Le vendredi 26 juin 2026, la cour administrative d’appel de Marseille a rendu un arrêt qui clôt des années de bataille judiciaire autour de la centrale biomasse de Provence, implantée sur les communes de Gardanne et Meyreuil. Les juges ont estimé que les études d’impact sur l’approvisionnement en bois étaient désormais « suffisantes », offrant à l’exploitant GazelEnergie – filiale du groupe EPH du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky – un blanc-seing judiciaire. Pourtant, cette décision soulève un paradoxe vertigineux : comment la plus grande centrale biomasse de France, accusée par les associations d’être un « scandale climatique », peut-elle obtenir une validation judiciaire qui semble défier l’urgence environnementale ?

Un verdict qui tombe comme un couperet : la justice valide l’exploitation
La décision de la cour administrative d’appel de Marseille met fin à une procédure judiciaire entamée en 2023. France Nature Environnement (FNE) et d’autres associations environnementales contestaient le plan d’approvisionnement en bois de la centrale, estimant que les études d’impact étaient insuffisantes et que l’exploitation causait des dommages irréversibles aux forêts locales. Les juges en ont décidé autrement.
Dans leur délibéré, ils affirment que « l’information relative aux effets sur l’environnement de son approvisionnement en bois est désormais suffisante et l’autorisation environnementale conforme au droit ». Une formulation qui sonne comme une victoire totale pour GazelEnergie. Son président, Frédéric Faroche, s’est réjoui auprès de l’AFP de « cette confirmation qui permet de continuer l’exploitation de la centrale dans un cadre juridique stabilisé ».
De l’autre côté, la déception est amère. Judith Sébert, juriste à FNE Provence-Alpes-Côte d’Azur, a qualifié la décision de « très mauvaise nouvelle pour les forêts, lesquelles sont pourtant notre meilleur allié contre le réchauffement du climat ». Les associations dénoncent un jugement qui valide une procédure sans trancher le fond du problème climatique. Les juges rappellent d’ailleurs qu’il ne leur appartient pas « de se substituer aux pouvoirs publics dans des choix de politique publique, y compris en matière de transition énergétique ».
324 communes consultées pour un simple feu vert administratif
L’enquête publique complémentaire organisée du 5 mai au 6 juin 2025 était d’une ampleur inédite pour une installation classée. Son périmètre couvrait 324 communes réparties sur 16 départements et 3 régions – Provence-Alpes-Côte d’Azur, Occitanie et Auvergne-Rhône-Alpes. Jamais une procédure d’une telle envergure n’avait été déployée pour un seul site industriel.
Quatorze communes étaient dotées d’un commissaire-enquêteur, et des réunions publiques ont été organisées. L’ensemble des conseils municipaux du périmètre a été consulté. Sur le papier, le dispositif semble exemplaire. Mais les associations dénoncent un sentiment d’avoir été noyées par la complexité administrative. Quand une procédure couvre trois régions et 324 communes, le citoyen lambda a-t-il vraiment les moyens de se faire entendre ? La question sous-jacente est simple : une consultation aussi lourde garantit-elle la qualité du débat public, ou sert-elle à diluer les oppositions dans un océan de paperasse ?
La commission d’enquête interdépartementale avait été désignée le 3 mars 2025, laissant deux mois aux préfectures pour organiser la consultation. Les services de la préfecture des Bouches-du-Rhône se sont attachés, depuis mars 2023, à « impulser un rythme d’instruction ambitieux », selon les termes du dossier officiel. Un rythme qui, pour les opposants, a surtout permis d’enterrer les objections sous la masse des formalités.
De l’arrêt du Conseil d’État à la victoire de GazelEnergie

Le chemin judiciaire qui mène à la décision de juin 2026 est jalonné d’étapes clés. Le 27 mars 2023, le Conseil d’État impose à GazelEnergie de prendre en compte les effets indirects de son activité sur les forêts locales. Le 10 novembre 2023, la cour administrative d’appel de Marseille enjoint le préfet à régulariser l’autorisation d’exploitation.
L’entreprise dépose une nouvelle étude d’impact mi-2024, qui reçoit un avis de l’autorité environnementale nationale le 5 décembre 2024. Le rapport du commissaire enquêteur suit, et l’État valide le plan d’approvisionnement en novembre 2025, assorti de prescriptions complémentaires. Les juges estiment que la procédure a été respectée scrupuleusement. Mais ils ne disent pas que le projet est vertueux – seulement que « l’information est désormais suffisante ». Une nuance qui pèse lourd.
