Le 10 juin 2026, le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a jeté un pavé dans la mare en déclarant à l’Assemblée nationale que le projet de reprise Fibre Excellence ne comportait « pas de réel investisseur industriel ». Cette sortie fracassante, à une semaine de l’audience décisive du tribunal de commerce de Toulouse, place le consortium de reprise sous pression maximale. L’État, qui avait pourtant proposé 150 millions d’euros d’aides publiques, refuse désormais de cautionner un simple montage financier sans véritable capitaine d’industrie.

« Je n’ai pas de réel investisseur industriel » : le coup d’arrêt de Sébastien Martin
Le ministre délégué à l’Industrie a choisi la tribune des questions au gouvernement pour envoyer un signal clair aux repreneurs et aux collectivités. Sa déclaration, prononcée en séance publique, a immédiatement fait réagir syndicats, élus locaux et observateurs économiques.
Le 10 juin 2026 : une déclaration choc à l’Assemblée nationale
« À l’heure à laquelle nous parlons, malheureusement, dans le projet tel qu’il est proposé, je n’ai pas de réel investisseur industriel. Nous avons jusqu’au 17 juin pour trouver un investisseur industriel. » Ces mots de Sébastien Martin, rapportés par Le Figaro, ont sonné comme un avertissement sans frais. Le ministre, nommé en octobre 2025 dans le gouvernement de Sébastien Lecornu, a précisé que l’offre déposée par la direction actuelle ressemblait davantage à un « montage financier » qu’à un projet industriel viable.

Les syndicats, qui espéraient une validation rapide du plan de reprise, ont accusé le coup. La CFDT, la CGT et FO ont immédiatement réagi en adressant un courrier commun au Premier ministre, cosigné par les présidents des régions Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Leur message : l’État doit garantir le projet malgré l’absence d’industriel, sous peine de voir les deux sites fermer définitivement.
J-7 avant le verdict du tribunal : l’ultimatum de Bercy aux repreneurs
Le calendrier est serré. Le tribunal de commerce de Toulouse doit se prononcer le 17 juin 2026 sur l’avenir de Fibre Excellence. En attendant, la période d’observation ouverte le 27 avril court jusqu’en octobre. Mais le ministre a posé un ultimatum clair : sans industriel crédible, le gouvernement ne validera pas le plan et n’accordera pas les aides publiques promises.

Cette position marque un tournant dans la doctrine de Bercy. Plutôt que de sauver une entreprise à tout prix, l’État conditionne son soutien à des garanties industrielles solides. Les repreneurs, menés par le président Jean-François Guillot, ont jusqu’au 17 juin pour présenter un partenaire industriel. Faute de quoi, le tribunal pourrait prononcer la liquidation.
Pourquoi le dernier fabricant français de pâte à papier est stratégique
Fibre Excellence n’est pas une usine ordinaire. C’est le dernier fabricant français de pâte à papier, un actif industriel dont la disparition aurait des conséquences en cascade sur toute la filière bois française.
Saint-Gaudens et Tarascon, les deux poumons d’une filière unique au monde
Les deux sites de production, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et Tarascon (Bouches-du-Rhône), produisent 550 000 tonnes de pâte à papier par an. Cela représente environ 75 % de la consommation nationale, soit 1,5 million des 2 millions de tonnes consommées chaque année en France, selon les données de BFM TV.

La particularité de Fibre Excellence ? Elle produit de la pâte à papier marchande, c’est-à-dire destinée à être vendue à d’autres transformateurs. 90 % de cette production part à l’export. L’entreprise est numéro 1 en France sur ce marché spécifique. Les deux usines consomment 135 semi-remorques de bois par jour, alimentant un réseau de fournisseurs dans quatre régions : Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Le plan de l’État à 150 millions d’euros que l’actionnaire indonésien a snobé
Face aux difficultés financières de l’entreprise, le gouvernement avait élaboré un plan de soutien conséquent. Selon Usine Nouvelle, ce plan comprenait plusieurs volets : une revalorisation de 20 % du tarif de rachat de l’électricité produite par les usines, un partenariat d’approvisionnement renforcé avec l’Office national des forêts, une restructuration des dettes publiques et un accompagnement par une garantie de l’État. Au total, 150 millions d’euros d’aides publiques étaient sur la table.

