Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale ukrainienne de Tchernobyl explosait. Quarante ans plus tard, une évidence s'est installée dans le récit courant : l'accident aurait sonné le glas du nucléaire civil européen. L'Italie sort de l'atome en 1987, l'Allemagne engage sa sortie, l'Autriche, le Danemark ou le Portugal s'y opposent. La chronologie frappe. Mais quand on regarde de près qui a décidé quoi, quand et pourquoi, la causalité se dérobe. Tchernobyl a été un catalyseur, rarement une cause suffisante.

L'Italie, le cas qu'on cite toujours
C'est l'exemple le plus souvent brandi comme preuve du "coût Tchernobyl". Le 8 novembre 1987, un an et demi après la catastrophe, les Italiens votent par référendum l'abandon du programme nucléaire. Le lien temporel est incontestable. Le lien causal, lui, mérite examen.
Le mouvement antinucléaire italien était déjà structuré avant Tchernobyl. Entre 1981 et 1985, des projets de nouvelles centrales avaient suscité une opposition aguerrie, du nord du pays jusqu'au Salento, à l'extrême sud. Le référendum de 1987 ne sort pas de nulle part : il conclut un cycle de luttes qui allait croissant. Tchernobyl a fourni le déclencheur politique et l'onde de choc médiatique, pas la mobilisation elle-même.
Le second référendum italien, le 13 juin 2011, brouille encore davantage l'attribution automatique. Il se tient quelques semaines après Fukushima, mais il avait été lancé un an avant l'accident japonais. Les 700 000 signatures nécessaires avaient été recueillies dans une phase de reflux des mouvements écologistes. Cette fois, 94 % des votants rejettent la relance voulue par Silvio Berlusconi. La leçon est claire : l'Italie n'a pas attendu une catastrophe pour dire non au nucléaire, et elle ne s'est pas contentée d'un seul scrutin pour le confirmer.
L'Allemagne, le contre-exemple qui gêne
Si Tchernobyl avait réellement coûté son nucléaire à l'Europe, l'Allemagne devrait en porter la marque. Elle ne la porte pas. La revendication de sortie y est antérieure à 1986 : le mot "Energiewende" apparaît dès 1980 sous la plume de l'Öko-Institut, dans un ouvrage appelant à un tournant énergétique sans pétrole ni nucléaire. La loi de sortie est adoptée en 2002, sous une coalition rouge-verte, seize ans après Tchernobyl.

Plus révélateur encore : en 2010, le gouvernement allemand prolonge la durée de vie des centrales nucléaires, présentées comme une "technologie de transition". Le nucléaire n'était donc pas mort en Allemagne à cette date. C'est l'accident de Fukushima, en mars 2011, qui provoque le revirement accéléré et fixe l'arrêt définitif des trois dernières centrales à avril 2023. Tchernobyl n'est pas le déclencheur de la sortie allemande ; la politique intérieure et Fukushima le sont.
Le socle économique de ce choix est tout aussi décisif. Après 2011, Berlin table sur le gaz russe bon marché pour sécuriser son approvisionnement. La guerre en Ukraine et la crise énergétique qui suit font exploser les prix et posent un problème de compétitivité à l'industrie allemande. Le gaz russe n'était pas un détail : il finançait la crédibilité économique de la sortie du nucléaire.
Ce que disent les chiffres du mix électrique allemand
Le bilan électrique allemand de 2025 permet de mesurer les conséquences - sans confondre les causes. Selon les données du groupe de réflexion Ember, la part bas-carbone de l'électricité allemande s'élève à 59 %, sous la moyenne de 71 % que cette même source retient pour l'Union européenne. L'écart tient largement au poids du nucléaire dans le mix agrégé de l'UE, où la France pèse lourd. Depuis la sortie nucléaire de 2023, la production bas-carbone allemande est intégralement renouvelable : éolien 27 %, solaire 18 %, soit 45 % du total, contre 30 % en moyenne européenne selon Ember. Les fossiles représentent encore 41 % de l'électricité, contre 29 % en moyenne dans l'UE, et le charbon 21 %.
Les émissions du secteur électrique allemand sont tombées à environ 2 tonnes de CO2 équivalent par habitant en 2025, contre 1,3 tonne pour la moyenne européenne calculée par la même source. Elles restent donc supérieures à la moyenne, mais elles baissent depuis vingt-cinq ans. Faut-il y voir l'effet de la sortie du nucléaire ? Pas nécessairement.
