Le 16 juin 2026, François-Xavier Bellamy a publié dans Le Figaro une tribune qui secoue le landerneau politique. « Le gouvernement français veut-il vraiment lutter contre l'immigration illégale ? » — la question est directe, presque brutale. Elle tombe au lendemain du vote du « règlement retour » au Parlement européen, un texte que le député LR a contribué à négocier et qui promet de révolutionner les expulsions. Mais derrière l'interpellation médiatique se cache un problème bien plus concret : le gouffre entre les discours de fermeté et les chiffres réels de l'expulsion.

« Le gouvernement veut-il vraiment lutter ? » – ce que dit Bellamy dans sa tribune du Figaro
Le postulat de Bellamy est simple : l’Europe vient de se doter d’un outil inédit pour expulser les déboutés du droit d’asile, mais le gouvernement français semble hésiter à s’en servir. Dans sa tribune, il écrit : « Après des décennies d’échec, et huit ans de blocage dans la révision de la directive précédente, nous mettons fin à l’impuissance de l’Europe face à l’immigration illégale. » Le message s’adresse directement à l’exécutif : si vous ne saisissez pas cette opportunité, c’est que vous ne voulez pas vraiment agir.

La tribune s’inscrit dans un contexte politique tendu. La loi asile-immigration de 2024 a déjà durci plusieurs dispositifs, mais les résultats peinent à convaincre. L’extrême droite progresse dans les sondages, et Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, tente d’incarner une ligne ferme tout en restant dans les clous républicains. Bellamy, lui, n’a pas ces contraintes : il peut taper fort, et il le fait.
Un adversaire politique qui s’invite dans le débat européen
François-Xavier Bellamy n’est pas un inconnu. Né en 1985 à Paris, agrégé de philosophie, normalien, il a été adjoint au maire de Versailles avant de devenir député européen en 2019. Vice-président exécutif des Républicains depuis 2023, il incarne une droite conservatrice, intellectuelle, qui refuse le repli identitaire mais assume une ligne ferme sur l’immigration. Sa tribune dans Le Figaro n’est pas un simple exercice de communication : c’est une prise de position politique qui vise à embarquer l’opinion au-delà de son camp.
Bellamy parle aux jeunes comme aux électeurs traditionnels de droite. Son argumentaire mêle souveraineté nationale et efficacité administrative : il ne s’agit pas de stigmatiser les étrangers, dit-il, mais de faire respecter les décisions de justice. Quand un juge ordonne une expulsion, celle-ci doit être exécutée. Point barre.
Le « règlement retour » comme étendard
Le texte européen adopté le 17 juin 2026 par 418 voix contre 218 crée une nouveauté juridique majeure : la possibilité d’installer des « hubs de retour » dans des pays tiers, hors de l’Union européenne. Concrètement, un débouté du droit d’asile pourrait être transféré dans un centre situé au Maroc, en Tunisie ou ailleurs, en attendant son expulsion définitive. Le règlement supprime aussi l’effet suspensif automatique des recours contre les OQTF et allonge la durée maximale de rétention à 24 mois.
Bellamy, qui a négocié le texte au sein du PPE, demande au gouvernement français de l’appliquer immédiatement. Sa question implicite est acérée : si le gouvernement ne crée pas ces hubs, s’il n’utilise pas les nouveaux outils, c’est qu’il ne veut pas vraiment lutter contre l’immigration illégale. Une accusation qui met l’exécutif face à ses contradictions.
OQTF : le gouffre entre les ordres d’expulsion et les retours réels
Si la question de Bellamy a du poids, c’est parce que les chiffres lui donnent raison sur un point : le système français produit énormément d’ordres de quitter le territoire, mais très peu de retours effectifs. En 2025, la France a émis 137 550 OQTF, soit le record absolu de l’Union européenne. Pourtant, seules 14 940 personnes ont été contraintes de partir par la force, ce qui donne un taux d’exécution de 10,9 %.
Ce n’est pas un accident statistique. C’est une constante : en 2022, le taux d’exécution était tombé à 6,8 %, selon l’IFRAP. En 2023, il stagnait à 6,9 %. La remontée à 10,9 % en 2025 est présentée comme une victoire par le gouvernement, mais elle reste très inférieure au niveau de 2019 (12 %) et ridicule face aux 137 550 OQTF émises.

France championne des OQTF, mauvaise élève des retours
Le contraste avec les voisins européens est frappant. L’Allemagne affiche un taux d’exécution de 53 %, la Suède de 61,3 %. Même des pays comme les Pays-Bas ou la Belgique font mieux, avec des taux autour de 30 %. La France est le mauvais élève de la classe, et ce n’est pas nouveau.
