Dans un amphithéâtre de première année aux rangées de sièges vides, un étudiant reste penché sur sa copie d'examen tandis qu'un autre franchit l'étroite porte du fond vers la salle de deuxième année, bien plus petite, où quelques chaises seulement sont disponibles.
Éducation

Numerus apertus en médecine : ouvrir des places ne supprime pas le classement

En médecine, le numerus apertus a ouvert des places sans changer la règle d'attribution : le classement décide qui entre. La sélection se rejoue ensuite dans l'encadrement de deuxième année, et la licence portail santé prévue pour 2027 déplace la sélection sans la supprimer.

As-tu aimé cet article ?

Le 18 juin 2025, le Sénat adopte définitivement la proposition de loi de Yannick Neuder "visant à améliorer l'accès aux soins par la territorialisation et la formation". Le ministre de la Santé, qui l'avait portée comme député avant de la remettre à l'ordre du jour, promet alors "un choc de formation" et dénonce dans le numerus apertus un "goulot d'étranglement". Seize mois plus tard, un décret remplace le PASS et les LAS par une licence portail santé, et les doyens de médecine annoncent qu'il faudra probablement réduire d'un cinquième les places de première année pour ne pas dégrader la formation.

Dans un amphithéâtre de première année aux rangées de sièges vides, un étudiant reste penché sur sa copie d'examen tandis qu'un autre franchit l'étroite porte du fond vers la salle de deuxième année, bien plus petite, où quelques chaises seulement sont disponibles.
Dans un amphithéâtre de première année aux rangées de sièges vides, un étudiant reste penché sur sa copie d'examen tandis qu'un autre franchit l'étroite porte du fond vers la salle de deuxième année, bien plus petite, où quelques chaises seulement sont disponibles.

Entre-temps, une question simple est restée sans réponse : à quoi bon ouvrir des places si la règle qui décide qui entre ne change pas ?

Un numerus qui dit combien, jamais qui

La loi du 24 juillet 2019 avait supprimé le numerus clausus hérité des années 1970. À la rentrée 2020, le numerus apertus - littéralement "nombre ouvert" - entre en vigueur en même temps que deux nouvelles voies d'accès, le PASS et les licences avec accès santé. Le principe change réellement : l'État ne fixe plus un quota national unique ; chaque université arrête sa capacité d'accueil de deuxième et troisième année, sur avis conforme de l'Agence régionale de santé, dans le cadre d'objectifs nationaux pluriannuels. Ces objectifs fonctionnent comme des seuils minimaux, pas comme des plafonds : rien n'interdit à une faculté d'ouvrir davantage.

Ce que le système ne change pas, c'est la nature de l'objet en jeu. Un nombre de places reste un nombre. Le numerus dit combien de sièges existent ; il ne dit jamais qui les obtient. Ce sont les résultats de première année qui tranchent, dans l'ordre du classement, du premier au dernier rang admis.

C'est le point que les familles comprennent le plus tard : valider son année ne donne aucun droit à une place. Entre le dernier admis et la moyenne de 10 sur 20 s'étend une zone entière d'étudiants qui ont réussi leurs examens sans entrer en deuxième année de santé. Et dans le système PASS-LAS encore en vigueur cette année, l'admission ne se joue pas en une seule fois : le pourcentage d'étudiants admis à l'issue du premier groupe d'épreuves ne peut excéder la moitié des places offertes, ce qui garantit qu'au moins la moitié se décide aux oraux - au minimum deux entretiens de vingt minutes devant deux examinateurs, dont l'un extérieur à l'université.

Le rang ne décide pas seulement de l'entrée, mais de la filière et, plus tard, de la spécialité. "L'étudiant reste un rang, et l'odontologie une case que l'on coche quand le rang le permet", résumait Chirurgiens-dentistes de France à propos des arbitrages que le classement impose.

Ce que la loi Neuder a réellement supprimé

Le vocable politique mérite d'être manié avec précaution. La loi du 27 juin 2025 n'a pas effacé le numerus du code de l'éducation : l'article L. 631-1 continue de fixer un nombre de places en deuxième et troisième année de médecine. Ce que le texte renverse, c'est la hiérarchie des critères. Ces objectifs seront désormais définis "en fonction des besoins de santé du territoire puis, à titre subsidiaire, des capacités de formation". Les agences régionales de santé et les conseils territoriaux de santé pourront par ailleurs être appelés à prendre des mesures pour accroître les capacités d'accueil d'une université qui ne répondrait pas aux objectifs.

