Le compteur a tourné pendant des semaines dans le vide sanitaire, et la facture arrive à 1 800, 2 600, parfois 7 000 euros. Le premier réflexe est de penser que le service des eaux "fera un geste" puisqu'on n'a jamais vu cette eau couler d'un robinet. Le droit français prévoit effectivement un plafonnement, souvent vendu sous le nom de "loi Warsmann". Mais ce n'est ni un remboursement, ni un droit automatique : c'est une renonciation légale à facturer, enfermée dans trois conditions et dans un délai d'un mois qui court sans vous attendre.

Un droit conditionné, pas un geste commercial
Le dispositif vient de la loi du 17 mai 2011 de simplification du droit, codifiée au III bis de l'article L. 2224-12-4 du code général des collectivités territoriales, précisée par le décret du 24 septembre 2012, aujourd'hui codifié à l'article R. 2224-20-1.
Ce que le texte organise n'est pas un effacement de la facture. L'abonné "n'est pas tenu au paiement de la part de la consommation excédant le double de la consommation moyenne". Autrement dit, vous payez votre consommation habituelle doublée, et l'excédent au-delà disparaît. Le plafonnement ramène la facture au double, pas à zéro. Les pages des plombiers et des fournisseurs d'assistance qui parlent de "remboursement" ou de "prise en charge" inversent la logique : personne ne vous rend d'argent, le service renonce à réclamer une part de ce qu'il aurait pu facturer. La différence n'est pas sémantique, elle décide de ce que vous devez sortir de votre poche.
Trois conditions qui filtrent les demandes
Première condition : le local doit être un local d'habitation. Le texte vise l'occupant "d'un local d'habitation". Un atelier, un commerce, un bâtiment d'exploitation agricole en sont exclus, même avec une fuite parfaitement avérée sur une canalisation privative. En location avec abonnement au nom du locataire, c'est lui l'abonné, donc lui qui doit agir. En immeuble avec compteur collectif, l'abonné est le syndicat des copropriétaires : c'est lui, en pratique le syndic, qui porte la demande.
Deuxième condition, la plus mal comprise : seules les fuites sur canalisation comptent. L'article R. 2224-20-1 vise les augmentations "dues à une fuite sur une canalisation d'eau potable après compteur, à l'exclusion des fuites dues à des appareils ménagers et des équipements sanitaires ou de chauffage". Une chasse d'eau qui coule en continu, un cumulus qui goutte, un lave-linge, un adoucisseur, une chaudière : tous ces cas sortent du dispositif. Ce sont pourtant les fuites les plus fréquentes d'un logement. La canalisation enterrée, le tuyau percé dans la gaine technique ou sous la dalle, en revanche, entrent dans le champ.
Troisième condition : le seuil. Une augmentation est anormale si le volume consommé depuis le dernier relevé "excède le double du volume d'eau moyen consommé par l'abonné ou par un ou plusieurs abonnés ayant occupé le local d'habitation pendant une période équivalente au cours des trois années précédentes". La formulation est plus précise que le raccourci habituel "le double de la moyenne des trois dernières années" : la comparaison se fait période par période. Une facture semestrielle se compare aux semestres précédents, pas à une moyenne annuelle qui mélangerait l'hiver et l'été. Si vous avez un arrosage de jardin ou une piscine, votre moyenne d'été est plus haute, et le seuil de déclenchement l'est aussi.
Pour un abonné récent, sans historique, le texte prévoit le recours aux occupants précédents sur trois ans, puis, à défaut, au volume moyen consommé dans la zone géographique pour des logements de taille et de caractéristiques comparables. Un premier emménagement ne prive donc pas du droit, mais complique la démonstration du seuil - un point à anticiper quand on arrive dans un logement dont on ne connaît pas les consommations passées.
Le mois qui décide de tout
Le délai court à compter de l'information du service, pas de la découverte de la facture. L'article R. 2224-20-1 impose au service de vous prévenir "par tout moyen et au plus tard lors de l'envoi de la facture établie d'après ce relevé", et cette information doit préciser les démarches à effectuer. Conservez l'enveloppe, le courriel ou la facture qui porte l'alerte : c'est la pièce qui date le point de départ.
Dans ce mois, deux voies s'ouvrent, et rien n'interdit de les emprunter toutes les deux.
La première est l'attestation d'une entreprise de plomberie indiquant que la fuite a été réparée. Le décret exige qu'elle précise la localisation de la fuite et la date de la réparation. Un forfait de recherche de fuite sans endroit ni date ne suffit pas. Un dépannage réalisé vous-même ne vaut rien au titre de ce texte. Le service peut procéder à "tout contrôle nécessaire", et en cas d'opposition au contrôle, engager le recouvrement : une attestation arrangée est un mauvais calcul.
La seconde voie concerne les cas où aucun plombier ne trouve la fuite. Dans le même délai d'un mois, vous pouvez demander au service de vérifier le bon fonctionnement du compteur. L'abonné n'est alors tenu de payer la part excédant le double qu'à compter du moment où le service lui notifie, après enquête, que l'augmentation n'est pas imputable à un défaut du compteur. Le service doit vous répondre dans le mois. Cette voie est sous-utilisée : elle déplace la charge de l'enquête sur le service, et elle est particulièrement adaptée aux fuites enterrées introuvables comme aux compteurs suspects.
En pratique, faites partir les deux demandes dans le même recommandé avec avis de réception. L'envoi simple expose à une contestation sur la date, et une contestation de facture engagée plus tard ne rouvre pas le délai.
