Pendant vingt ans, l’armée la plus puissante du monde a ouvert ses portes à des suprémacistes blancs, des membres de gangs violents et des criminels endurcis. Ce n’est pas une théorie du complot : des rapports officiels du Pentagone, des enquêtes journalistiques et des condamnations judiciaires le documentent. Aujourd’hui, avec Pete Hegseth à la tête du Pentagone, les derniers garde-fous tombent. Plongée dans un scandale systémique qui transforme des bases militaires en pépinières d’extrémistes.

L’ère Hegseth : quand le Pentagone enterre la lutte contre l’extrémisme
Le 11 juin 2026, le journaliste Matt Kennard publie une mise à jour choc de son enquête « Irregular Army » sur le site Novara Media. Son constat est sans appel : la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense sous Donald Trump a marqué un tournant décisif. Non seulement les programmes de contre-extrémisme sont stoppés, mais l’homme qui dirige le Pentagone arbore lui-même des symboles d’extrême droite.
Un soldat a rapporté à ses supérieurs que Hegseth porte une croix de Jérusalem, les mots « Deus Vult » et le terme « kafir » tatoués sur le corps. Ces symboles sont directement empruntés à l’iconographie des croisades et des milices suprémacistes. « Deus Vult » — « Dieu le veut » en latin — était le cri de ralliement des croisés et reste un slogan majeur de l’alt-right américaine. Le terme « kafir », qui désigne les non-croyants dans l’islam, est utilisé par les groupes islamophobes radicaux.
Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense aux tatouages qui dérangent
Ancien présentateur de Fox News, Pete Hegseth n’a jamais caché ses positions conservatrices. Mais son parcours personnel est semé de controverses : accusations d’alcoolisme, agression sexuelle présumée, et aujourd’hui ces tatouages identitaires. Le soldat qui les a dénoncés a expliqué aux enquêteurs que voir ces symboles sur le visage du chef du Pentagone envoyait un message clair aux troupes : l’extrémisme n’est plus un problème.
Le contraste est saisissant entre le discours officiel et ces symboles. Pendant son audition de confirmation, Hegseth a promis de « dépolitiser » l’armée et de se concentrer sur la préparation au combat. Pourtant, ses tatouages parlent un autre langage, celui d’une allégeance idéologique qui inquiète jusqu’aux plus hauts gradés.
« Un épouvantail inventé » : la fin des programmes de détection des extrémistes
En février 2025, le Pentagone a émis un mémorandum mettant fin aux initiatives de détection des extrémistes dans les rangs. Le document cite explicitement les décrets de Trump comme justification. Hegseth lui-même a qualifié la menace extrémiste de « made-up bogeyman » — un épouvantail inventé — lors d’une interview à la radio.
Pour appuyer sa décision, le secrétaire à la Défense s’est appuyé sur une étude commandée par le Pentagone à l’Institute for Defense Analyses (IDA), pour un montant de 900 000 dollars. Cette étude prétendait que l’extrémisme dans l’armée était un phénomène marginal, touchant moins de 100 personnes sur 3 millions de soldats. Mais une enquête de l’Associated Press a démontré que cette étude était profondément biaisée. Les chiffres utilisés dataient de janvier 2022, quand seulement 82 vétérans avaient été arrêtés pour l’assaut du Capitole. En décembre 2023, ce nombre était passé à 209. Aujourd’hui, il dépasse les 300.
Le décor est planté : l’institution a choisi de regarder ailleurs. Les cellules de veille sont démantelées, les programmes de formation supprimés. Comme le résume Michael Jensen, chercheur au START (National Consortium for the Study of Terrorism and Responses to Terrorism) : « Le pourcentage d’extrémistes ayant un passé militaire a doublé en cinq ans. Les personnes issues de l’armée sont le meilleur prédicteur de tentatives d’attentats de masse. »

41 % des recruteurs ne posent pas la question : l’enquête choc du Pentagone
Bien avant l’arrivée de Hegseth, le problème était déjà systémique. En août 2023, l’Inspecteur général du Pentagone a publié un rapport accablant. Sur 224 dossiers de recrutement examinés — sur un total de 193 702 candidats entre juillet 2021 et janvier 2022 — les résultats étaient édifiants. Dans 41 % des cas, les recruteurs n’avaient tout simplement pas posé la question aux candidats sur leurs liens avec l’extrémisme ou les gangs.
Le rapport révèle une défaillance bureaucratique massive. La vérification des antécédents, censée filtrer les profils dangereux, était devenue une simple formalité administrative. Les recruteurs, soumis à des quotas de plus en plus serrés, préféraient fermer les yeux plutôt que de ralentir le processus.