Les données du ministère de l’Intérieur (DGEF) pour 2025 montrent 24 985 retours totaux, incluant les départs forcés, aidés et spontanés. C’est une hausse de 15,7 % par rapport à 2024, ce que le gouvernement présente comme une progression. Mais rapporté aux 192 140 interpellations d’étrangers en situation irrégulière (en hausse de 30,6 %), le ratio reste désastreux : seulement 13 % des interpellés quittent effectivement le territoire.
Les nationalités les plus concernées : le poids du Maghreb
Un quart des retours forcés concerne des ressortissants du Maghreb. En 2025, 2 539 Algériens, 2 002 Marocains et 1 627 Tunisiens ont été expulsés. Les interpellations d’Algériens ont explosé de 61 % depuis 2022, ce qui pose la question des accords de réadmission avec Alger.
Car le problème n’est pas uniquement français : les pays d’origine doivent délivrer des laissez-passer consulaires pour que l’expulsion soit possible. Or l’Algérie, le Maroc et la Tunisie refusent régulièrement de coopérer, bloquant les procédures. La France peut menacer de réduire les visas ou les aides au développement, mais ces leviers ont un effet limité. La diplomatie du retour est un jeu de dupes où chaque pays défend ses intérêts.
2,16 milliards d’euros : un budget en hausse pour quels résultats ?
Le budget 2026 consacré à la lutte contre l’immigration illégale atteint 2,16 milliards d’euros, en hausse de 80 millions par rapport à 2025. L’argent va à la construction de nouveaux centres de rétention (Dunkerque, Bordeaux), à la plateforme numérique ANEF (82 millions), et à la mise en œuvre du pacte asile-immigration européen. Mais avec une telle enveloppe, pourquoi n’expulse-t-on pas plus ?
La Cour des comptes estimait le coût total de la politique à 1,78 milliard en 2022. Depuis, le budget a augmenté, mais les résultats n’ont pas suivi. L’IFRAP pointe non pas un manque de moyens, mais une mauvaise allocation : trop d’argent part dans les contentieux, pas assez dans les opérations de terrain.

Les CRA : 602 € par jour et par personne, un investissement rentable ?
La France dispose de 26 centres de rétention administrative, pour une capacité d’environ 2 000 places. L’objectif d’atteindre 3 000 places d’ici 2029 a déjà été repoussé. Chaque journée passée en CRA coûte 602 €, incluant la surveillance, les soins et la nourriture. Avec une durée moyenne de séjour de 27 jours, l’addition par personne atteint environ 16 200 €.
Rapporté aux 15 569 expulsions forcées de 2025, le coût par expulsion effective est très élevé. Certains experts estiment qu’il faudrait plus de CRA pour fluidifier le système. D’autres, à gauche, jugent ces centres inefficaces et coûteux, et réclament des alternatives. La question de l’efficience reste ouverte : avec 2,16 milliards, peut-on faire mieux ?
Contentieux : 77 millions d’euros pour contester les OQTF
Le volet juridique de la politique d’expulsion coûte cher. Les recours contre les OQTF représentent 77 millions d’euros par an, auxquels s’ajoutent 15 à 30 millions pour les contentieux liés au maintien en zone d’attente. Ces procédures sont l’un des principaux obstacles à l’exécution des OQTF.
Le mécanisme est simple : un étranger peut déposer un recours suspensif, ce qui retarde l’expulsion de plusieurs mois, voire années. Les tribunaux administratifs, sous-staffés, mettent en moyenne six à huit mois pour statuer. Pendant ce temps, la personne reste sur le territoire, et peut déposer une nouvelle demande d’asile, un nouveau recours, ou disparaître dans la nature. Le système juridique, conçu pour protéger les droits, devient un facteur de blocage.
Centres de rétention, coopération des consulats, recours : les trois obstacles qui bloquent les expulsions
Le faible taux d’exécution des OQTF n’est pas le fruit d’un manque de volonté politique — du moins pas uniquement. Il résulte de trois obstacles structurels, identifiés par le rapport du Sénat de juin 2025 et les analyses de l’IFRAP. Les comprendre permet de dépasser le débat binaire « pour ou contre » et d’entrer dans la mécanique concrète de la politique migratoire.