Quand c'est le service qui a fauté
Le texte retourne la charge dans deux hypothèses. D'abord, "à défaut de l'information mentionnée au premier alinéa", l'abonné n'est pas tenu au paiement de la part excédant le double. Autrement dit, si le service n'a pas signalé l'anomalie en joignant les démarches, l'écrêtement s'applique de plein droit, sans attestation de plombier. Une alerte purement orale, ou un courrier qui se borne à afficher des chiffres sans expliquer la procédure et le délai, ne vaut pas information complète.
Ensuite, si le service ne répond pas à la demande de vérification du compteur dans le mois, il ne peut pas réclamer la part excédentaire tant que l'enquête n'a pas établi que le compteur fonctionne correctement. Le silence du service travaille alors pour l'abonné.
Les fuites qui restent à votre charge
Il faut le dire nettement, parce que c'est la principale déception : le plafonnement ne règle pas les fuites d'équipements. Chauffe-eau, chasse d'eau, lave-linge, adoucisseur, chaudière restent à la charge de l'occupant. Dans un logement loué, cela recoupe une autre règle, celle de l'entretien courant du logement qui incombe au locataire : le plafonnement de la facture d'eau ne tranche pas la répartition entre bailleur et locataire, il constate seulement que l'écrêtement légal ne s'applique pas.
Quant à la fuite située en amont du compteur, elle ne relève pas de ce dispositif pour une raison simple : elle n'est pas mesurée par votre compteur. Si des volumes anormaux vous sont malgré tout facturés alors que l'origine se situe sur le réseau public ou sur un organe du branchement, le terrain n'est plus celui du plafonnement mais celui du paiement indu, avec une réclamation appuyée sur un constat technique.
Après le refus : réclamation, médiateur, tribunal
La procédure officielle est en trois temps. D'abord une réclamation écrite auprès du service de l'eau ou de l'assainissement, décrivant le litige, de préférence en recommandé avec avis de réception. Le service dispose de deux mois pour répondre. Ensuite, si la réponse ne vous satisfait pas ou si rien n'arrive, la saisine du médiateur de l'eau, gratuite, en ligne ou par formulaire, avec les justificatifs et, s'il s'agit d'une fuite, son emplacement. Le médiateur propose une solution dans les trois mois ; les deux parties restent libres d'accepter ou de refuser. Il ne peut pas être saisi si le litige est déjà examiné par un autre médiateur ou par un tribunal. Enfin, à défaut d'accord, le recours devant le tribunal judiciaire du lieu de résidence.
La Médiation de l'eau indique couvrir 99 % des abonnés des services d'eau et d'assainissement en France métropolitaine et outre-mer. Pour la minorité restante, il faut passer par le médiateur de l'exploitant, quand il en existe un, ce qui rend utile une vérification préalable auprès de la mairie ou du service.
Devant le tribunal judiciaire, l'avocat n'est pas obligatoire pour les litiges jusqu'à 10 000 euros. Le dossier se gagne sur les pièces : relevés de compteur, courrier d'information du service, attestation de l'entreprise de plomberie, échanges de réclamation.
Qui paie, à la fin
Un plafonnement n'efface pas une dépense : il la déplace. Les volumes non facturés à l'abonné ne disparaissent pas : ils sont supportés par le service, donc par la collectivité, donc à terme par l'ensemble des abonnés via la tarification. Ce n'est pas un scandale - c'est le principe même d'une mutualisation du risque - mais cela éclaire deux choses.
D'un côté, l'exclusion des équipements ménagers et sanitaires du dispositif n'est pas une bizarrerie : elle maintient la charge de l'entretien courant sur celui qui contrôle cet entretien. Le législateur protège contre l'accident imprévisible et invisible, pas contre la chasse d'eau qu'on entend fuir depuis six mois. De l'autre, la contrepartie de cette mutualisation est une vigilance minimale : l'écrêtement étant plafonné au double et non intégral, l'abonné garde une part de risque à sa charge, ce qui maintient une incitation à surveiller son compteur.
C'est précisément cet espace que commercialisent les contrats d'assistance plomberie, avec des garanties dites de "perte d'eau" qui couvrent le reste à charge après écrêtement. Ils rendent un service réel et se paient pour cela ; il faut simplement savoir qu'ils vendent la couverture d'un risque que la loi ne couvre pas, et non l'accès à un droit.
Les pièces à réunir, et les erreurs à éviter
À garder et à envoyer :
- La facture d'eau et le relevé de compteur litigieux, avec la date de l'information du service.
- Les justificatifs de consommation des trois dernières années, ou à défaut les éléments sur les occupants précédents.
- L'attestation de l'entreprise de plomberie mentionnant la localisation de la fuite et la date de la réparation, accompagnée de la facture détaillée.
- Le courrier de demande de vérification du compteur, si aucune fuite n'a été localisée.
- L'envoi en recommandé avec avis de réception, dont vous conservez le récépissé.
Les erreurs qui coûtent le plafonnement : attendre la facture suivante pour réagir ; confondre une fuite de chasse d'eau avec une fuite de canalisation ; produire une attestation sans localisation ni date ; faire réparer par un bricoleur et plaider ensuite la bonne foi ; contester la facture sans avoir respecté le mois, en espérant que la réclamation rouvrira le délai - elle ne le rouvre pas.
Le cadre juridique est stable et accessible ; ce qui fait la différence entre une facture de 2 600 euros et une facture ramenée au double de la consommation habituelle, c'est la date du recommandé et la précision d'une attestation.