Ils sont 4,7 millions, ils représentent 10 % de la population de moins de 60 ans, et pourtant ils restent largement invisibles dans les statistiques officielles. Les petits-enfants d'immigrés, que les démographes appellent la « troisième génération », font leur entrée dans le débat public avec la publication de l'enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), menée par l'Ined et l'Insee sur 27 000 répondants. Ce travail colossal, dévoilé le 21 mai 2026, dresse un portrait nuancé d'une génération née sur le sol français, souvent très éloignée du parcours migratoire de ses grands-parents, mais encore rattrapée par des discriminations tenaces. Comme le résume Mathieu Ichou, l'un des coordinateurs de l'étude, « certains ont un rapport à l'immigration assez lointain ».

4,7 millions de Français : qui sont les petits-enfants de l'immigration ?
La composition de cette génération est diverse. Ses membres sont majoritairement issus de l'immigration maghrébine, mais aussi subsaharienne, turque, asiatique ou européenne du Sud. Leur point commun ? Avoir au moins un grand-parent immigré. Mais derrière ce chiffre se cache une réalité bien plus complexe, faite de mixité, de mobilité sociale et de frustrations.
Une génération née de la mixité
L'un des enseignements les plus frappants de TeO2 concerne la mixité des unions. Aujourd'hui, 56 % des descendants d'immigrés (la deuxième génération) n'ont qu'un seul parent immigré. Autrement dit, ils sont nés d'un couple mixte, où l'un des deux conjoints est lui-même issu de la population majoritaire. Ce phénomène a des conséquences directes sur la troisième génération : les petits-enfants d'immigrés sont souvent le fruit de ces unions mixtes, ce qui brouille encore davantage les frontières entre « nous » et « eux ».
L'enquête montre que 41 % de la population âgée de 18 à 59 ans a un lien avec la migration, que ce soit par ses origines, son conjoint ou ses enfants. Ce chiffre, cité par Le Nouvel Obs, indique que la société française est désormais marquée en profondeur par l'immigration sur la longue durée. « Il n'y a pas deux blocs étanches avec d'un côté les immigrés et leurs descendants et de l'autre, la population majoritaire », souligne l'article. Cette mixité croissante est un signe d'intégration sociale, même si elle n'efface pas les inégalités.
Des parcours scolaires qui grimpent
Les données de l'Insee et du Cereq confirment une tendance de fond : l'écart de niveau d'éducation entre les descendants d'immigrés et la population majoritaire se réduit nettement. En 2004, 31 % des descendants d'immigrés originaires d'Afrique étaient non-diplômés, contre 15 % pour la population sans ascendance migratoire. En 2017, ce taux est tombé à 18 % pour les premiers, contre 12 % pour les seconds. La progression est spectaculaire, même si un écart persiste.
Pour la troisième génération, les données spécifiques sont encore rares, mais les chercheurs estiment qu'elle bénéficie de cette dynamique. Les petits-enfants d'immigrés grandissent dans des familles où le niveau d'éducation des parents est déjà plus élevé que celui des grands-parents. L'ascenseur scolaire fonctionne, au moins en partie. Comme le rapporte Le Figaro, « l'immigration est désormais une composante ordinaire de la société française », et les parcours éducatifs en sont le reflet le plus visible.
Un sentiment d'appartenance française sans équivoque
L'enquête TeO2 révèle un autre résultat majeur : la grande majorité des descendants de troisième génération se sentent « tout à fait français ». Ce sentiment d'appartenance est massif, y compris chez ceux dont les grands-parents viennent du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne. Pour eux, la question de l'identité nationale ne se pose même pas. Ils sont Français, point barre.
Mathieu Ichou insiste sur ce point : « Il y a un mélange qui augmente. » Les mariages mixtes, les amitiés intergroupes, la vie dans des quartiers diversifiés contribuent à normaliser la diversité. Les jeunes de la troisième génération ne se vivent pas comme des étrangers. Le problème, c'est que la société ne leur renvoie pas toujours cette image.
Ascenseur social en panne ? La réussite scolaire face au plafond de verre
Si les chiffres de l'éducation sont encourageants, ils masquent une réalité plus sombre : les descendants d'immigrés, et a fortiori les petits-enfants, sont plus diplômés que leurs parents, mais les rendements de ces diplômes sur le marché du travail restent inférieurs à ceux de la population majoritaire. C'est ce qu'on appelle le « plafond de verre ». Pourquoi l'éducation ne suffit-elle pas à effacer les inégalités ?