2 000 places pour 192 140 interpellations : le goulet d’étranglement des CRA
Le décalage est saisissant. En 2025, 192 140 personnes en situation irrégulière ont été interpellées par les forces de l’ordre. Mais la France ne dispose que de 2 000 places de rétention administrative. Une fois la garde à vue terminée, faute de place disponible, les personnes sont relâchées avec une OQTF en poche. Le taux de rétention effective est infime.
Même quand une place se libère, la durée moyenne de 27 jours est souvent insuffisante pour organiser l’éloignement. Il faut obtenir le laissez-passer consulaire, réserver un vol, coordonner les escortes. Si le moindre grain de sable grippe la machine, la personne doit être libérée et la procédure recommence à zéro. Les objectifs gouvernementaux de 50 à 70 % de retours forcés après placement en CRA restent, selon l’IFRAP, « purement théoriques ou d’affichage » sans moyens supplémentaires.
La diplomatie du retour : quand les consulats refusent leurs ressortissants
Obstacle souvent méconnu : pour expulser quelqu’un, il faut un laissez-passer consulaire délivré par le pays d’origine. Sans ce document, aucun vol charter ne peut décoller. Or l’Algérie, le Maroc et la Tunisie refusent régulièrement de coopérer, bloquant des centaines de procédures chaque année.

Cette dimension diplomatique est complexe. Un pays ne peut pas forcer un autre pays à reprendre ses ressortissants, surtout quand les relations bilatérales sont tendues. Les menaces de sanctions — réduction des visas, suspension des aides — ont un effet limité. L’Algérie, par exemple, a régulièrement utilisé ce levier pour faire pression sur Paris. Résultat : des milliers d’OQTF restent lettre morte, faute de coopération consulaire.
Le parcours juridique : des recours qui s’empilent et des délais qui s’allongent
Un étranger sous le coup d’une OQTF peut multiplier les recours : contestation de l’OQTF devant le tribunal administratif, demande d’asile de dernière minute, recours contre le placement en rétention, recours contre la décision d’éloignement. Chaque recours a un effet suspensif ou allonge les délais.
Les tribunaux administratifs, sous-staffés, mettent des mois à statuer. Pendant ce temps, la personne reste sur le territoire et peut déposer une nouvelle demande. Certains avocats spécialisés connaissent parfaitement les failles du système et les exploitent pour leurs clients. Le résultat est un enlisement général : des milliers de dossiers s’accumulent, et le système judiciaire devient lui-même un obstacle à l’exécution des décisions.
Le « règlement retour » : Bellamy a-t-il trouvé la solution ou un effet d’annonce ?
Adopté par le Parlement européen le 17 juin 2026, le « règlement retour » est présenté par ses partisans comme une révolution. Mais derrière les annonces triomphales, le texte soulève des questions : va-t-il réellement changer la donne pour la France, ou n’est-ce qu’un outil de plus, sans garantie de mise en œuvre ?
Le règlement supprime l’effet suspensif automatique des recours, allonge la durée de rétention à 24 mois pour les personnes refusant de coopérer, et crée la possibilité juridique de « hubs de retour » dans des pays tiers. Le texte a été soutenu par le PPE (dont Bellamy est vice-président de la délégation française) et par l’extrême droite, mais a divisé la majorité présidentielle. Fabienne Keller, eurodéputée Renaissance, a voté contre, dénonçant un « franchissement de ligne rouge ».
Des hubs de retour hors d’Europe : une promesse ou une chimère ?
Le concept est simple : des centres situés dans des pays tiers — potentiellement en Afrique du Nord — où les déboutés du droit d’asile seraient transférés en attendant leur expulsion. Bellamy demande au gouvernement français de les utiliser immédiatement.
Problème : aucun pays tiers ne s’est encore porté volontaire pour accueillir ces hubs. Le précédent des centres en Libye, financés par l’Italie et l’UE, s’est soldé par un échec humanitaire et diplomatique. Les ONG dénoncent des conditions de détention indignes, et les pays voisins refusent d’être transformés en « poubelles de l’Europe ». Même si le cadre juridique existe désormais, la mise en œuvre concrète reste hypothétique.
La fin de l’effet suspensif automatique : une mesure efficace mais contestée
La suppression de l’effet suspensif automatique des recours est la mesure phare du règlement. Pour ses partisans, c’est la clé qui va débloquer les expulsions : plus besoin d’attendre des mois que le tribunal statue, l’expulsion peut avoir lieu immédiatement, et le recours est examiné après.
