Vue aérienne du Pentagone, siège du département de la Défense des États-Unis.
Monde

Un haut responsable du Pentagone admet que des victimes de traite humaine ont pu être tuées par des frappes navales américaines

Un haut responsable du Pentagone admet que des victimes de traite humaine ont pu être tuées lors d’une frappe navale américaine.

As-tu aimé cet article ?

Le contre-amiral Brian H. Bennett, haut responsable du Pentagone, a reconnu lors d'un briefing classifié au Congrès que des victimes de traite des êtres humains « auraient pu » figurer parmi les personnes tuées lors d'une frappe navale américaine le 2 septembre 2025. Cet aveu, révélé en exclusivité par The Intercept le 10 juin 2026, brise un tabou et remet en cause la légitimité de l'opération Southern Spear, une campagne militaire qui a fait plus de 200 morts en neuf mois. Alors que les élus républicains et démocrates expriment leur frustration face au manque de transparence, la question centrale demeure : comment distinguer un trafiquant d'une victime de traite lorsqu'on bombarde un bateau ?

Vue aérienne du Pentagone, siège du département de la Défense des États-Unis.
Vue aérienne du Pentagone, siège du département de la Défense des États-Unis. — (source)

L'aveu du contre-amiral Bennett

Le 10 juin 2026, le média d'investigation The Intercept publie une révélation qui secoue Washington. Lors d'un briefing classifié organisé à l'automne 2025 au Capitole, le contre-amiral Brian H. Bennett, officier supérieur du Pentagone chargé des opérations spéciales, a admis que des victimes de traite des êtres humains « pourraient » avoir été tuées lors de la toute première frappe de l'opération Southern Spear. Cette déclaration, faite en réponse à une question directe d'un parlementaire, a laissé les participants « stupéfaits par la franchise de Bennett », selon une source citée par The Intercept.

Contre-amiral Bennett : « il est possible que des trafiqués aient été tués »

L'aveu concerne précisément la frappe du 2 septembre 2025, qui a visé un bateau en provenance du Venezuela, plus exactement de San Juan de Unare, un ancien village de pêcheurs transformé en plaque tournante du trafic depuis 2018. À bord se trouvaient onze personnes. Lorsque le représentant démocrate Jason Crow a demandé si certaines d'entre elles pouvaient être des victimes de la traite plutôt que des trafiquants, Bennett a répondu par l'affirmative, sans détour. « Il a dit qu'il était possible que des trafiqués aient été tués », rapporte une source présente dans la salle. Cette franchise a surpris jusqu'aux collaborateurs du Pentagone, qui s'attendaient à une réponse plus évasive.

Le chef du Pentagone présentant sa nouvelle vision de l'armée américaine.
Le chef du Pentagone présentant sa nouvelle vision de l'armée américaine. — (source)

Un briefing classifié qui soulève plus de questions qu'il n'en résout

Ce briefing, pourtant censé apporter de la clarté, a laissé les élus sur leur faim. Selon The Hill, qui a rapporté les réactions des participants le 31 octobre 2025, le représentant républicain Mike Turner a exprimé une « grande frustration » face à l'absence des avocats du Pentagone, pourtant annoncés pour expliquer le fondement juridique des frappes. « Ils n'étaient tout simplement pas dans la salle », a déploré Turner. Jason Crow, de son côté, a déclaré n'avoir entendu « aucune stratégie, aucun objectif final, aucune évaluation de la manière dont ils comptaient arrêter le flux de drogue ». La représentante démocrate Sara Jacobs a ajouté que les responsables avaient admis que « toutes les drogues provenant de cette région continuaient d'arriver aux États-Unis ». Un constat accablant pour une opération qui se veut décisive dans la guerre contre les narcotrafiquants.

Opération Southern Spear : 207 morts en 63 frappes

L'aveu de Bennett ne prend tout son sens qu'à la lumière de l'ampleur de l'opération Southern Spear. Lancée en septembre 2025 et officiellement nommée le 13 novembre 2025 par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, cette campagne militaire cible des bateaux soupçonnés de transporter de la drogue dans les Caraïbes et le Pacifique Est. Selon les données compilées par PBS News, au 3 juin 2026, au moins 207 personnes ont été tuées et 7 autres portées disparues lors de 63 frappes distinctes sur 64 navires. 59 de ces embarcations ont été complètement détruites.