Le préfet avait d’ailleurs autorisé provisoirement l’exploitation dès avril 2023, en attendant la finalisation de l’étude d’impact. La centrale a redémarré le 3 janvier 2025 après près d’un an d’inactivité, bien avant que la justice ne se prononce définitivement. Un signal fort envoyé à l’exploitant.
Bois local ou bois américain ? Les promesses d’approvisionnement de la centrale biomasse de Gardanne
Au cœur de la controverse se trouve une question simple : d’où vient le bois que brûle la centrale ? Le discours officiel met en avant la valorisation des déchets forestiers locaux. La réalité documentée est bien différente.
Le plan d’approvisionnement validé par l’État en novembre 2025 prévoit l’utilisation de 450 000 tonnes de bois par an. Seulement la moitié provient d’un rayon de 240 kilomètres autour du site. L’autre moitié vient de l’étranger : États-Unis, Canada, pays baltes. Le paradoxe logistique est frappant : transporter du bois par bateau depuis l’Amérique du Nord pour le brûler en Provence, dans une installation qui bénéficie du label « énergie renouvelable ».
450 000 tonnes par an : le grand écart entre le bois local et l’importation massive
Les chiffres donnent le vertige. 450 000 tonnes de bois chaque année, c’est l’équivalent de plusieurs milliers de camions ou de trains de marchandises. GazelEnergie exhibe des certifications « durables » pour le bois importé. Mais ces labels garantissent-ils vraiment que le bois n’est pas prélevé dans des forêts primaires ou à forte valeur écologique ?
Le transport maritime ajoute une couche d’absurdité climatique. Brûler du bois venu des États-Unis en Provence, c’est émettre du CO₂ à chaque étape : abattage, transformation, transport transatlantique, puis combustion. Le bénéfice carbone théorique de la biomasse – censée être neutre car le CO₂ émis est réabsorbé par la repousse des arbres – est annulé par l’empreinte logistique. Sans compter que les arbres abattus aujourd’hui mettront 50 à 100 ans à repousser.
Les études complémentaires menées par GazelEnergie ont pourtant porté sur l’ensemble du périmètre d’approvisionnement, y compris à l’international. L’autorité environnementale nationale a rendu un avis le 5 décembre 2024, et l’État a assorti le plan de prescriptions complémentaires. Mais pour les associations, ces garanties restent insuffisantes face à l’ampleur des prélèvements.

7 arbres sur 10 brûlés pour rien : le rendement catastrophique de la centrale
L’analyse de l’association Canopée est sans appel : la centrale affiche un rendement électrique de 33 %. Cela signifie que sur 10 arbres entrant dans la chaudière, 7 partent en chaleur perdue et fumée. Seul un tiers de l’énergie contenue dans le bois est converti en électricité.
Ce chiffre est d’autant plus problématique que la directive européenne RED III, adoptée en 2023, exige un rendement minimum de 36 % pour qu’une installation biomasse soit comptabilisée comme renouvelable. GazelEnergie promet d’atteindre 37 % d’ici 2030, sans publier d’étude technique démontrant la faisabilité de cet objectif. En attendant, la centrale fonctionne sous le seuil réglementaire européen, et la France n’a toujours pas transposé RED III dans son droit national.
Canopée chiffre le gâchis : l’État va dépenser 800 millions d’euros pour brûler 3,8 millions de tonnes de bois, générant plus de 6 millions de tonnes équivalent CO₂. Un rendement de 33 %, c’est celui d’une centrale à charbon des années 1980. La modernité écologique promise n’est pas au rendez-vous.
Plus polluante que le charbon ? Le vrai bilan carbone de la biomasse
L’argument fondateur de la filière biomasse ligneuse est que brûler du bois serait neutre en carbone. Les données chiffrées disponibles racontent une tout autre histoire. Le remplacement du charbon par le bois à Gardanne n’a pas amélioré le bilan climatique – il l’a empiré.
Le concept de « dette carbone » est clé pour comprendre le problème. Quand on brûle un arbre, le CO₂ qu’il a stocké pendant des décennies est libéré instantanément. La repousse d’un nouvel arbre prendra des décennies, voire un siècle, pour réabsorber ce même CO₂. Pendant cet intervalle, la molécule de carbone reste dans l’atmosphère, contribuant au réchauffement. C’est un pari climatique intenable.
6 millions de tonnes de CO₂ : le gouffre climatique de Gardanne
Selon Canopée, la centrale émet 20 % de CO₂ de plus par MWh que l’ancienne centrale à charbon qu’elle était censée remplacer. Le chiffre est sidérant : plus de 6 millions de tonnes équivalent CO₂ sur la durée du nouveau contrat.