L’audit accablant de 224 dossiers de recrutement passés au crible
La méthodologie du rapport est éloquente. L’Inspecteur général a découvert que la procédure de vérification était souvent bâclée. Dans l’US Air Force, 20 recruteurs ont coché la case « extrémisme » par erreur — sans qu’aucune alerte automatique ne se déclenche. Le système était conçu pour ne pas voir.
Ce n’était pas une première. Dès 2005, un rapport du Pentagone avait déjà établi l’existence d’une politique du « don’t ask, don’t tell » concernant l’extrémisme. Les recruteurs étaient formés à ne pas poser de questions gênantes. Les candidats affichant des tatouages néonazis n’étaient pas refusés, mais simplement redirigés vers un autre bureau de recrutement.
L’étude à 900 000 dollars sur laquelle le Pentagone s’est appuyé pour blanchir le problème
L’étude IDA, commandée par le Pentagone, a servi de bouclier politique pendant des années. En utilisant des données obsolètes, elle a rendu la menace invisible dans les statistiques officielles. L’AP a démontré que l’étude avait volontairement sous-estimé le nombre de vétérans impliqués dans l’assaut du Capitole. En janvier 2022, l’étude comptait 82 vétérans parmi les prévenus. En décembre 2023, ce chiffre avait grimpé à 209 — soit 15,2 % des accusés. Aujourd’hui, il atteint 18 %.
Depuis 2017, le taux de radicalisation des militaires en service actif et des vétérans augmente plus vite que celui de la population civile. Les militaires en service actif représentent 3,2 % des cas d’extrémisme recensés, alors qu’ils constituent moins de 1 % de la population adulte américaine. Ces chiffres, issus du START, contredisent directement la thèse de Hegseth.
Forrest Fogarty, Brandon Russell et les autres : quand les néonazis servent sous les drapeaux
Au-delà des statistiques, il y a des visages. Des hommes qui ont porté l’uniforme américain tout en adhérant à des idéologies de haine raciale. Le cas le plus emblématique reste celui de Forrest Fogarty, membre des Hammerskins — un gang suprémaciste blanc — qui a servi en Irak en 2003-2004.
Fogarty arborait des tatouages néonazis visibles, y compris une croix gammée et des runes SS. Ses camarades de régiment le savaient. Pourtant, l’armée l’a gardé. Interrogé par Matt Kennard pour le Guardian, Fogarty a déclaré : « Ils savaient tous dans mon unité… Ils ne voulaient pas se débarrasser de moi. » La raison invoquée par ses supérieurs ? « C’est un bon soldat. »
Le tireur du temple sikh et le parachutiste de Fort Bragg
Wade Michael Page est un nom qui glace le sang. En août 2012, cet ancien soldat des opérations psychologiques de l’armée américaine a ouvert le feu dans un temple sikh du Wisconsin, tuant sept fidèles. Page était un néonazi déclaré, membre d’un groupe de musique white power. Pendant son service, personne n’avait jugé utile de signaler son extrémisme.

James Burmeister, lui, était parachutiste de la 82e division aéroportée à Fort Bragg. En 1995, il a abattu un couple afro-américain à Fayetteville, en Caroline du Nord, simplement parce qu’ils étaient noirs. Burmeister avait rejoint un groupe suprémaciste pendant son service. L’armée lui avait fourni un logement, une formation au combat et un accès à des armes.
Ces deux affaires illustrent un continuum tragique : l’armée n’est pas seulement un lieu de recrutement pour les extrémistes, c’est aussi un lieu de radicalisation et de passage à l’acte. La formation militaire transforme des idéologues en tueurs potentiels.
Atomwaffen et « The Base » : les nouveaux soldats de la guerre raciale
Les groupes suprémacistes contemporains ont parfaitement compris le potentiel des bases militaires. Atomwaffen Division, fondé par Brandon Russell, a ouvertement recruté dans les rangs de l’armée. Russell, formé à l’université en chimie, avait stocké des explosifs et planifié des attentats. Plusieurs membres d’Atomwaffen ont été condamnés pour meurtre.
En avril 2025, un soldat en service actif de la 1re division d’infanterie a été surpris en train de suivre « The Base » sur TikTok. Ce groupe, interdit dans plusieurs pays, a juré de recruter des soldats pour la guerre raciale. Le Guardian a révélé que le soldat n’a pas été renvoyé, mais simplement réaffecté.
Le documentaire de FRONTLINE et ProPublica, « Documenting Hate: New American Nazis », a montré comment Atomwaffen organisait des « camps de la haine » avec un entraînement paramilitaire. Un ancien membre, interrogé sous le pseudonyme de John, a expliqué : « Ils ne se considèrent pas comme des terroristes. Ils considèrent les États-Unis comme le terroriste ultime. »
MS-13, Bloods et Crips : l’autre infiltration criminelle de l’armée US
L’extrémisme politique n’est pas le seul problème. Les gangs criminels traditionnels ont également infiltré l’armée américaine à un niveau alarmant. Selon Wikipedia, 1 à 2 % des membres des forces armées américaines appartiennent à des gangs criminels. Cela représente un taux 50 à 100 fois supérieur à celui de la population civile.