Un haut responsable civil de la Marine américaine annoncé son départ immédiat par le Pentagone.
Un haut responsable civil de la Marine américaine annoncé son départ immédiat par le Pentagone. — (source)

63 frappes, 207 morts : le bilan d'une politique controversée

Le premier bateau visé, celui du 2 septembre 2025, venait de San Juan de Unare au Venezuela. Ce village de pêcheurs, autrefois paisible, est devenu depuis 2018 un hub logistique pour les réseaux internationaux de trafic de drogue et d'êtres humains, notamment sous l'influence du cartel Tren de Aragua. Mais toutes les cibles ne sont pas aussi clairement identifiées. Sur les 63 frappes, beaucoup ont eu lieu dans des zones où la frontière entre pêcheur, migrant et trafiquant est floue. Les autorités américaines affirment que chaque frappe repose sur du renseignement, mais elles n'ont jamais fourni de preuves concrètes liant chaque bateau à une activité criminelle.

Le témoignage de l'élu Himes : « L'une des choses les plus dérangeantes que j'aie vues »

Le représentant démocrate Jim Himes, membre de la commission du Renseignement de la Chambre, a eu accès aux images d'une frappe. Son témoignage, rapporté par Le Monde le 5 décembre 2025, est glaçant. « Ce que j'ai vu dans cette salle est l'une des choses les plus dérangeantes que j'aie vues dans toute ma carrière publique », a-t-il déclaré. Il décrit « deux individus en détresse, sans aucun moyen de locomotion, qui ont été tués par les États-Unis ». Ces images humanisent le bilan : derrière les chiffres de 207 morts se trouvent des êtres humains, parfois désarmés, parfois en train de fuir. Le sénateur républicain Tom Cotton a défendu les frappes en les qualifiant de « nécessaires », mais ce témoignage jette un doute sérieux sur la précision des ciblages.

Trafiquant ou victime de traite ? L'impossible distinction

L'aveu de Bennett met en lumière un problème structurel : comment les autorités militaires américaines distinguent-elles un trafiquant d'une victime de traite lorsqu'elles décident de bombarder un bateau ? La question est d'autant plus cruciale que les opérations se déroulent dans des zones où les réseaux criminels recrutent de force ou sous de faux prétextes des populations vulnérables. Human Rights Watch a qualifié ces frappes de « campagne d'exécutions extrajudiciaires », tandis que The Guardian a identifié 13 victimes jamais nommées, toutes issues de communautés pauvres d'Amérique latine.

Le Pentagone à Arlington, Virginie, photographié du ciel.
Le Pentagone à Arlington, Virginie, photographié du ciel. — (source)

Des pêcheurs recrutés sous de faux prétextes : les 13 oubliés

L'enquête conjointe de The Guardian et du Latin American Center for Investigative Journalism (CLIP), publiée le 15 mai 2026, a mis au jour l'histoire de 13 hommes venus du Venezuela, de Colombie, d'Équateur, de Trinité-et-Tobago et de Sainte-Lucie. Aucun d'eux n'avait de lien avéré avec le trafic de drogue. L'un d'eux, un pêcheur vénézuélien, s'est vu promettre un emploi de lavage de voiture à l'étranger. Il a embarqué sur un bateau sans savoir qu'il servirait de transport pour des trafiquants. « Les États-Unis ne démantèlent pas un réseau criminel, ils tuent des pauvres gens », a déclaré un enquêteur de CLIP à The Guardian. Ces 13 noms s'ajoutent aux centaines de morts anonymes, sans que leurs familles aient jamais reçu d'explication.

La traite des êtres humains, un angle mort dans la guerre anti-drogue

Human Rights Watch, dans une analyse publiée le 16 décembre 2025, est catégorique : ces opérations violent le droit humanitaire international. « Il n'existe pas de conflit armé entre les États-Unis et une organisation de trafic de drogue », rappelle l'ONG. En l'absence de conflit armé, c'est le droit international des droits humains qui s'applique, et non les lois de la guerre. Or, selon ce cadre, l'usage de la force létale n'est autorisé que lorsqu'il est « strictement inévitable pour protéger des vies ». Human Rights Watch estime que les frappes américaines constituent des « violations graves des droits humains ». Le problème du renseignement est central : comment s'assurer qu'un bateau ne transporte pas des victimes de traite lorsque l'identification se fait à distance, par satellite ou par drone ?