Comparons avec une centrale à gaz moderne équipée d’un cycle combiné. Celle-ci émet deux à trois fois moins de CO₂ pour la même production électrique. Si l’objectif affiché était de décarboner le mix électrique français, pourquoi avoir choisi la solution la plus émettrice ? La réponse est politique, pas technique.
L’ancienne centrale à charbon de 600 MW, qui brûlait du combustible fossile depuis 1964, a été reconvertie à la biomasse. Le résultat : des émissions plus élevées qu’avant, pour un coût public faramineux. Une aberration climatique que les associations qualifient de « greenwashing » industriel.
L’arnaque de la substitution au charbon
L’argument officiel pour justifier la conversion de la centrale était simple : remplacer le charbon par du bois, c’est mieux. En réalité, le GIEC et l’ADEME le rappellent depuis des années : brûler un arbre aujourd’hui et attendre 50 à 100 ans qu’un nouvel arbre absorbe le CO₂ équivalent n’est pas une compensation, c’est un transfert temporel du problème.
Ajoutons à cela les émissions du transport maritime et terrestre du bois importé. Le bois américain traverse l’Atlantique, puis rejoint Gardanne par camion ou train. Chaque étape émet du CO₂. Le bilan global est catastrophique. Le débat scientifique est tranché sur ce point : la biomasse ligneuse de grande taille est une fausse solution. Mais la politique énergétique française semble suivre une logique différente.
Les juges de la cour administrative d’appel ont pris soin de rappeler qu’ils ne se prononçaient pas sur l’opportunité du projet, mais sur sa conformité au droit. Une distinction qui permet à GazelEnergie de continuer à brûler du bois au nom de la transition, sans que personne ne puisse contester le fond de l’affaire.
1,5 milliard d’euros : le trou d’air des subventions publiques
Passons du climat au portefeuille. L’argent public massif engagé pour maintenir cette centrale en activité est un scandale économique qui dépasse le seul problème écologique. Le rapport de la Cour des comptes, cité par le sénateur Hervé Maurey dans une question écrite du 12 mars 2026, est accablant.
La centrale bénéficie de mécanismes de soutien dérogatoires qui la placent sous perfusion publique. Daniel Kretinsky, magnat tchèque dont le groupe EPH possède également des centrales à charbon en Europe, négocie en position de force avec un État français dépendant de sa production électrique.
Le contrat en or de Kretinsky : quand l’exploitant dicte ses conditions
Le récit des négociations entre l’État et GazelEnergie est un cas d’école de rente de situation. En juillet 2022, l’exploitant résilie unilatéralement son contrat d’achat avec EDF, qui lui garantissait pourtant 152 €/MWh – un tarif déjà supérieur au prix de marché de l’époque.
Deux ans plus tard, les prix de l’électricité s’effondrent. L’opérateur demande alors une « dé-résiliation » de son propre abandon de contrat. Et il l’obtient. En décembre 2024, l’État signe un nouveau contrat d’achat avec GazelEnergie à un tarif au moins deux fois supérieur au prix du marché. L’exploitant a réussi le tour de force de résilier un contrat trop bas pour lui, puis d’en négocier un bien plus avantageux quand les conditions de marché se sont retournées.

Le Monde, qui a révélé l’affaire en mai 2025, décrit un État « prêt à tout » pour maintenir la centrale en activité, quitte à signer un contrat déséquilibré. La centrale a redémarré le 3 janvier 2025, après presque un an d’arrêt, grâce à ce nouveau cadre contractuel.
800 millions… ou 1,5 milliard d’euros ? Les mécanismes cachés des aides d’État
Le rapport de la Cour des comptes (référence S2025-1623) détaille les mécanismes de soutien. Un « capping » permet à l’État de résilier le contrat au 8e anniversaire pour un coût plafonné à 800 millions d’euros. Mais la Cour estime que le coût total pour les finances publiques pourrait dépasser 1,5 milliard si les prix de marché restent bas.
Ces centaines de millions sont financés par la CSPE (contribution au service public de l’électricité), un impôt déguisé inclus dans la facture d’électricité des consommateurs. Les ménages modestes et les jeunes actifs paient donc, sans le savoir, une partie de l’addition. Le sénateur Maurey interroge : « Le projet bénéficiera d’un soutien public très important via un amendement à la loi de finances pour 2024. Quel est le coût réel pour le contribuable ? »
Le Figaro, dans son édition du 25 février 2026, titrait : « 1,5 milliard d’euros : la folle envolée du soutien public à la centrale de Gardanne ». Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que ce même argent pourrait financer des alternatives bien plus vertueuses.