72 % de mobilité éducative, mais un plafond qui résiste
Le Figaro, s'appuyant sur les données de TeO1 et TeO2, rapporte un chiffre impressionnant : 72 % des descendants d'immigrés ayant deux parents immigrés accèdent à un diplôme supérieur à celui de leurs parents. C'est bien plus que les 57 % des natifs de la population majoritaire. La mobilité éducative est donc réelle, et elle est même plus forte chez les familles issues de l'immigration.
Pourtant, cette réussite scolaire ne se traduit pas par une réussite professionnelle équivalente. Seulement 63 % des descendants d'origine maghrébine accèdent à une profession intermédiaire ou supérieure, contre 71 % pour ceux d'Afrique subsaharienne et 67 % pour ceux d'Asie. Les écarts avec la population majoritaire restent significatifs. Les chercheurs pointent du doigt les discriminations à l'embauche, qui viennent briser l'élan de l'ascenseur social.
Le chômage des jeunes d'origine africaine : un écart qui se résorbe mais ne disparaît pas

Les données du Cereq sur la génération 2017 confirment cette tendance. En février 2020, 73 % de la population majoritaire était en emploi, contre 62 % pour la deuxième génération d'origine africaine. L'écart est de 15 points. C'est moins que les 23 points observés pour la génération 2004, preuve que la situation s'améliore, mais l'écart reste trop important pour être attribué au seul hasard.
Autre signe encourageant : 29 % des descendants d'Afrique déclarent avoir subi des discriminations dans l'emploi, contre 38 % pour la génération 2004. La baisse est nette, mais le chiffre reste élevé. Ces discriminations prennent des formes variées : refus d'embauche, inégalités de salaire, progression de carrière bloquée. Comme le résume le Cereq, « le handicap lié à l'origine persiste, même si son intensité diminue ».
Le poids du « plafond de verre » territorial
Les inégalités ne sont pas seulement liées à l'origine. Elles sont aussi territoriales. Les descendants d'immigrés, et plus encore les petits-enfants, vivent souvent dans des quartiers défavorisés, où l'accès aux stages, aux réseaux professionnels et aux opportunités est plus limité. L'Insee rapporte que le taux de chômage des immigrés est de 11 % pour les hommes et 12 % pour les femmes, contre 7 % pour les non-immigrés. Ces chiffres concernent les immigrés eux-mêmes, mais ils ont un effet d'entraînement sur leurs descendants.
Les travaux de l'Ined montrent que le lieu de résidence joue un rôle déterminant dans les parcours professionnels. Même à diplôme égal, un jeune habitant en banlieue défavorisée aura plus de mal à décrocher un stage ou un emploi qu'un jeune du centre-ville. Le « plafond de verre » territorial s'ajoute aux discriminations liées à l'origine, créant une double peine.
« On me demande toujours d'où je viens vraiment » : les discriminations au quotidien
Malgré une intégration culturelle et scolaire évidente, les jeunes de la troisième génération subissent un racisme ordinaire et des discriminations répétées. C'est l'envers du décor, la face sombre du « clair-obscur ». Les chiffres de TeO2 sont édifiants : 19 % des 18-49 ans déclarent avoir été victimes de discrimination dans les cinq dernières années. Les motifs invoqués sont les origines supposées, la couleur de peau, la religion.
Un Français sur cinq victime de discrimination ? Le chiffre qui interpelle
Le Figaro rapporte ce chiffre qui interpelle : près d'un Français sur cinq, dans la tranche d'âge la plus active, dit avoir subi une discrimination. Ce sentiment est en hausse par rapport aux enquêtes précédentes. Pour les chercheurs, cette augmentation ne signifie pas forcément que les discriminations sont plus nombreuses, mais plutôt que les attentes d'égalité sont plus fortes. Les jeunes générations, mieux éduquées et plus conscientes de leurs droits, tolèrent moins les injustices.
Les domaines concernés sont variés : l'emploi, le logement, les relations avec la police. Dans chacun de ces secteurs, les descendants d'immigrés, et en particulier ceux d'origine africaine, déclarent des taux de discrimination plus élevés que la moyenne. Le sentiment d'être jugé sur son apparence plutôt que sur ses compétences est un poison lent qui mine la confiance.
