Le 11 mars 2011, à 14 h 46 heure locale, un séisme de magnitude 9 frappe la côte est du Japon. Le tsunami qui suit submerge plus de 500 km² de terres. À la centrale de Fukushima Daiichi, la perte des alimentations électriques et la défaillance des systèmes de sécurité provoquent des dégâts graves dans trois des six réacteurs du site, et de la matière radioactive est relâchée dans l'environnement sur une longue période. Quinze ans plus tard, deux bilans coexistent : celui d'une science qui a conclu sur les risques sanitaires, et celui d'un chantier de démantèlement dont personne ne maîtrise encore la durée.

Les premières heures : ce que les enquêteurs ont établi
L'enchaînement est documenté et n'est plus discuté : séisme, tsunami, coupure des alimentations électriques, dégâts dans les coeurs des réacteurs 1, 2 et 3. Le Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) le décrit ainsi dans son rapport 2020/2021, établi par une trentaine d'experts et treize relecteurs indépendants après la revue de plus de 500 articles scientifiques, tous contrôlés pour leur qualité et évalués par les pairs.
Ce que les premières heures n'ont pas réglé, c'est la suite : combien de temps durera le démantèlement. La réponse, quinze ans après, est "plus longtemps que prévu".
Ce que la science a conclu sur la santé
Le message de l'UNSCEAR est net : aucun effet sanitaire défavorable chez les résidents de Fukushima n'a été documenté comme pouvant être attribué directement à l'exposition aux rayonnements, et aucun n'est attendu comme détectable à l'avenir. Les doses, hors des zones les plus contaminées, sont revenues sous le bruit de fond naturel.
Trois points reviennent souvent dans le débat public :
- La thyroïde. Le nombre de cancers thyroïdiens détectés chez les enfants est élevé, mais le comité de l'UNSCEAR l'attribue, au vu de l'ensemble des preuves, au dépistage par ultrasons qui a révélé des anomalies auparavant méconnues dans la population, et non à l'exposition.
- Les travailleurs. Plus de 20 000 intervenants ont travaillé sur le site entre mars 2011 et mars 2012, pour une dose efficace moyenne d'environ 13 mSv. 0,8 % d'entre eux (174 personnes) ont reçu plus de 100 mSv sur la période. Depuis avril 2013, aucun n'a dépassé 50 mSv par an.
- Les maladies cardiovasculaires et métaboliques, plus fréquentes chez les évacués, sont imputées aux changements sociaux et de mode de vie, pas aux rayonnements.
Reste ce que l'UNSCEAR ne mesure pas : le rapport reconnaît un excès de détresse psychologique après le triple choc, mais la santé mentale et les impacts financiers sortent explicitement de son mandat. Morts liées à l'évacuation et au stress, vie sociale brisée, pertes économiques : le bilan rassurant porte sur les rayonnements, pas sur la catastrophe telle que l'ont vécue les gens.
Sur le bilan humain du séisme et du tsunami, les chiffres divergent aussi : environ 18 000 morts selon Le Monde, plus de 20 000 selon l'UNSCEAR, qui inclut les conséquences indirectes. La différence tient à ce que chacun compte.
Le chantier qui glisse
C'est ici que l'optimisme se fissure. En juillet 2025, Tepco a annoncé que l'extraction du combustible fondu du réacteur 3 ne devrait pas avoir lieu avant 2037, au lieu du début des années 2030. L'objectif de démantèlement fixé à 2051 est, dans ces conditions, quasi intenable.
L'obstacle est physique : les réacteurs 1 à 3 renferment environ 880 tonnes de combustible, dont une part est fondu et reste hors de portée des ouvriers. Les robots, eux, ne prélèvent que des grammes : la première tentative, en 2024, a extrait 0,9 gramme ; en avril 2025, plusieurs échantillons de moins de 3 grammes ont été récupérés.
Deux autres dossiers traînent. Les rejets d'eaux traitées en mer se poursuivent - sept largages d'environ 7 800 m³ prévus pour 2025, six effectués en décembre, le volume d'eaux traitées stockées sur le site ayant baissé de 6 % depuis les premiers rejets d'août 2023. Le retour des habitants, lui, reste lent : 309 km² de "zones de retour difficile" subsistaient en décembre 2025, et la dépollution hors de la préfecture des terres décontaminées devrait s'achever d'ici mars 2035. Une note ancienne de l'ASNR situait le taux de retour à environ 22 % dix ans après l'accident ; les chiffres plus récents que l'on trouve restent fragmentaires, et Radio France résumait en mars 2026 la situation par une formule : malgré la décontamination, "seule une poignée d'habitants sont revenus".
Le Japon relance son nucléaire
La catastrophe n'a pas arrêté le secteur. Le 21 janvier 2026, la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, en préfecture de Niigata, a redémarré son réacteur numéro 6 : premier réacteur remis en service par Tepco - l'exploitant de Fukushima - depuis 2011. Le site, doté d'une digue de 15 mètres et de systèmes de secours électriques installés en hauteur, compte la plus grande capacité de production au monde.