Solaire, éolien, sobriété : qu’auraient pu financer les mêmes subventions ?
Appliquons la logique du coût d’opportunité. Si l’État engage 1,5 milliard d’euros pour Gardanne, que pourrait-on déployer d’autre avec cette somme ? La réponse est édifiante.
La décision de soutenir la centrale biomasse n’est pas neutre : elle verrouille le système électrique sur des solutions coûteuses et empêche le déploiement d’alternatives locales souvent plus efficaces. Chaque euro dépensé pour brûler du bois importé est un euro qui ne finance pas une vraie transition énergétique.
Un champ solaire géant en Provence : l’alternative évidente
Faisons les calculs. À 1 000 € par kWc installé – un coût réaliste pour le photovoltaïque en 2026 –, 1,5 milliard d’euros permettrait de déployer 1,5 GW de panneaux solaires. Cela correspond à une production annuelle équivalente ou supérieure à celle de Gardanne (environ 1,2 TWh), avec zéro émission directe, zéro importation de bois, et une durée de vie de 30 ans.
La région Provence-Alpes-Côte d’Azur bénéficie d’un ensoleillement exceptionnel. Techniquement, le choix est évident. Alors pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Parce que les subventions suivent les choix politiques, pas le meilleur rapport coût-carbone. Le photovoltaïque ne crée pas d’emplois dans la filière bois traditionnelle, ne satisfait pas les intérêts industriels établis, et ne permet pas de maintenir une centrale qui emploie plusieurs centaines de personnes.
Un champ solaire de 1,5 GW en Provence, c’est l’équivalent de 15 parcs solaires de 100 MW chacun. De quoi alimenter des centaines de milliers de foyers en électricité propre, sans polluer l’air ni importer du bois depuis l’autre bout du monde.
Méthanisation, éolien, rénovation : les laissés-pour-compte du « tout-énorme »
Les alternatives existent pourtant, et elles sont multiples. La méthanisation locale valoriserait les déchets agricoles de la région. L’éolien terrestre et offshore en Méditerranée pourrait fournir une électricité propre et prévisible. La rénovation thermique massive des bâtiments – le vrai levier de la transition – réduirait la demande énergétique à la source.
Pourquoi ces filières n’ont-elles pas bénéficié du même appui public que Gardanne ? La réponse tient au biais français en faveur des grandes infrastructures centralisées. L’ADEME a pourtant démontré à plusieurs reprises l’efficacité économique des solutions décentralisées. Mais le système préfère les mégaprojets, les contrats juteux et les opérateurs historiques.
La méthanisation, par exemple, permet de valoriser les déchets agricoles tout en produisant de l’électricité et de la chaleur. Son coût est compétitif, son bilan carbone excellent, et elle crée des emplois locaux non délocalisables. Pourtant, elle reste marginale dans le paysage énergétique français. Gardanne a absorbé une part disproportionnée des subventions disponibles, au détriment de ces solutions dispersées.
Santé publique et pollution locale : ce que respirent vraiment les habitants de Gardanne
Le débat national sur la centrale se concentre sur le CO₂ et les subventions. Mais il néglige un aspect crucial : ce que vivent les riverains. La centrale ne se contente pas d’émettre du gaz à effet de serre – elle rejette particules fines, oxydes d’azote et composés organiques volatils.
Le site est implanté en pleine zone industrielle de l’Étang de Berre, l’un des bassins les plus pollués de France. Le cumul des pollutions – portuaires, routières, industrielles – pose un problème sanitaire de premier plan.
Particules fines : le bois, ce « charbon vert » qui asphyxie les poumons
La combustion du bois émet davantage de particules fines (PM2,5) par MWh que le gaz ou même le charbon moderne équipé de filtres performants. Ces particules pénètrent profondément dans les poumons, provoquant asthme, maladies cardiovasculaires et cancers.
Les études d’impact sanitaires présentées par l’exploitant sont rassurantes. Mais les données d’Air PACA (Atmo Sud) montrent que le bassin d’Aix-Marseille dépasse régulièrement les seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé. Ajouter une centrale biomasse à ce cocktail toxique, c’est aggraver une situation déjà critique pour les habitants de Gardanne et Meyreuil.
Les particules fines émises par la combustion du bois sont particulièrement dangereuses car elles contiennent des hydrocarbures aromatiques polycycliques, des substances cancérogènes. Les riverains respirent chaque jour ce mélange toxique, sans que les pouvoirs publics n’en tirent les conséquences.
Gardanne, ville industrielle ou cité-dortoir sacrifiée ?