Contrôles de police, logement, stages : les mêmes obstacles
L'enquête TeO2 détaille les différentes formes de discrimination. Dans l'accès au logement, les candidats portant un nom « à consonance étrangère » sont souvent écartés, même lorsqu'ils ont les garanties financières nécessaires. Les contrôles d'identité abusifs sont un autre fléau : les jeunes hommes d'origine africaine ou maghrébine sont contrôlés bien plus souvent que les autres, sans raison valable.
Dans le monde professionnel, les difficultés commencent dès le stage. Les entreprises, conscientes des discriminations, mettent en place des CV anonymes, mais les résultats sont mitigés. Le Nouvel Obs souligne que « la discrimination à l'embauche reste un obstacle majeur, même pour les diplômés ». Les jeunes de la troisième génération, pourtant nés en France et parlant français comme langue maternelle, se heurtent aux mêmes préjugés que leurs parents.
La double peine : être Français et perçu comme immigré
Le paradoxe est cruel : ces jeunes se sentent pleinement Français, mais ils sont constamment renvoyés à leurs origines. « On me demande toujours d'où je viens vraiment », confie un étudiant de 22 ans, dont les grands-parents sont arrivés du Maroc dans les années 1960. « Je réponds que je suis né à Paris, mais on insiste : 'Oui, mais d'où tu viens ?' »
Cette double peine est le cœur émotionnel de l'article. Être Français et être perçu comme étranger, c'est vivre dans un entre-deux permanent. Les réseaux sociaux regorgent de témoignages de jeunes qui racontent ces micro-agressions quotidiennes : le regard méfiant dans le métro, la question insistante sur la religion, le soupçon sur la nationalité. Comme le résume une jeune femme de 24 ans, « je suis française, mais pour certains, je ne le serai jamais assez ».
Réseaux sociaux, musique, influenceurs : l'identité réinventée
Face à ces discriminations, les jeunes de la troisième génération ont inventé leurs propres espaces d'expression. Les réseaux sociaux, la musique, les séries leur permettent de revendiquer une identité multiple, sans avoir à choisir entre leurs origines et leur francité. C'est un mouvement d'empowerment qui transforme la culture populaire.
Quand le rap et les séries disent « nous »
Le rap français est un terrain d'expression privilégié pour cette génération. Des artistes comme Aya Nakamura, Lomepal ou encore les rappeurs de la série « Validé » racontent des histoires de double culture, de banlieue, de fierté et de colère. Leurs textes résonnent auprès de millions de jeunes qui se reconnaissent dans ces récits.
La série « Validé », créée par Franck Gastambide et diffusée sur Canal+, a été un phénomène. Elle met en scène des jeunes de banlieue qui tentent de percer dans le rap, avec leurs codes, leur langage, leurs difficultés. Le succès de la série montre que le grand public est prêt à entendre ces histoires. Comme le souligne Le Nouvel Obs, « la culture pop contribue à normaliser la diversité et à faire accepter les origines multiples ».
L'affirmation identitaire sur TikTok, Instagram et YouTube
Les réseaux sociaux sont devenus des scènes d'expression de l'identité multiple. Sur TikTok, des hashtags comme #3eGeneration rassemblent des vidéos humoristiques sur les dynamiques familiales immigrées : les grands-mères qui cuisinent, les parents qui parlent un mélange de français et de langue d'origine, les blagues sur les prénoms.
Des influenceurs comme Squeezie ou Mister V, tous deux issus de l'immigration, comptent des millions d'abonnés. Leur succès montre que la diversité est devenue une force commerciale. Mais le revers de la médaille, c'est le cyberharcèlement raciste que subissent ces mêmes créateurs. Les commentaires haineux, les moqueries sur les origines, les attaques personnelles sont monnaie courante. La visibilité a un prix.
De la représentation à la réalité : la politique de l'identité
Cette visibilité médiatique a aussi des conséquences politiques. Les jeunes issus de l'immigration investissent l'espace public pour redéfinir ce qu'est « être Français ». Des collectifs antiracistes, comme le Cran ou les Marches pour l'égalité, portent leurs revendications. Les mobilisations contre les violences policières, après la mort de Nahel en 2023, ont montré que cette génération n'hésite pas à descendre dans la rue.