Au moins 53 gangs ont été identifiés comme ayant des liens avec l’armée, dont les Bloods, les Crips, le MS-13, les Latin Kings et les Gangster Disciples. Le FBI, dans un rapport de 2007, a conclu que le processus de sélection était inefficace pour détecter l’affiliation à un gang.
Des incarcérés aux soldats : le système controversé des « moral waivers »
Le mécanisme qui permet cette infiltration s’appelle les « moral waivers » — des dérogations pour casier judiciaire. Pendant la guerre contre le terrorisme, l’armée avait un besoin urgent de soldats. Les quotas de recrutement sont devenus une priorité absolue. Résultat : des milliers de personnes ayant un casier judiciaire ont été autorisées à s’enrôler.

La logique de « seconde chance » était louable en théorie. Mais dans la pratique, elle a été détournée par les réseaux criminels. Les recruteurs, poussés par des objectifs chiffrés, ne vérifiaient pas les affiliations. En 2007, l’armée seule a recensé 79 incidents liés à des gangs, contre seulement 12 en 2003. Une multiplication par six en quatre ans.
Le Yale Law Journal, dans une analyse de 2009, a documenté cette explosion. Les auteurs notent que le Congrès a exigé en 2008 que le Pentagone interdise la participation active à des gangs de rue criminels. Mais la mesure est arrivée trop tard : le mal était fait.
Trafic d’armes et crime organisé : le business des soldats-gangsters
Les conséquences concrètes de cette infiltration sont dramatiques. Des soldats formés au combat utilisent leurs compétences et leur accès au matériel militaire pour alimenter le crime organisé. Le FBI craint que l’accès aux armes et à l’entraînement au combat ne « produise des gangs plus organisés, sophistiqués et meurtriers ».
Un cas emblématique est celui de Rico Williams, membre des Gangster Disciples et sergent de l’US Air Force. En 2005, il a été condamné à 22 ans de prison pour le meurtre d’un autre soldat, Juwan Johnson, en Allemagne. Williams avait utilisé sa position militaire pour organiser un réseau criminel au sein même de la base.
Le parallèle est frappant avec la façon dont les États-Unis désignent certains gangs brésiliens comme organisations terroristes — comme l’explique notre article sur la crise diplomatique entre Lula et Washington — tout en recrutant leurs équivalents américains dans leurs propres rangs.
De la guerre contre le terrorisme au 6 janvier : pourquoi l’armée a baissé la garde
La question centrale est : pourquoi ? La réponse se trouve dans les deux décennies de guerre qui ont suivi le 11 septembre 2001. L’armée américaine avait besoin d’hommes pour l’Irak et l’Afghanistan. Les quotas de recrutement sont devenus une priorité absolue, rendant les recruteurs aveugles aux profils dangereux.
Matt Kennard, dans son livre « Irregular Army », documente cette dérive. Il a appelé cinq centres de recrutement en se faisant passer pour un candidat portant des tatouages nazis. Aucun des recruteurs n’a dit que c’était un problème. L’un d’eux a même suggéré de cacher les tatouages sous un uniforme à manches longues.
Les quotas invisibles : comment les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont vidé les critères de sélection
Après le 11 septembre, l’armée a abaissé ses exigences physiques et morales. Les dérogations pour casier judiciaire ont explosé. Les tests de condition physique ont été assouplis. Les recruteurs ont reçu des primes pour chaque contrat signé, créant une incitation perverse à fermer les yeux.
Le livre de Kennard décrit des entretiens où des candidats portant des tatouages nazis n’étaient pas recrutés — mais simplement redirigés vers un autre bureau. Le système était conçu pour que le problème disparaisse des statistiques, pas pour le résoudre.
Un rapport du Pentagone de 2005 avait déjà identifié ce problème, le qualifiant de politique du « don’t ask, don’t tell » sur l’extrémisme. Personne n’a donné suite. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont vidé les critères de sélection de leur substance.
6 janvier 2021 : le retour de flamme des vétérans extrémistes
Le 6 janvier 2021, l’Amérique a découvert le résultat de deux décennies de recrutement laxiste. Selon une étude de l’université George Washington, 12 % des accusés de l’assaut du Capitole étaient des vétérans. C’est presque le double de leur proportion dans la population générale (7 %).
Ces vétérans avaient servi en moyenne neuf ans. Certains étaient encore en service actif. Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) a documenté une hausse des incidents domestiques liés au personnel en service actif. Ce n’est pas un accident : c’est le résultat logique d’une politique qui a privilégié les quotas sur la sécurité.
