Le 25 mars 2027, Booba comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Paris pour cyberharcèlement de Magali Berdah. Le même mois, Poupette Kenza sera jugée à Rouen pour travail dissimulé et pratiques commerciales trompeuses. Entre-temps, Maeva Ghennam a déjà été condamnée à un an de prison avec sursis et 150 000 euros d'amende. La fête est finie pour les influenceurs — mais la question reste entière : quand le business dérape, qui paie vraiment ?

Le crash des "idoles" : quand la justice rattrape les réseaux
Pendant des années, les influenceurs ont prospéré sur un sentiment d'impunité. Les affaires qui s'accumulent depuis 2025 dessinent un tout autre tableau. Tour d'horizon des dérives qui finissent devant les tribunaux.
Tromperie commerciale et sanctions pénales
Maeva Ghennam incarne le cas type de la promo mensongère devenue business. Révélée par Les Marseillais, installée à Dubaï, l'influenceuse de 28 ans cumulait plus de 3 millions d'abonnés sur Instagram et 2,5 millions sur Snapchat. Entre janvier 2020 et novembre 2023, elle a publié des vidéos vantant des produits financiers, des conseils de paris sportifs aux « gains assurés », des formations esthétiques soi-disant gratuites et du blanchiment dentaire « à l'américaine » — sans jamais mentionner qu'elle était rémunérée, jusqu'à 1 500 euros par vidéo.
Le 10 octobre 2025, le tribunal correctionnel de Paris l'a condamnée à un an de prison avec sursis et 150 000 euros d'amende pour pratique commerciale trompeuse. Un message clair : la promotion déguisée en conseil désintéressé n'est plus tolérée.
Même trajectoire pour Poupette Kenza (Kenza Benchrif), l'ancienne reine de Snapchat avec plus d'un million d'abonnés. Son procès, initialement prévu le 1er juin 2026, a été reporté au 18 mars 2027. Elle est poursuivie pour trois chefs d'accusation : travail dissimulé dans son salon de bronzage O'Sun Time à Rouen (janvier 2019-2023), pratique commerciale trompeuse à Déville-lès-Rouen (2022-début 2023) et emploi d'un étranger sans autorisation de travail (2024). Le salon a fermé par arrêté préfectoral, et la liquidation judiciaire du 28 janvier 2025 laisse un préjudice d'environ 45 500 euros à l'URSSAF. En mars 2026, le parquet a requis un complément d'information — l'affaire n'est pas près de se terminer.
Guerres d'influence et cyberharcèlement
Le conflit Booba-Berdah dépasse la simple tromperie commerciale. Depuis mai 2022, le rappeur de 49 ans (environ 6 millions d'abonnés sur X) mène une croisade contre les « influvoleurs », ces influenceurs de téléréalité qu'il accuse de pratiques commerciales trompeuses. Sa cible principale : Magali Berdah, fondatrice de l'agence Shauna Events, qu'il qualifie de « reine de la manipulation ».

Les juges d'instruction ont recensé au moins 487 messages visant directement Magali Berdah entre mai 2022 et mai 2025. Booba a été mis en examen fin 2023 pour harcèlement moral en ligne aggravé, et renvoyé devant le tribunal correctionnel de Paris le 8 juillet 2026. L'audience est fixée au 25 mars 2027.
La guerre a eu un autre effet : la chute de Shauna Events. Magali Berdah, autrefois surnommée la « papesse des influenceurs », a été jugée le 30 septembre 2024 pour banqueroute. Selon Le Parisien, l'agence accumulait des dettes de « centaines de milliers d'euros » auprès de prestataires, d'influenceurs et de l'administration fiscale sur environ dix ans. L'empire s'est effondré sous le poids des procédures.
La fin de l'impunité : qui est responsable selon la loi ?
Ces affaires individuelles cachent une évolution juridique majeure. Depuis la loi n° 2023-451 du 9 juin 2023, l'influenceur n'est plus seul dans le box des accusés.
Le triptyque : influenceur, agent, annonceur
La loi « visant à encadrer l'influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs » a introduit une notion clé : la responsabilité solidaire. Concrètement, l'annonceur (la marque), l'influenceur et son agent peuvent être déclarés solidairement responsables des dommages causés aux consommateurs.
C'est une rupture. Avant 2023, un influenceur pouvait promouvoir un produit frauduleux en se défaussant sur la marque, et inversement. Désormais, les trois maillons de la chaîne sont dans le même bateau. Si un consommateur est lésé, il peut se retourner contre n'importe lequel des trois pour obtenir réparation.
La loi impose aussi des obligations concrètes : contrat écrit obligatoire au-delà d'un certain seuil, mention « publicité » ou « collaboration commerciale » dans les publications, et interdiction de promouvoir certains produits (chirurgie esthétique, nicotine, produits financiers et crypto sans agrément AMF, paris sportifs non encadrés). Les sanctions vont jusqu'à deux ans d'emprisonnement et 300 000 euros d'amende.