Le contexte est tendu. Une enquête de la préfecture, en septembre 2025, montrait 60 % d'habitants opposés au redémarrage contre 37 % favorables ; une pétition de près de 40 000 signatures a été remise en janvier 2026. Le Japon veut réduire sa dépendance aux énergies fossiles importées - près de 70 % de son électricité provenait des centrales thermiques en 2023 - et viser environ 20 % de nucléaire d'ici 2040, contre 8,5 % en 2023-2024. Quatorze réacteurs ont été relancés au total depuis l'adoption de normes renforcées.
Les incidents s'enchaînent : Chubu Electric Power a reconnu avoir communiqué des données truquées au régulateur, sous-estimant les risques sismiques, et a retiré ses demandes de redémarrage ; Tepco, de son côté, a admis qu'un système d'alerte n'avait pas fonctionné lors d'un essai précédent la remise en service. Le président de Tepco, Tomoaki Kobayakawa, a déclaré à l'Asahi Shimbun que les exploitants "ne doivent jamais céder à l'arrogance ou à l'excès de confiance".
Ce que Fukushima a changé ailleurs
En France, la catastrophe a produit un exercice concret : les évaluations complémentaires de sûreté. Chaque exploitant a dû répondre, dès 2011, à des questions précises : que ferait sa centrale en cas de séisme majeur, d'inondation extrême, de perte totale de source de refroidissement, ou de conjugaison de ces situations ? Le rapport d'expertise remis par l'ASN, l'IRSN et les groupes permanents d'experts a été présenté en novembre 2011 ; un plan d'actions post-Fukushima a suivi, avec la création du concept de "noyau dur". Fin 2011, chaque pays européen a transmis ses conclusions aux autorités des autres États membres.
C'est la leçon la plus solide du dossier : on ne prévient pas un accident en le pensant improbable, mais en demandant à chaque installation ce qu'elle ferait si plusieurs situations graves survenaient ensemble.
Revenir, mais vivre comment ?
La question humaine est la seule à n'avoir pas de calendrier. La Cour suprême japonaise a rejeté le 22 janvier 2026 l'ensemble des neuf recours d'habitants contraints d'évacuer qui attaquaient l'État et Tepco. En juin 2025, la cour d'appel de Tokyo avait de son côté annulé la condamnation de 13 000 milliards de yens prononcée en première instance contre d'anciens dirigeants de Tepco, estimant qu'on ne pouvait "pas considérer qu'ils avaient eu la possibilité de prévoir" un tsunami de cette ampleur. La responsabilité reste, judiciairement, une question ouverte.
Ce sont les villages qui tranchent, et souvent dans le vide : des communes qui rouvrent, des services qui ne reviennent pas, des populations vieillies - la part des personnes âgées avait dépassé 35 % dans certaines populations évacuées, contre 25 % avant la catastrophe, selon Le Monde.

La leçon, quinze ans après
Trois constats tiennent : les rayonnements n'ont pas produit d'effet sanitaire détectable sur les populations ; le séisme et le tsunami, eux, ont tué des dizaines de milliers de personnes et brisé des territoires ; et aucune institution n'a encore dit quand Fukushima sera démantelé. La vraie leçon de Fukushima n'est donc ni "le nucléaire est dangereux" ni "c'est sans danger". Elle est qu'une catastrophe nucléaire se juge sur plusieurs décennies, et que la confiance - des habitants, des voisins, du public - se gagne ou se perd sur la qualité de l'information, pas sur les communiqués.