Des frappes sous le feu du droit international

Les conséquences juridiques de ces frappes pourraient être lourdes. Plusieurs experts en droit international, interrogés par TIME et PBS, estiment que les actions américaines pourraient constituer des crimes de guerre, voire des meurtres. L'ordre présumé de ne laisser aucun survivant, attribué au secrétaire à la Défense Pete Hegseth, est au cœur des accusations.

« Tueur tout le monde » : l'ordre présumé de Pete Hegseth

Selon des sources citées par ABC News le 1er décembre 2025, Pete Hegseth aurait ordonné de ne laisser aucun survivant après les frappes. Il a nié ces accusations, mais les experts juridiques sont unanimes. Rebecca Ingber, professeure à la Cardozo School of Law, déclare dans TIME : « Ordonner qu'il n'y ait aucun survivant est absolument illégal. En l'absence de conflit armé, c'est un meurtre. » Laura Dickinson, de l'université George Washington, va plus loin : « Le fait de tuer intentionnellement une personne protégée — un civil ou une personne hors de combat parce qu'elle a déposé les armes ou est naufragée en mer — constitue un crime de guerre. » Jennifer Trahan, de NYU, ajoute que « les États-Unis pourraient faire l'objet de poursuites devant la Cour pénale internationale ». Ces analyses placent l'administration Trump dans une position juridique délicate.

Une enquête interne du Pentagone : suffisante pour garantir la justice ?

Face à la pression, le Pentagone a ouvert une enquête interne. Selon NBC News, l'Inspecteur général du Pentagone a lancé le 19 mai 2026 une investigation sur le ciblage des bateaux par le Southern Command. L'enquête, auto-initiée, examinera les aspects du renseignement et du ciblage. Mais de nombreux élus, comme la sénatrice Kelly (ancienne pilote de la Navy), estiment que cela ne suffit pas. « Les militaires ne peuvent pas s'enquérir eux-mêmes », a-t-elle déclaré, réclamant une commission indépendante. Le problème est que l'enquête interne risque de manquer d'impartialité, alors que les preuves de violations s'accumulent. Sans enquête indépendante, les familles des victimes risquent de ne jamais obtenir justice.

Vies anonymes, familles brisées : le vrai coût humain

Derrière les statistiques et les débats juridiques se cachent des vies brisées. L'enquête de The Guardian et CLIP a permis d'identifier 13 victimes, mais combien d'autres restent anonymes ? Chaque nom est une histoire de pauvreté, de promesses trahies et de mort violente.

Juan, pêcheur à San Juan de Unare : promesse d'un lavage auto, mort sous les balles

Juan était pêcheur à San Juan de Unare, au Venezuela. Comme beaucoup dans sa communauté, il vivait de la mer, mais la crise économique l'avait poussé à chercher ailleurs. Un recruteur lui a promis un emploi de lavage de voiture dans un pays voisin. Juan a embarqué sur un bateau sans poser de questions. Le 2 septembre 2025, ce bateau a été la première cible de l'opération Southern Spear. Juan est mort sous les balles et les explosions, sans avoir jamais touché à une once de drogue. Sa veuve, interrogée par The Guardian, n'a reçu aucune réponse des autorités américaines. « Ils ont tué mon mari, et ils ne savent même pas qui il était », a-t-elle déclaré.

Le plus haut responsable civil de la Marine américaine, dont le départ immédiat a été annoncé par le Pentagone.
Le plus haut responsable civil de la Marine américaine, dont le départ immédiat a été annoncé par le Pentagone. — (source)

Des veuves sans réponse, des communautés traumatisées

L'histoire de Juan n'est pas isolée. Les 13 victimes identifiées viennent de communautés extrêmement pauvres du Venezuela, de Colombie, d'Équateur, de Trinité-et-Tobago et de Sainte-Lucie. Leurs familles réclament justice, mais les États-Unis n'ont jamais reconnu leur existence. La veuve d'un pêcheur trinidadien a expliqué à The Guardian que son mari était parti pour quelques semaines, promettant de revenir avec de l'argent. Il est mort sous une frappe américaine. « Je ne sais même pas où est son corps », a-t-elle confié. Ces témoignages mettent en lumière l'absence totale de mécanisme de réparation pour les victimes civiles des opérations militaires américaines. Les communautés, traumatisées, vivent dans la peur que le prochain bateau parti de leur village soit la prochaine cible.

De la Méditerranée aux Caraïbes : mêmes dérives ?