Un think tank français, Décrypter l'énergie, conteste le raccourci "sortie du nucléaire = hausse du CO2". La poussée du charbon observée en Allemagne entre 2009 et 2013, souvent imputée à la baisse du nucléaire, reflète selon son analyse la chute du prix mondial du charbon et l'effondrement du prix du CO2 sur le marché européen - de 18 euros la tonne début 2011 à 3 euros en 2013. Il s'agissait d'une substitution du gaz par le charbon, non du nucléaire par le charbon. Entre 2006 et 2018, la production renouvelable allemande a bondi de 72 à 225 térawattheures, une hausse bien supérieure à la baisse du nucléaire sur la même période, de l'ordre de 91 térawattheures. Le contrefactuel honnête oblige à distinguer les causes : le contenu carbone du kilowattheure allemand reste parmi les plus élevés d'Europe, mais l'attribuer mécaniquement à Tchernobyl serait une erreur de raisonnement.
Le vrai basculement est venu de la facture, pas de 1986
Ce que l'histoire européenne du nucléaire montre, c'est que les décisions structurantes - sortie allemande de 2002, second référendum italien de 2011, accélération post-Fukushima - s'expliquent surtout par la politique intérieure, l'économie du gaz bon marché et la libéralisation des marchés de l'électricité. Le clivage européen qui en résulte est resté vivace jusque dans les années 2020.
Le débat sur la taxonomie verte en est l'illustration. En 2021, six États membres - Allemagne, Autriche, Luxembourg, Danemark, Espagne, Portugal - refusent de classer le nucléaire comme activité durable. Le compromis retenu range finalement nucléaire et gaz dans la catégorie "transitoire". Le rapport du Centre commun de recherche de la Commission concluait pourtant que le nucléaire ne causait pas de dommage significatif à l'environnement. À l'époque, l'Italie est encore citée comme anti-nucléaire après "deux référendums".
Puis vient le retournement. La crise énergétique post-2022 expose le coût de la dépendance au gaz et, avec elle, le coût de la sortie du nucléaire. Selon le portail allemand Allemagne Energies, la présidente de la Commission européenne a reconnu, lors d'un sommet tenu à Paris en mars 2026, que l'Union devait miser sur le nucléaire, sans délaisser les renouvelables, pour assurer sa souveraineté énergétique. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré regretter la sortie allemande, tout en excluant pour l'instant un retour en arrière : le SPD y reste opposé, le démantèlement est avancé et les exploitants ne sont plus motivés. Une étude de la Chambre de commerce et d'industrie allemande, publiée en 2025, chiffre les coûts futurs de la transition énergétique, sur la période 2025-2049, entre 4 800 et 5 400 milliards d'euros.
2026 : le mouvement s'inverse
Le symbole le plus fort vient d'Italie. Le 23 septembre 2026, le Parlement approuve définitivement une loi qui rétablit un cadre juridique pour produire de l'électricité nucléaire, près de quarante ans après la sortie de 1987. Le texte habilite le gouvernement à écrire les règles - sûreté, autorisations, combustible usé, déchets - avec des décrets d'application attendus d'ici la fin de l'année. Priorité affichée : les petits réacteurs modulaires (SMR), plutôt que le retour au modèle ancien. Giorgia Meloni qualifie la décision de "courageuse et sensée", invoquant la souveraineté énergétique, la demande des centres de données et de l'intelligence artificielle, et une électricité bas-carbone. Des comptes pro-nucléaires affirment qu'un sondage de juin 2026 créditerait le nucléaire de nouvelle génération d'une majorité d'opinions favorables ; faute de source italienne indépendante, ce chiffre reste une revendication, pas un fait établi.
La Belgique illustre le même virage. Le Parlement fédéral a voté en mai 2025 l'abrogation de la loi de 2003 qui imposait la sortie du nucléaire et interdisait les nouvelles constructions. Deux réacteurs fonctionnent toujours, Doel 4 et Tihange 3, prolongés jusqu'en 2035, avec l'ambition affichée de les exploiter dix ans de plus. Un compte spécialisé dans le secteur affirme que le gouvernement négocierait avec Engie une reprise en propriété publique de la flotte, démantèlement suspendu, en vue d'un accord-cadre à l'automne 2026. Ces éléments, non confirmés par une source officielle, restent à vérifier dans le détail ; ils convergent toutefois avec le mouvement d'ensemble.
Le coût de la sortie a remplacé celui de l'accident
Tchernobyl a bien coûté quelque chose au nucléaire européen : il a nourri les mouvements antinucléaires, fourni le déclencheur du référendum italien de 1987 et durablement marqué l'imaginaire collectif. Mais il n'a pas, à lui seul, fait reculer le nucléaire sur le continent.
La vraie rupture est plus récente : c'est la facture énergétique de l'après-2022, et non le souvenir de 1986, qui a fait basculer les perceptions. Le retour de l'Italie, l'abrogation belge, la place nouvelle que la Commission européenne entend donner au nucléaire dans sa stratégie énergétique : autant de signes que le coût de l'abandon est désormais jugé plus lourd que son risque. Quarante ans après Tchernobyl, le débat européen ne porte plus sur ce que l'accident a coûté, mais sur ce que la sortie du nucléaire a coûté - et sur qui, des ménages, des industriels ou des budgets publics, en paie la note.