Le conflit au Moyen-Orient profite aux majors pétrolières. TotalEnergies a annoncé le 23 juillet un bénéfice net de 5,4 milliards de dollars (4,7 milliards d'euros) pour le deuxième trimestre 2026, exactement le double des 2,7 milliards de dollars enregistrés un an plus tôt. Le groupe avait déjà signé un premier trimestre record avec 5,8 milliards de dollars de bénéfice net, en hausse de 51% sur un an. Sur l'ensemble du semestre, TotalEnergies cumule 11,2 milliards de dollars, soit une progression de 72% par rapport à la même période en 2025.
Le résultat net ajusté, qui exclut les éléments exceptionnels, atteint 6 milliards de dollars sur le trimestre, en hausse de 67% sur un an. Le cash-flow opérationnel s'élève à 9,8 milliards de dollars, en progression de 15% par rapport au premier trimestre.

Comment la guerre au Moyen-Orient a propulsé les profits pétroliers
Le lien entre le conflit et ces résultats est explicite. Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, l'a résumé dans le communiqué de résultats : « Dans un environnement de prix élevé en lien avec le conflit au Moyen-Orient, TotalEnergies tire parti de son modèle intégré et de sa diversification. »
La guerre a été déclenchée fin février 2026 par des frappes de la coalition américano-israélienne contre l'Iran. Téhéran a riposté en fermant le détroit d'Ormuz, passage par lequel transite une part majeure du pétrole mondial. Le baril de Brent a grimpé à plus de 90 dollars dès le 6 mars, avec des pics au-delà de 126 dollars au printemps. Sur l'ensemble du deuxième trimestre, le Brent s'est établi en moyenne à 103,8 dollars le baril, contre 67,9 dollars un an plus tôt.
Le paradoxe est saisissant : la production de TotalEnergies a reculé de 4% sur un an, à 2,395 millions de barils équivalent pétrole par jour, en raison des pertes de production au Moyen-Orient (environ 210 000 barils par jour en moyenne sur le trimestre). Malgré cette baisse, les profits ont doublé, portés par la flambée des prix et les marges de raffinage au plus haut.
Un secteur en plein boom : les majors pétrolières engrangent des milliards
TotalEnergies n'est pas un cas isolé. Selon une enquête du Guardian publiée le 4 août, les huit grandes compagnies pétrolières cotées (Aramco, BP, Shell, Equinor, TotalEnergies, Eni, Chevron, ExxonMobil) ont cumulé près de 93 milliards de dollars de bénéfices sur le seul deuxième trimestre 2026, soit près du double des quelque 50 milliards de dollars un an plus tôt. Cela représente plus de 700 000 dollars de profit par minute.
Les chiffres individuels donnent le vertige. ExxonMobil a doublé son bénéfice à 14,5 milliards de dollars, son meilleur trimestre depuis 2022. Chevron a multiplié le sien par cinq, à 12,2 milliards de dollars. Shell a enregistré son deuxième meilleur trimestre historique avec 9,84 milliards de dollars. Aramco, le géant saoudien, a vu ses profits bondir de 34% à plus de 33 milliards de dollars.
Même Donald Trump, pourtant à l'origine de la campagne militaire contre l'Iran, a critiqué ces résultats : « Ils gagnent trop d'argent », a-t-il lancé le 3 août, évoquant un « casse-tête politique » à trois mois des élections de mi-mandat.
En France : hausse des prix à la pompe et débat politique autour des superprofits
Pendant que les actionnaires de TotalEnergies encaissent — le dividende a été relevé de 5,9% et le groupe a annoncé jusqu'à 1,5 milliard de dollars de rachats d'actions au troisième trimestre —, les automobilistes français subissent des prix élevés. Fin avril, le gazole s'affichait en moyenne à 2,21 euros le litre, le SP95-E10 à 2,02 euros. Les prix ont reflué pendant la trêve de juin, avant de repartir à la hausse avec la reprise des hostilités mi-juillet. Mi-août, le SP95-E10 est redescendu sous les 2 euros (1,96 euro en moyenne), mais le gazole reste à environ 2,16 euros, très loin des niveaux d'avant-guerre (environ 1,72 euro pour l'essence et 1,63 euro pour le gazole).
Face à la pression, TotalEnergies a rétabli le 22 juillet le plafonnement des prix dans toutes ses stations de l'Hexagone : 1,99 euro le litre pour l'essence et 2,25 euros pour le diesel. Le dispositif, déjà en vigueur de début mars à fin juin, est maintenu « pendant la durée du conflit au Moyen-Orient ». Les week-ends de grands départs (1er-2, 15-16 et 29-30 août), le groupe applique même un « super plafonnement » à 1,99 euro pour l'essence et le diesel sur les stations d'autoroute.
Ces résultats ont relancé la polémique politique. Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, a dénoncé sur X « le jackpot pour TotalEnergies et les géants du pétrole », appelant au « blocage des prix des carburants ». Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, a évoqué des « profiteurs de guerre ». À gauche, la taxation des superprofits revient sur le devant de la scène, alors que TotalEnergies ne paie qu'environ 95 millions d'euros d'impôt sur les sociétés en France, contre quelque 25 milliards de dollars d'impôts et taxes dans le monde.
Le gouvernement refuse pour l'instant cette piste. Roland Lescure, ministre de l'Économie, a rappelé que Paris n'avait « pas la capacité de taxer des entreprises qui font du bénéfice ailleurs » qu'en France. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, a affirmé qu'elle refuserait « toujours de rentrer dans le Total bashing ». Le groupe, lui, brandit la menace : en cas de surtaxe sur ses raffineries, il ne pourrait pas maintenir le plafonnement des prix.
Le blocage d'Ormuz persiste : une situation incertaine pour l'avenir
À la mi-août, le détroit d'Ormuz reste fermé. Le 9 août, les Gardiens de la Révolution iraniens ont averti que le détroit resterait « verrouillé » tant que Washington n'accepterait pas « toutes » leurs conditions. Téhéran exige notamment la levée des sanctions et impose des frais de service pour la réouverture.

La situation diplomatique est confuse. Donald Trump a affirmé le 3 août que les États-Unis « discutaient en ce moment même » avec l'Iran, ce que Téhéran a démenti. Le 5 août, un accord entre l'Iran et Oman a été annoncé pour rouvrir un couloir de navigation, sans normalisation rapide. Le 14 août, Trump a ajouté une nouvelle couche d'incertitude en déclarant vouloir « proclamer le détroit d'Ormuz comme étant un territoire des États-Unis » après la guerre. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères a répliqué : « Le détroit d'Ormuz a été iranien, est iranien et restera iranien. »
Pour TotalEnergies et les autres majors, la question est de savoir combien de temps ces conditions de marché exceptionnelles vont durer. Le groupe a annoncé qu'il maintenait le plafonnement des prix en France pendant toute la durée du conflit. Un engagement qui pourrait coûter cher si les cours restent durablement au-dessus de 100 dollars le baril.
La guerre au Moyen-Orient a transformé les résultats de TotalEnergies en jackpot. Les automobilistes français, eux, attendent toujours de voir la couleur de cette manne.