Autrement dit : la priorité passe de l'offre de formation à la demande de soins. Sur le papier, la logique est difficile à contester - la Cour des comptes jugeait dès décembre 2024 que la hausse du nombre de places constatée depuis 2020 était "sans lien évident avec les besoins des territoires". Dans les faits, cette inversion pose une question que le législateur n'a pas tranchée : qui construit les amphithéâtres et recrute les enseignants quand les besoins du territoire dépassent les capacités de la faculté ?

La sénatrice socialiste Émilienne Poumirol l'avait formulé sans détour lors des débats : "Ne nous faisons pas d'illusion : les universités ne pourront pas former davantage d'étudiants que leur capacité d'accueil réelle simplement parce qu'on le leur demande, sauf à dégrader la qualité des enseignements." On peut décréter un besoin de santé. On ne décrète pas un terrain de stage.

Quarante pour cent d'admis, et vingt-deux points d'écart

Les chiffres du service statistique du ministère donnent la mesure du décalage. Sur la cohorte des néo-bacheliers entrés en PASS ou en LAS en 2022, 40,1 % ont été admis en deuxième année de santé en un ou deux ans - un niveau quasi identique à celui de la cohorte précédente (40,4 %), et près des trois quarts en un an.

Cette moyenne nationale ne décrit pourtant pas la sélection telle qu'elle est vécue : elle masque des écarts considérables. Les étudiants de PASS représentent 63 % des inscrits mais près de 80 % des admis : 47,5 % d'entre eux intègrent une deuxième année, contre 25,7 % des étudiants de LAS. En médecine seule, l'écart est du simple au double (29,4 % contre 14,1 %). Et la discipline choisie en licence pèse lourd : 34,8 % de réussite pour les LAS en sciences de la vie et de la Terre, 31,4 % en lettres et sciences du langage, mais 7 % seulement en droit-sciences politiques et AES.

Un dernier chiffre mérite d'être retenu : 18 % des étudiants non admis ont quitté l'enseignement supérieur. La sélection ne redistribue pas seulement des places ; elle produit aussi des sorties.

Les places réservées que personne n'est venu remplir

L'épisode le plus instructif date de 2022, et il faut le lire pour ce qu'il est : un signal daté, à l'aube d'une réforme encore instable. Cette année-là, la Conférence des doyens de médecine rapporte que les places réservées aux étudiants issus de LAS n'ont pas pu être pourvues en deuxième année et ont été redistribuées à 70 % aux étudiants de PASS. Le goulot d'étranglement n'était donc pas le nombre de sièges disponibles, mais le vivier d'étudiants capables de les occuper au niveau requis.

Les mêmes doyens indiquaient alors que seuls 40 % environ des étudiants venus de LAS validaient leurs examens de deuxième année, contre 80 % pour ceux issus de PASS. Didier Samuel, qui présidait la conférence, en tirait une conclusion sèche : "Pour étudier la médecine, il vaut mieux être doté d'un minimum d'esprit scientifique." Il ajoutait qu'"il faudra plusieurs années pour stabiliser la réforme".

Ces données ont vieilli et les écarts d'admission se resserrent - le taux de passage en un an était de 33,8 % en PASS contre 19,5 % en LAS pour la cohorte 2022, contre 36 % et 17,3 % un an plus tôt. Mais un indicateur reste têtu : une fois entrés, les étudiants venus de LAS redoublent leur deuxième année deux fois plus souvent (8,5 % contre 4,5 %). La sélection ne s'arrête pas à la porte de la deuxième année ; elle continue à l'intérieur.

"Nous sommes au maximum de ce que l'on peut faire"

C'est ici que se situe le vrai plafond, et il n'est pas juridique. Le 4 novembre 2026, la Conférence des doyens de médecine a salué la publication, en octobre, d'objectifs nationaux qui augmentent de 18,9 % le nombre de places en deuxième année de médecine. Isabelle Laffont, sa présidente, ajoute : "Nous sommes au maximum de ce que l'on peut faire dans les facultés de médecine, et nous avons toujours besoin de 1 000 postes hospitalo-universitaires supplémentaires pour rattraper notre retard."