Parmi les prévenus du 6 janvier, on trouve d’anciens Marines, des vétérans de l’armée de terre, des réservistes. Certains portaient encore leur équipement tactique. L’ironie est cruelle : l’armée qui devait défendre la démocratie américaine contre ses ennemis extérieurs a formé les assaillants qui ont attaqué le Capitole.
L’affaire de Belfort : l’armée française face au même défi ?
Le problème n’est pas exclusivement américain. En France, l’affaire des deux soldats du 35e régiment d’infanterie de Belfort, révélée en septembre 2023 par BFMTV, a montré que l’extrémisme peut aussi gangrener les rangs de l’armée française.
Les deux militaires, décrits comme « très jeunes », affichaient leur idéologie néonazie en ligne. Le lieutenant-colonel du régiment a réagi fermement : « On prendra le temps de l’enquête… Et sanctionner durement ce qui doit l’être. » Les sanctions peuvent aller jusqu’à la rupture du contrat.
Le 35e régiment d’infanterie et les « très jeunes soldats » néonazis
L’affaire de Belfort est révélatrice à plusieurs titres. Les deux soldats n’étaient pas connus pour des faits de cette nature avant leur enrôlement. C’est sur les réseaux sociaux que leurs sympathies néonazies ont été découvertes. Le régiment a ouvert une enquête administrative.
Contrairement au système américain, la réaction française a été ferme et rapide. Mais le mal était déjà fait : les deux hommes avaient reçu une formation militaire, appris à manipuler des armes, et intégré des réseaux de camaraderie. Leur idéologie n’a pas été détectée lors du recrutement.
L’insertion par l’armée : un vecteur d’infiltration ?
La France a développé des programmes d’insertion comme l’EPIDE (Établissement pour l’insertion dans l’emploi) ou le Service militaire adapté (SMA). Ces dispositifs sont magnifiques pour la cohésion sociale : ils offrent une seconde chance à des jeunes sans diplôme, les forment et les structurent.
Mais ces filières attirent-elles aussi des profils radicalisés en quête de formation militaire ? La question mérite d’être posée. L’armée française, comme l’armée américaine, a besoin de recrues. Les critères de sélection sont-ils suffisamment stricts pour filtrer les extrémistes ?
Les garde-fous existent : enquêtes de moralité, tests psychologiques, suivi pendant la formation. Mais comme le montre l’affaire de Belfort, ils ne sont pas infaillibles. La frontière entre intégration sociale et infiltration criminelle est plus mince qu’on ne le croit.
Conclusion : un prix à payer pour l’armée du XXIe siècle
Le scandale du recrutement de néonazis, de membres de gangs et de criminels dans l’armée américaine n’est pas un accident de parcours. C’est le résultat d’un choix politique délibéré, maintenu pendant vingt ans, et aujourd’hui amplifié par la direction du Pentagone.
Trois dimensions se superposent. La bureaucratie américaine, d’abord, qui a préféré les quotas à la sécurité. Les gangs criminels, ensuite, qui ont profité des « moral waivers » pour infiltrer les rangs. L’extrémisme politique, enfin, qui a trouvé dans l’armée un terrain fertile de radicalisation et de passage à l’acte.
Les conséquences sont déjà visibles. L’assaut du Capitole n’était que le début. Les groupes comme Atomwaffen et The Base continuent de recruter dans les bases militaires. Les soldats-gangsters utilisent leur formation pour alimenter le crime organisé. Et la direction actuelle du Pentagone, loin de corriger le problème, l’aggrave en supprimant les programmes de détection.
L’armée américaine est devenue une bombe à retardement interne. Comment combattre une menace extrémiste quand on ne peut pas faire confiance à ses propres troupes ? Comment mener des opérations à l’étranger quand des soldats sont liés à des réseaux criminels ?
Pour les démocraties européennes, et notamment la France, la leçon est claire : la vigilance ne doit jamais être sacrifiée sur l’autel des quotas. Les programmes d’insertion sont précieux, mais ils doivent s’accompagner de garde-fous solides. L’affaire Al-Fayed, que nous avons détaillée dans notre enquête sur le système de recrutement, montre que les failles systémiques peuvent avoir des conséquences tragiques.
Le prix à payer pour une armée qui ferme les yeux sur l’extrémisme et la criminalité, c’est la confiance du public, la sécurité des opérations, et parfois des vies humaines. Comme l’a tragiquement illustré le haut responsable du Pentagone admettant que des victimes de traite humaine ont pu être tuées, les conséquences des défaillances institutionnelles peuvent être mortelles.
L’armée du XXIe siècle doit choisir : être un instrument de défense ou un refuge pour les pires éléments de la société.