L’actionnaire indonésien Jackson Wijaya, dont la famille contrôle le géant Asia Pulp and Paper (APP) et le canadien Domtar, a refusé ce plan. Il a cessé d’investir, affirmant avoir déjà perdu près de 300 millions d’euros dans l’aventure. Son raisonnement : les marges insuffisantes ne justifiaient pas un engagement supplémentaire. Résultat : le dépôt de bilan du 15 avril 2026.
Jean-François Guillot et ses nouveaux investisseurs : une reprise entre soi sans industriel ?
L’offre de reprise déposée le 1er juin soulève une question centrale : qui sont exactement les repreneurs ? Et pourquoi le ministre doute-t-il de leur crédibilité ?
Un consortium porté par la direction et des fonds : qui sont exactement les repreneurs ?
L’offre est portée par Jean-François Guillot, président de Fibre Excellence, et son équipe de direction. Selon Le Figaro, le projet prévoit la création d’une nouvelle entité qui reprendrait l’intégralité des actifs et les 670 salariés, sans licenciement. Le consortium inclut des « nouveaux investisseurs » non identifiés publiquement, ainsi que le soutien des régions Occitanie (5 millions d’euros) et Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Le problème, souligne le ministre, c’est l’absence d’un groupe industriel solide du secteur papier-carton. L’offre repose sur des investisseurs financiers, pas sur un opérateur qui connaît les contraintes techniques et commerciales du métier. Les clauses suspensives sont nombreuses, notamment l’obtention des aides publiques. Sans ces garanties, les investisseurs ne peuvent « s’engager pleinement », comme le rappelle le courrier commun des syndicats et des régions.
Cette situation rappelle d’autres dossiers industriels où l’absence de véritable industriel a compromis la pérennité des sites. La méthode employée par l’État pour accélérer les projets stratégiques, comme on l’a vu avec la méthode Notre-Dame de Paris, montre pourtant que le gouvernement sait agir vite quand il le veut. Mais encore faut-il un projet crédible.
Les régions Occitanie et PACA actionnaires minoritaires : 5 millions d’euros pour sauver les meubles
Carole Delga (PS) pour l’Occitanie et Renaud Muselier (Renaissance) pour Provence-Alpes-Côte d’Azur ont accepté de mettre la main au portefeuille. L’Occitanie propose 5 millions d’euros pour entrer au capital de la nouvelle entité. Un geste politique fort, mais un montant modeste comparé aux besoins de l’entreprise.

Le 10 juin, les deux présidents de région ont cosigné avec les syndicats CFDT (Marylise Léon), CGT (Sophie Binet) et FO (Frédéric Souillot) une lettre au Premier ministre Sébastien Lecornu. Ils y demandent la formalisation rapide des engagements de l’État sur l’énergie, l’approvisionnement en bois et le soutien au projet de reprise. Sans ces garanties, écrivent-ils, les investisseurs ne peuvent « s’engager pleinement ». Une manière de renvoyer la balle dans le camp de l’État tout en faisant pression sur le gouvernement.
670 familles et 10 000 emplois indirects : l’onde de choc humaine de la faillite
Derrière les chiffres et les montages financiers, il y a des hommes et des femmes. La disparition de Fibre Excellence serait une catastrophe pour des territoires déjà fragiles.
L’arrêt de production asphyxie la filière : 135 camions de bois par jour en moins
Depuis fin avril, les deux usines sont à l’arrêt. Conséquence immédiate : 135 semi-remorques de bois ne sont plus chargés chaque jour. Les fournisseurs d’Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur sont privés de leur principal débouché. Les exploitants forestiers, les transporteurs, les sous-traitants voient leur chiffre d’affaires s’effondrer.

Selon les données du Sénat, la filière représente plus de 10 000 emplois directs et indirects. En cas de liquidation, ce sont 600 emplois directs qui disparaîtraient, et près de 10 000 emplois induits. La facture de dépollution des deux sites est estimée à 500 millions d’euros, une somme qui pèserait sur la collectivité.
Un taux de chômage à 9 % à Tarascon : les territoires en première ligne du désastre
Le territoire de Tarascon affiche un taux de chômage de 9 %. La fermeture de l’usine aggraverait une situation déjà difficile. Les 270 salariés du site, dont beaucoup habitent dans un rayon de 30 kilomètres, se retrouveraient sans perspective professionnelle dans une zone où les alternatives sont rares.
À Saint-Gaudens, ce sont 400 emplois directs qui sont en jeu. La région Occitanie, déjà marquée par des fermetures industrielles, verrait son tissu économique local fragilisé. Les commerces, les écoles, les services publics subiraient l’effet domino d’une telle disparition.
Du bois 50 % plus cher et une électricité à perte : le piège économique qui a coulé l’usine
Pour comprendre pourquoi Fibre Excellence est dans cette situation, il faut plonger dans son modèle économique. Un modèle à double détente qui s’est retourné contre elle.
L’usine qui produit de la pâte… et de l’électricité biomasse trop peu rentable
Les usines de Saint-Gaudens et Tarascon ont une particularité : elles produisent à la fois de la pâte à papier et de l’électricité à partir de biomasse (bois et copeaux). Cette double activité devait être un atout. Elle est devenue un piège.
EDF rachète l’électricité produite à des tarifs réglementés : 120 €/MWh pour Saint-Gaudens, 105 €/MWh pour Tarascon. Problème : le prix du bois a augmenté de 50 % ces dernières années. La marge s’est évaporée. L’activité électrique, censée compenser les aléas du marché de la pâte à papier, est devenue déficitaire.