Une capacité d'accueil, ce sont des amphithéâtres, des groupes de travaux dirigés, des enseignants, des terrains de stage et des services hospitaliers qui encadrent. Tant que cette infrastructure ne suit pas, la seule variable d'ajustement est la qualité. Et le pays forme déjà, chaque année, quelque 1 600 étudiants français qui partent se former à l'étranger faute de places - un contournement coûteux, payé par les familles, que Yannick Neuder lui-même appelait à résorber.

Décréter les besoins ne finance pas les moyens

La réforme de 2027 rend la question budgétaire impossible à esquiver. Les facultés ont reçu 5 millions d'euros de crédits d'amorçage en juin. Les besoins en année pleine sont évalués à 24 millions d'euros par an par l'Inspection générale des affaires sociales et l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, et à 30 millions par France Universités. Or, comme le résume la présidente de la Conférence des doyens, "nous n'avons aucune certitude sur ces financements".

C'est le coeur du problème économique : une promesse de places sans financement pluriannuel ne crée pas de capacité, elle déplace la contrainte. Si les moyens manquent, la réponse prévisible est celle que décrit Isabelle Laffont - passer des cours en distanciel faute de places en amphithéâtre, supprimer des travaux dirigés, ne plus avoir assez d'enseignants en face. Et le bénéfice ira mécaniquement aux prépas privées payantes, que la conférence juge "socialement inéquitables et complètement inacceptables". Le coût, dans ce scénario, n'est pas supprimé : il est transféré aux familles et à la valeur des diplômes.

Une nouvelle porte, le même couloir

Le décret n° 2026-988 du 23 octobre 2026, publié au Journal officiel du lendemain, ferme le chapitre ouvert en 2020. À la rentrée 2027, une licence portail santé unique remplacera le PASS et les LAS : 60 crédits ECTS répartis en trois blocs (socle de sciences de la santé, discipline universitaire - sciences, droit, psychologie, STAPS -, compétences transversales), un seul voeu Parcoursup assorti de sous-voeux, deux candidatures possibles en deuxième année de santé, un redoublement de nouveau autorisé sous conditions et des passerelles élargies pour les titulaires d'une licence. Le ministère parle d'un accès "plus simple, plus lisible et plus juste" ; le gouvernement justifiait la réforme par l'illisibilité d'un système devenu un "maquis".

Le déplacement est réel, mais il ne change rien à la mécanique du classement : deux tentatives, un classement dont les règles précises doivent être fixées par arrêté. Et c'est précisément là que le calendrier se grippe. Mi-novembre, les arrêtés encadrant le bloc santé, les conditions de redoublement et les modalités de classement n'étaient toujours pas publiés, alors que Parcoursup doit être implémenté pour le 15 décembre. Les doyens, rejoints par l'Académie nationale de médecine et plusieurs réseaux de vice-présidents formation, demandent depuis des mois un report d'un an ; le décret n'en a pas tenu compte.

S'y ajoute un chiffre qui contredit l'intuition. Selon l'enquête menée le 3 novembre auprès des UFR, la mise en place de la licence portail santé ferait chuter d'environ 20 % les capacités d'accueil de première année - à Montpellier-Nîmes, par exemple, de 2 440 places actuelles à environ 1 900. Isabelle Laffont l'a précisé avec insistance : cette baisse porterait sur la première année de licence, et non sur le nombre de places en deuxième année de médecine. La raison est pédagogique : la licence portail santé impose davantage d'enseignements dans d'autres disciplines, donc davantage de salles et d'enseignants pour un même nombre d'étudiants.

Le paradoxe est saisissant. Le pays vise 18,9 % de places supplémentaires en deuxième année de médecine tout en s'apprêtant, selon les facultés, à réduire d'un cinquième le nombre d'étudiants admis en première année. Les deux chiffres ne sortent pas du même circuit - d'un côté une cible nationale, de l'autre une enquête remontée des UFR - et rien ne garantit qu'ils s'articulent. Si les deux se matérialisent, le taux de passage augmentera mécaniquement, sans qu'aucune décision n'ait été prise sur la capacité réelle d'encadrer ces étudiants : la tension se déplacera de la porte d'entrée vers la qualité de la deuxième année.