Le scandale des frappes américaines trouve un écho troublant en Europe, où les opérations de surveillance maritime, notamment celles de Frontex, sont également critiquées pour leur impact sur les migrants et les victimes de traite. Le parallèle est frappant : des deux côtés de l'Atlantique, la lutte contre le trafic semble parfois se faire au détriment des droits humains.

Frontex et les refoulements : quand l'Europe ferme les yeux sur les morts en mer

Frontex, l'agence européenne de garde-frontières, est régulièrement accusée de refouler des migrants en Méditerranée sans vérifier s'ils sont victimes de traite ou demandeurs d'asile. Ces refoulements, parfois violents, mettent en danger des vies et violent le droit maritime international. Comme les frappes américaines, ils reposent sur une logique de sécurisation des frontières qui néglige la protection des plus vulnérables. Le Monde, dans son article du 5 décembre 2025, établissait déjà un lien entre les deux phénomènes : « Les mêmes méthodes, les mêmes dérives », écrivait le journal, soulignant que dans les deux cas, les victimes de traite sont les premières à payer le prix fort.

Une solidarité internationale absente face aux victimes de traite

Ni les États-Unis ni l'Europe ne placent les victimes de traite au centre de leurs politiques. Aux États-Unis, l'opération Southern Spear est présentée comme une guerre contre les narcotrafiquants, mais elle ignore délibérément la réalité de la traite des êtres humains. En Europe, Frontex est critiquée pour ne pas former ses agents à identifier les victimes de traite parmi les migrants refoulés. Le résultat est le même : des personnes vulnérables meurent, sans que personne ne soit tenu responsable. Une coopération internationale qui protégerait réellement les trafiqués, au lieu de les criminaliser ou de les tuer, semble plus que jamais nécessaire. Des mécanismes comme SignalConso existent en France pour signaler les abus, mais rien de tel n'existe au niveau international pour les victimes de traite en mer.

Conclusion : repenser la lutte contre le trafic sans tuer les victimes

L'aveu du contre-amiral Bennett n'est pas une simple déclaration : c'est la reconnaissance d'une faille systémique dans la lutte contre le trafic des êtres humains. En admettant que des victimes de traite ont pu être tuées, le Pentagone ouvre la porte à des questions bien plus larges sur la légitimité de l'opération Southern Spear et sur l'absence de mécanismes de protection des civils.

Le dilemme éthique est immense : comment lutter contre le trafic sans tuer ceux que l'on prétend protéger ? La réponse passe par la transparence, des enquêtes indépendantes et une approche fondée sur les droits humains. Les élus des deux partis réclament une commission indépendante, mais l'administration Trump semble vouloir étouffer l'affaire. Pendant ce temps, des familles pleurent leurs morts, sans savoir pourquoi ils ont été tués.

La leçon est claire : les politiques de lutte contre la traite qui ignorent les réalités du terrain et les droits humains risquent de produire l'inverse de l'effet recherché. Au lieu de sauver des vies, elles en prennent. Il est temps de repenser ces politiques, en plaçant les victimes au centre, et non les cibles militaires.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Des victimes de traite ont-elles été tuées par des frappes américaines ?

Oui, le contre-amiral Brian H. Bennett a admis lors d'un briefing classifié au Congrès que des victimes de traite des êtres humains « auraient pu » figurer parmi les personnes tuées lors d'une frappe navale américaine le 2 septembre 2025.

Combien de morts dans l'opération Southern Spear ?

Au 3 juin 2026, l'opération Southern Spear a fait au moins 207 morts et 7 disparus lors de 63 frappes distinctes sur 64 navires, dont 59 complètement détruits.

Qui a ordonné de ne laisser aucun survivant dans les frappes ?

Selon des sources citées par ABC News, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth aurait ordonné de ne laisser aucun survivant après les frappes. Il a nié ces accusations, mais des experts juridiques estiment qu'un tel ordre serait illégal.

Les frappes américaines violent-elles le droit international ?

Human Rights Watch estime que ces opérations violent le droit humanitaire international, car il n'existe pas de conflit armé entre les États-Unis et les trafiquants. L'ONG qualifie les frappes de « violations graves des droits humains ».

Sources

  1. What the law says about killing survivors of a boat strike, according ... · pbs.org
  2. abcnews.com · abcnews.com
  3. en.wikipedia.org · en.wikipedia.org
  4. hrw.org · hrw.org
  5. lemonde.fr · lemonde.fr
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

1330 articles 1 abonnés

Commentaires (14)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...