Le contexte local est complexe. La centrale est implantée sur un territoire marqué par un siècle d’industrie lourde : charbon, alumine, ciment. Les habitants et les élus locaux oscillent entre dépendance économique et rejet croissant.
D’un côté, la centrale emploie plusieurs centaines de personnes directement et indirectement. De l’autre, les riverains subissent les nuisances sonores, la pollution atmosphérique et le passage incessant des camions de bois. Le sentiment d’être une variable d’ajustement des stratégies énergétiques nationales est palpable. Gardanne est-elle une ville industrielle qui doit sa survie à la centrale, ou une cité-dortoir sacrifiée sur l’autel d’une transition mal conçue ?
Les élus locaux, pris entre la préservation des emplois et la santé des habitants, peinent à trancher. Certains soutiennent le projet, d’autres le dénoncent. Mais tous constatent que la décision leur échappe, négociée entre l’État et un milliardaire tchèque.
La directive européenne RED III : un standard contourné par l’État français
Le trou réglementaire qui rend tout cela possible s’appelle RED III. Adoptée en 2023, cette directive européenne fixe un seuil minimum d’efficacité énergétique de 36 % pour qu’une installation biomasse soit comptabilisée comme renouvelable. Gardanne est à 33 %.
La France tarde à transposer cette directive dans son droit national. Simple lenteur administrative ou protection délibérée d’une filière ? Les associations environnementales penchent pour la seconde hypothèse.
36 % de rendement : la règle européenne que Gardanne ne respecte pas
Le détail technique est simple. La directive RED III dispose que les installations de production d’électricité à partir de biomasse doivent atteindre un rendement minimum de 36 % pour bénéficier des labels verts et des subventions associées. En dessous de ce seuil, elles ne devraient pas être considérées comme renouvelables.
GazelEnergie promet d’atteindre 37 % en 2030. Mais aucun dossier technique ne démontre la faisabilité de cet objectif. En l’absence de transposition de RED III en droit français, la promesse suffit. La centrale continue de fonctionner, de recevoir des subventions et d’afficher son label « énergie renouvelable », sans respecter la norme européenne.
Le Sénat lui-même s’est ému de cette situation. Dans sa question du 12 mars 2026, le sénateur Hervé Maurey interroge le gouvernement sur le non-respect de RED III et sur le coût réel du soutien public à Gardanne. Sans réponse claire à ce jour.
Un précédent dangereux pour d’autres projets à Kourou et Brignoles
Le cas Gardanne fixe un précédent juridique et réglementaire pour l’ensemble de la filière biomasse en France. Si la plus grande centrale du pays peut fonctionner sans respecter RED III, quel message cela envoie-t-il aux autres projets ?
La centrale biomasse de Kourou, en Guyane, exploitée par Voltalia, est critiquée pour ses impacts sur la forêt amazonienne. Le projet de centrale biomasse de Brignoles, dans le Var, soulève des questions similaires sur l’approvisionnement en bois local. Gardanne leur offre un précédent : la procédure peut être contournée, les normes peuvent être repoussées, et l’État peut soutenir des projets contestés par la communauté scientifique.
Pour les associations, le risque est clair : si Gardanne obtient un passe-droit, d’autres projets suivront. La biomasse ligneuse de grande taille deviendra une filière subventionnée sans contrôle, au détriment des forêts et du climat.
Conclusion : Gardanne, le symbole des contradictions de la transition française
La décision de la cour administrative d’appel de Marseille est une victoire judiciaire pour GazelEnergie. Mais c’est une défaite sur le fond pour le climat, la santé publique et le contribuable. La centrale biomasse de Provence, à Gardanne et Meyreuil, est devenue le symbole d’une transition énergétique qui privilégie les grands opérateurs historiques, la continuité industrielle et l’affichage plutôt que la sincérité écologique.
Les leçons de cette affaire sont claires. La transposition rapide de la directive RED III dans le droit français est une urgence. Un audit indépendant du plan d’approvisionnement en bois est nécessaire pour vérifier que les certifications « durables » ne sont pas un écran de fumée. Et la réorientation des subventions vers les alternatives bas-carbone locales – solaire, méthanisation, rénovation thermique – est la seule voie cohérente avec les objectifs climatiques de la France.
Tant que l’État continuera de soutenir des projets qui émettent plus que le charbon, qui importent du bois depuis l’autre bout du monde et qui coûtent 1,5 milliard aux contribuables, la transition énergétique française restera une promesse en trompe-l’œil. Gardanne n’est pas une exception. C’est le symptôme d’un système qui refuse de faire les vrais choix.