La stratégie de fer de la DGCCRF
La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a changé de méthode. Fini le contrôle systématique, place à la sanction ciblée.
Le bilan 2025, publié en juin 2026, est sans appel : environ 58 000 établissements et sites contrôlés (-14 % par rapport à 2023), mais des sanctions record de 202 millions d'euros d'amendes et transactions, contre 81 millions en 2023. La part des contrôles débouchant sur des suites a grimpé à 26 %, contre 21 % précédemment.
Côté influenceurs, 280 professionnels ont été contrôlés en 2025, avec des « suites correctives et répressives » pour 46 % d'entre eux. En 2024, le bilan était similaire : 287 influenceurs contrôlés, près de la moitié en anomalie. La DGCCRF cible ses contrôles grâce aux signalements de la plateforme SignalConso, qui a dépassé les deux millions de signalements.
Sarah Lacoche, directrice générale de la DGCCRF, résume la logique : certains influenceurs « indiquent que c'est facile et sans risque, tandis que d'autres ont perdu des centaines de milliers d'euros » en produits financiers.
Chiffres et réalités d'un marché sous tension
Malgré les scandales, le business de l'influence continue de grossir. Le marché français du marketing d'influence a atteint 587 millions d'euros d'investissements en 2025, soit une hausse de 13,1 % sur un an, selon l'étude ARPP & France Pub publiée en avril 2026. En trois ans, les investissements sont passés de 323 millions (2022) à 587 millions d'euros — une augmentation de 82 %.
Ce paradoxe — un marché en croissance face à une répression accrue — s'explique par la professionnalisation du secteur. Les marques ne veulent plus prendre de risques. Les contrats « matures » intègrent désormais des clauses de moralité permettant la résiliation immédiate en cas de préjudice à l'image de la marque. Ces clauses, déjà courantes dans les contrats de sponsoring sportif, deviennent la norme dans l'influence.
L'ARPP (Autorité de régulation professionnelle de la publicité) a d'ailleurs lancé en septembre 2021 un Certificat de l'Influence Commerciale Responsable, dont la version 2.0 est sortie le 14 avril 2025. L'objectif : former les influenceurs aux bonnes pratiques avant qu'ils ne se brûlent les ailes.
Côté confiance, le mal est fait. Selon le baromètre La Croix–Verian–La Poste publié en janvier 2026, 72 % des Français n'ont pas confiance dans les influenceurs. Pourtant, 42 % d'entre eux (+5 points) s'appuient sur ces créateurs de contenu pour suivre l'actualité. Un paradoxe qui explique pourquoi les marques hésitent entre opportunité commerciale et risque réputationnel.
Les dérives liées aux produits financés par les influenceurs se multiplient. Le réseau d'épilation laser Epil House fait face à 126 plaintes de clientes brûlées, tandis que la plateforme de paris Polymarket est visée par une enquête pour un réseau de faux paris et d'influenceurs payés. Deux exemples concrets de la chaîne de responsabilité en action : la marque, l'influenceur et l'agent sont désormais dans le même filet.
L'effet domino : du local au global
Le phénomène n'est pas uniquement français. Même les plus gros empires tombent sous le coup de la responsabilité.
MrBeast (Jimmy Donaldson), l'influenceur le plus suivi au monde avec environ 470 millions d'abonnés YouTube et plus de 500 employés, en fait l'expérience. Son émission Beast Games sur Amazon Prime Video, lancée avec un contrat annoncé à 100 millions de dollars, a déclenché une action de groupe déposée le 16 septembre 2024 en Californie par des candidats anonymes.
Les allégations sont graves : manque de nourriture, d'eau et de médicaments, blessures non traitées, harcèlement sexuel, heures supplémentaires non payées et classification abusive des candidats en « volontaires » pour obtenir des crédits d'impôt. L'accusation d'« exploitation éhontée » portée par la BBC résume l'affaire. Le ministère du Travail de l'Ontario enquête également après un incident industriel survenu le 11 septembre 2024.
Même le plus grand YouTubeur du monde, avec un budget de tournage colossal, ne peut pas échapper à la chaîne de responsabilité. Les candidats de ses émissions sont considérés comme des travailleurs avec des droits, pas comme des pions d'un spectacle.
La leçon vaut pour tous les échelons du secteur : en France comme à l'international, la responsabilité ne s'arrête plus à la porte de l'influenceur. Elle remonte la chaîne — agent, marque, plateforme — et frappe désormais au portefeuille comme au pénal. Le business de l'influence est en train de passer de l'âge sauvage à l'âge adulte, avec ses règles, ses contrats et ses tribunaux. Et ceux qui n'ont pas fait leur mutation risquent de payer cher — parfois de leur liberté.