moins cher que d'admettre. Le cinquième est l'obscurité, qui empêche de trancher.
Reste une différence de nature avec les mystères qui, eux, exigent la foi. Personne, ou presque, ne soutient que le dahu existe : la bête ne demande pas d'être crue, elle demande d'être avalée le temps d'une soirée, par une personne désignée. C'est ce qui la sépare de la bête du Gévaudan, de Bigfoot ou des canulars ovni, où des gens croient sincèrement - et où l'inventeur du récit ne sait parfois plus lui-même qu'il l'a inventé. Le dahu, lui, a des auteurs, une date de fin et un public qui rit. Son efficacité symbolique tient précisément à cette mauvaise foi assumée : c'est un mystère dont tout le monde connaît la réponse, sauf celui qui la cherche dans le noir.
Le dahu a fini par devenir une marque : produits dérivés, animations touristiques, chansons, sujets télévisés, et jusqu'à des chimères de musée assemblées à partir de peaux de chamois reteintées, selon la présentation qu'en donne le Muséum de Grenoble. Cette conversion en produit a un risque, ténu : que la bête reste comme logo une fois le rituel oublié, et qu'il ne reste plus alors qu'un animal de carte postale, sans la nuit, sans les bâtons, sans personne en contrebas.
Car ce que la chasse au dahu met réellement à l'épreuve n'est pas l'existence d'un mammifère asymétrique. C'est la crédulité d'un nouveau venu, et, du même mouvement, la propension d'un groupe à passer une soirée aux frais de quelqu'un d'autre. Le naïf n'est pas plus bête que les autres : il a simplement été placé, une heure durant, à l'endroit exact où n'importe qui se serait laissé prendre.