L'enquête TeO2 montre que le sentiment d'appartenance nationale est fort, mais qu'il s'accompagne d'une exigence d'égalité. Ces jeunes ne demandent pas à être « intégrés » — ils le sont déjà. Ils demandent à être traités comme des citoyens à part entière. C'est une différence fondamentale avec les générations précédentes, qui revendiquaient leur place dans la société. La troisième génération, elle, exige que cette place soit reconnue sans condition.
Mixité, inégalités : où en est vraiment l'intégration ?
Le bilan est donc contrasté. D'un côté, les indicateurs de mixité sociale sont en hausse : mariages mixtes, amitiés intergroupes, voisinage diversifié. De l'autre, les inégalités persistent, et la pauvreté reste concentrée dans certains quartiers. Le débat public oscille entre « tout va bien » et « rien ne va ». La réalité, comme souvent, se situe entre les deux.
Des indicateurs de mixité en hausse (mariages, amitiés, voisinage)
Les données de TeO2 sur les unions mixtes sont éloquentes. Environ 56 % des descendants d'immigrés vivent en couple avec une personne sans ascendance migratoire. Ce chiffre est en hausse par rapport à la génération précédente. Les mariages mixtes sont devenus la norme, surtout chez les jeunes. Cette mixité se retrouve aussi dans les amitiés et le cadre de vie. Les quartiers sont de plus en plus diversifiés, même si certaines poches de ségrégation persistent.
Le Nouvel Obs résume bien cette tendance : « L'immigration est désormais une composante ordinaire de la société française, où les origines se mélangent et les pratiques culturelles convergent. » Les petits-enfants d'immigrés partagent les mêmes références culturelles, les mêmes loisirs, les mêmes aspirations que les autres jeunes Français. La frontière entre « eux » et « nous » s'estompe.
Mais une pauvreté et une précarité qui se transmettent
Le contrepoint est tout aussi net : les inégalités de revenus et de patrimoine persistent. Les descendants d'immigrés africains habitent plus souvent des quartiers défavorisés, même lorsqu'ils sont cadres. Le phénomène de « discrimination territoriale » fait que l'adresse postale devient un handicap, indépendamment du diplôme ou de l'origine.
L'Insee rapporte que le taux de pauvreté des immigrés et de leurs descendants est plus élevé que celui de la population majoritaire. Cette précarité se transmet d'une génération à l'autre, même lorsque la mobilité sociale est réelle. Les petits-enfants d'immigrés héritent non seulement d'un capital culturel, mais aussi d'un capital économique souvent faible. La mobilité sociale ascendante n'efface pas les handicaps accumulés.
La troisième génération, laboratoire de l'intégration
La troisième génération est un cas d'étude crucial pour comprendre les mécanismes de l'intégration. Elle montre que l'intégration culturelle ne suffit pas à garantir l'égalité des chances. Les jeunes de cette génération parlent français, sont diplômés, se sentent français — et pourtant, ils subissent des discriminations.
La question n'est plus « s'intègrent-ils ? », mais « la société française est-elle prête à accepter une diversité qui est déjà une réalité ? ». Comme le souligne Le Parisien, ces jeunes aspirent à « ne plus être ramenés à leurs origines ». Leur intégration est un fait. Reste à savoir si la France saura leur accorder la place qu'ils méritent.
Clair-obscur : le bilan d'une génération au milieu du gué
Le tableau que dresse l'enquête TeO2 est celui d'une génération au milieu du gué. D'un côté, les progrès sont indiscutables : l'éducation progresse, la mixité augmente, le sentiment d'appartenance française est massif. De l'autre, les discriminations persistent, le plafond de verre résiste, et la pauvreté se transmet.
Cette génération incarne la réussite de l'intégration culturelle et scolaire, mais elle reste confrontée à des inégalités que l'éducation seule ne peut effacer. L'urgence est aujourd'hui de passer d'une politique d'intégration — qui suppose que les nouveaux arrivants doivent s'adapter — à une politique d'égalité réelle, qui s'attaque aux discriminations dans l'emploi, le logement et les relations avec les institutions.
La troisième génération est peut-être la clé d'une nouvelle définition de l'identité française. Une identité qui ne serait plus fondée sur l'origine, mais sur le projet commun. Une identité ouverte, multiple, capable d'accueillir la diversité sans la réduire à un folklore. Le chemin est encore long, mais les premiers pas sont faits. Comme le dit Mathieu Ichou, « le mélange augmente ». Et c'est peut-être la meilleure nouvelle de cette enquête.