Pour ses détracteurs, c’est une atteinte grave au droit de recours effectif. Les associations, la gauche et une partie de la majorité craignent des expulsions avant même qu’un juge n’ait examiné la situation. Des personnes pourraient être renvoyées vers des pays où elles risquent des persécutions, sans possibilité de faire valoir leurs droits. Le débat est loin d’être tranché.
Jeunes et immigration illégale : emploi informel, logement, soins – ce qui vous concerne directement
L’immigration illégale n’est pas qu’un sujet politique abstrait. Elle a des conséquences concrètes sur le quotidien des jeunes, que ce soit dans l’emploi, le logement ou l’accès aux soins. Comprendre ces mécanismes permet de dépasser le clivage « pour ou contre » et d’entrer dans une analyse plus fine.
Marché noir de l’emploi : quand l’irrégularité tire les conditions de travail vers le bas
Le travailleur sans papiers accepte des salaires inférieurs au Smic, sans contrat, sans protection sociale. Dans la restauration, le bâtiment, les plateformes de livraison, cette concurrence informelle pèse sur les conditions de travail des jeunes en CDD ou intérim.
Un livreur à vélo sans papiers accepte 5 € de l’heure, sans assurance, sans congés. Un serveur en situation irrégulière travaille 12 heures par jour pour 1 200 € par mois. Cette offre excédentaire de main-d’œuvre précaire tire les salaires vers le bas et affaiblit les protections pour tous. Les jeunes, premiers entrants sur le marché du travail, subissent directement cette pression.
Logement étudiant : la pression sur les loyers dans les grandes villes
Le lien est moins direct mais réel. En 2024, 104 000 étudiants étrangers légaux sont arrivés en France. Quand s’ajoute une population en situation irrégulière, souvent contrainte au surpeuplement dans des logements insalubres, la demande de logement social augmente, les loyers du parc privé grimpent, les files d’attente au CROUS s’allongent.
Les jeunes, premiers concernés par la crise du logement, subissent ces effets sans forcément les rattacher à la politique migratoire. Mais le mécanisme est clair : une pression démographique supplémentaire sur un marché déjà tendu se traduit par des loyers plus élevés et des logements plus petits. Comme le montre l’article sur la troisième génération d'immigrés en France, l’intégration passe aussi par des questions matérielles très concrètes.
L’AME, ce bouclier sanitaire qui coûte 1,2 milliard
L’Aide médicale d’État permet aux sans-papiers d’accéder aux soins. C’est un sujet clivant : la droite veut la restreindre, la gauche la défend comme un impératif humanitaire et de santé publique. Le coût atteint 1,2 milliard d’euros en 2025.
Ce budget pourrait-il être mieux utilisé pour la santé des jeunes — mutuelle étudiante, santé mentale, prévention ? Ou est-ce une dépense nécessaire qui protège aussi les Français, en évitant la propagation d’épidémies et en désengorgeant les urgences ? Le débat est légitime, mais il mérite d’être posé en termes concrets, pas en slogans.
Conclusion : entre promesses et réalité, quelle politique migratoire pour demain ?
Bellamy pose une question légitime : l’écart entre les annonces de fermeté et les résultats interroge sur la sincérité du gouvernement. Mais sa réponse — créer des hubs de retour, supprimer les recours — n’est pas un consensus. Les données montrent que les obstacles sont structurels : budgets insuffisants, droit complexe, diplomatie bloquée.
Même avec la meilleure volonté du monde, le système a du mal à expulser massivement. Les 2,16 milliards d’euros du budget 2026 ne suffisent pas à résoudre le problème, parce que celui-ci n’est pas seulement financier : il est juridique, diplomatique et administratif.
Pour les jeunes lecteurs, l’enjeu est de ne pas réduire le débat à « pour ou contre l’immigration », mais de comprendre les mécanismes qui expliquent le décalage entre les mots et les actes. Le gouvernement promet la fermeté, mais les OQTF restent lettre morte. Bellamy promet une solution européenne, mais les hubs de retour n’existent pas encore. Les associations dénoncent la « violence froide » du règlement, mais ne proposent pas d’alternative crédible.
Alors, que faut-il en penser ? La question posée par Bellamy est la bonne, mais sa réponse n’est pas la seule possible. Une politique migratoire réaliste et efficace dans une démocratie respectueuse des droits doit trouver un équilibre entre fermeté et humanité, entre efficacité et justice. Ce n’est pas une tâche facile, et personne n’a encore trouvé la formule magique.
En attendant, les chiffres parlent : 137 550 OQTF, 10,9 % d’exécution, 2,16 milliards dépensés. Le débat est ouvert. À vous de vous faire votre opinion.