Le chiffre d’affaires 2024 de Fibre Excellence était de 360 millions d’euros, pour un résultat net de seulement 6 millions. Une rentabilité trop faible pour attirer des investisseurs ou convaincre l’actionnaire de rester.
Jackson Wijaya, l’homme d’affaires qui a investi 300 millions puis a claqué la porte
Jackson Wijaya, l’actionnaire indonésien, n’est pas un inconnu dans le secteur. Sa famille contrôle Asia Pulp and Paper (APP), un géant mondial, et le canadien Domtar (ex-Paper Excellence). Il a investi près de 300 millions d’euros dans Fibre Excellence depuis son arrivée.
Mais les résultats n’ont pas suivi. Malgré le plan de soutien de l’État, Wijaya a refusé de recapitaliser. Il a annoncé son désengagement, jugeant l’activité trop peu rentable. Le 15 avril 2026, l’entreprise se déclarait en cessation de paiement. Le tribunal de commerce de Toulouse la plaçait en redressement judiciaire le 27 avril, avec une période d’observation de six mois.
Nationalisation, partenaire suédois, reprise par les salariés : les scénarios qui existent encore
À une semaine de l’audience décisive, plusieurs options restent sur la table. Le ministre lui-même a révélé une piste prometteuse.
La piste d’un groupe industriel scandinave : la dernière carte du ministre
Sébastien Martin a indiqué avoir contacté « une dizaine d’industriels » pour trouver un repreneur crédible. Parmi eux, un groupe suédois « se montre intéressé », selon ses propres mots. Cette information, révélée lors des questions au gouvernement, relance l’espoir d’une solution industrielle.
Les groupes scandinaves sont des acteurs majeurs du secteur papier. La Suède et la Finlande comptent parmi les premiers producteurs européens de pâte à papier. Leur expertise technique et leur connaissance du marché en font des partenaires crédibles. Mais le calendrier est serré : le tribunal de commerce se prononce le 17 juin. Un accord de dernière minute est possible, mais rien n’est garanti.
Cette situation illustre les difficultés rencontrées par les promesses d’investissement en France. Comme le montre le bilan des annonces Choose France, les projets annoncés en grande pompe peinent parfois à se concrétiser. Fibre Excellence en est une triste illustration.
La proposition de loi LFI pour une nationalisation temporaire (déposée en mars 2026)
Une autre option, plus politique, est sur la table. Le 27 mars 2026, les députés de La France Insoumise ont déposé une proposition de loi visant à nationaliser temporairement Fibre Excellence. Les syndicats CGT et FO soutiennent cette solution, qui permettrait de maintenir l’activité le temps de trouver un repreneur industriel.
L’entrée des régions au capital, de manière minoritaire, est une autre piste. Occitanie et Provence-Alpes-Côte d’Azur sont prêtes à jouer ce rôle de transition. Mais ces solutions ont leurs limites : le coût, les délais, et la nécessité d’un volontarisme politique que le gouvernement ne semble pas prêt à assumer seul.
Conclusion : une leçon pour l’avenir de l’industrie française
Au-delà du sort de l’entreprise, cette affaire révèle un changement de doctrine profond. L’État n’est plus un guichet automatique qui distribue des aides sans contrepartie.
Sébastien Martin l’a dit clairement : sans industriel crédible, pas d’argent public. Cette rigueur nouvelle est un signal pour toutes les restructurations à venir. Les repreneurs financiers, même accompagnés de collectivités locales, ne suffisent plus. Il faut un véritable capitaine d’industrie, capable de prendre des risques et d’engager sa réputation.
Pour les jeunes lecteurs, c’est une leçon concrète : une usine ne se sauve pas seulement avec un plan comptable et des subventions. Elle a besoin d’un patron qui connaît le métier, d’une stratégie industrielle solide et d’un engagement de long terme. Les 150 millions d’euros proposés par l’État ne valent rien sans un projet qui tient la route.
Le 17 juin, le tribunal de commerce de Toulouse rendra sa décision. Quelle que soit l’issue, l’affaire Fibre Excellence restera comme un cas d’école : celui où l’État a dit non à un sauvetage sans lendemain.