Ce qui reste à trancher

Trois leviers déterminent l'accès aux études de médecine : le nombre de places, la règle de classement, la capacité d'enseigner. Deux ont déjà été réformés deux fois en sept ans. Le troisième n'a jamais fait l'objet d'un arbitrage explicite, et les 24 à 30 millions d'euros par an qu'il suppose n'ont toujours pas de financement garanti.

C'est là que se joue la vraie question, et elle n'est pas technique : la France veut-elle former plus de médecins dans des conditions dégradées, ou moins de médecins dans de bonnes conditions en assumant un numerus qui ne dit plus son nom ? Le décret de 2027 a tranché la première année sans répondre à cette question. En attendant, la sélection n'a pas été supprimée : elle a été déplacée, du quota national vers le classement local, puis du classement local vers la licence unique - et, à chaque étape, elle s'est reconstituée là où personne ne la regardait, dans la capacité des facultés à faire cours.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Le numerus apertus supprime-t-il la sélection en médecine ?

Non. Il modifie la façon dont les places sont fixées : chaque université arrête sa capacité d'accueil en deuxième et troisième année, sur avis conforme de l'ARS, dans le cadre d'objectifs nationaux pluriannuels. Le classement de fin de première année continue de décider qui obtient une place.

Pourquoi ouvrir plus de places ne règle-t-il pas la sélection en deuxième année ?

Parce qu'un nombre de places ne dit pas qui les obtient : l'admission dépend du rang au classement. La sélection se rejoue ensuite dans l'encadrement et les résultats de deuxième année ; en 2022, des places réservées aux étudiants de LAS n'ont pas pu être pourvues en deuxième année et ont été redistribuées à 70 % aux PASS, selon la Conférence des doyens.

Que change la loi Neuder du 27 juin 2025 ?

Elle ne supprime pas le nombre de places inscrit à l'article L. 631-1 du code de l'éducation. Elle change la hiérarchie des critères : les objectifs pluriannuels de places en deuxième et troisième année de médecine doivent être définis en fonction des besoins de santé du territoire, puis à titre subsidiaire des capacités de formation. Les ARS et les conseils territoriaux de santé peuvent être appelés à prendre des mesures pour accroître les capacités d'accueil.

La licence portail santé de 2027 supprime-t-elle le classement ?

Non. Le décret n° 2026-988 du 23 octobre 2026 remplace le PASS et les LAS par une licence portail santé à la rentrée 2027, avec deux candidatures possibles en deuxième année de santé. Les modalités précises du classement doivent encore être fixées par arrêté, et les doyens demandaient un report d'un an.

Pourquoi les doyens de médecine craignent-ils une baisse des capacités en première année ?

Selon l'enquête menée le 3 novembre auprès des UFR et citée par la Conférence des doyens, la licence portail santé ferait chuter d'environ 20 % les capacités d'accueil en première année, car elle impose davantage d'enseignements dans d'autres disciplines, donc plus de salles et d'enseignants. Isabelle Laffont a précisé que cette baisse porterait sur la première année de licence, non sur le nombre de places en deuxième année de médecine.

Sources

  1. Numerus apertus 2026 : combien de places en médecine ? (Lyon) · academie2a.fr
  2. Université de Montpellier — PASS & LAS Médecine | AFEM · afem-edu.fr
  3. Nombre de places en médecine 2026-2027 - Antémed Epsilon · antemed-epsilon.fr
  4. Réforme UVSQ 2026 : LSPS et MMOPK – Antémed Epsilon · antemed-epsilon.fr
  5. Licence Portail Santé 2027 : tout comprendre sur la réforme | Antémed Epsilon · antemed-epsilon.fr
green-pulse
Maxime Delbot @green-pulse

Ingénieur environnement à Grenoble et militant écolo discret, je suis l'actualité climatique et les transitions au quotidien. Je teste tout : vélo, compost, sobriété numérique. Je préfère les solutions concrètes aux grands discours catastrophistes.

136 articles 0 abonnés

Commentaires (0)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires