Entre les milliards annoncés et le rythme réel des usines, le fossé est visible. Arquus, fabricant de véhicules militaires, l'illuste à lui seul : un contrat de 7 000 camions qui tombe d'un côté, un site qui se prépare à ralentir de l'autre.

Ce que dit l'argent voté
Les chiffres d'abord : c'est là que se joue le débat. Après les "marches" de 3,2 milliards d'euros par an prévues par la loi de programmation militaire pour 2026 et 2027, le président de la République a annoncé le 13 juillet 2025 des "surmarches" de 3,5 milliards d'euros en 2026 et de 3 milliards d'euros en 2027. Le Premier ministre a indiqué le 1er décembre 2025 que le cumul pourrait atteindre 8 milliards d'euros en 2028 et 9 milliards par an ensuite. Le rapport de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat sur le projet de loi de finances 2026 rappelle au passage que 44 milliards de commandes sont prévues pour l'année.
À l'audition, la ministre des Armées a présenté des commandes de la DGA à 12,8 milliards d'euros au 30 septembre 2025, "un niveau jamais atteint à cette période de l'année dans l'histoire récente".
Voilà l'annonce. Dans le détail des crédits, le tableau est contrasté : sur le programme 146, qui finance l'équipement des forces, les crédits de paiement augmentent de 22,4 % en 2026, mais les autorisations d'engagement - l'argent qu'on s'engage à dépenser pour les achats pluriannuels - reculent de 8,2 %, à 47,17 milliards d'euros. Autrement dit, on paie plus vite ce qui a déjà été signé, sans élargir d'autant le carnet de commandes de demain. Les usines n'en ressentent donc pas l'effet au rythme des communiqués.
Ce que dit l'exécution
Le chiffre qui fâche, c'est celui-ci : le taux de réalisation des objectifs annuels de la LPM - commandes, livraisons, jalons de programmes - s'établit à 62,7 % en 2024, contre une cible de 85 %. C'est un recul de 2,1 points sur un an, "du fait de retards sur certaines commandes et livraisons", selon le rapport de la commission des finances du Sénat. Ces retards peuvent venir des services du ministère comme des industriels.
Concret : en 2024, il manquait 7 Jaguar, une livraison de drone tactique sur les 9 prévues, et les deux C-130 modernisés prévus.
Le même rapport précise que le rythme global reste "compatible" avec les objectifs de 2030, encore lointains. Le problème n'est donc pas la trajectoire à sept ans, mais l'écart, année après année, entre ce qui est promis et ce qui sort des chaînes.
Le contrat PL6T, version sans filtre
C'est dans ce décor qu'est tombé, début 2026, le contrat "PL6T" : 7 000 porteurs logistiques de 6 tonnes pour l'armée de Terre, confiés au duo Arquus (filiale de John Cockerill Defense) et Daimler Truck, autour du Mercedes Zetros. Évalué d'abord à 5 milliards d'euros, le marché se situe désormais "plus proche des 2 milliards", soit moins de 300 000 euros par camion. Les livraisons s'étaleront jusqu'en 2035, avec une option de 3 000 véhicules supplémentaires.

Trois détails méritent d'être regardés de près :
- Les candidats battus - Scania, MAN et le Lorrain Soframe associé à Iveco - auraient obtenu la meilleure note technique. C'est le prix qui aurait fait la différence.
- Les châssis sont produits à Wörth, en Allemagne, et à Molsheim, en France. La militarisation - protection des cabines, systèmes de défense, maintenance - reste, elle, sur les sites français d'Arquus : Limoges, Garchizy, Saint-Nazaire.
- L'annonce officielle a traîné jusqu'en janvier 2026, en attente d'éventuels recours, alors que la direction avait déjà prévenu ses équipes d'une "montée en charge" en décembre 2025.
Un contrat gagné au prix, en somme : beaucoup de volume, une marge sous pression, et une chaîne de valeur qui n'est pas toute française. L'Usine Nouvelle évoque par ailleurs un investissement de plusieurs centaines de millions d'euros d'Arquus sur son site de Garchizy, dans la Nièvre, pour industrialiser la fabrication de ces camions à partir de 2027 - l'intégrateur, lui, a les moyens de sa montée en charge.
Un même groupe, deux réalités
À Saint-Nazaire, dans le même temps, la situation est inverse. Le site de l'Immaculée emploie 130 personnes chargées de la maintenance et de la régénération des véhicules de l'armée de Terre. La direction y projette une mise en activité partielle pour 2027, avec 12 000 heures de travail en moins, selon Ouest-France. Le Figaro fait état d'un "coup de rabot" sur plusieurs commandes clés de l'État, les élus locaux pressant la ministre déléguée à l'Industrie, Catherine Vautrin, d'intervenir.

Même groupe, même filière, même État client : un site accélère pendant qu'un autre ralentit. Le Monde résume la situation en parlant d'une économie de guerre à deux vitesses : à Limoges, le site se prépare à absorber les 7 000 poids lourds ; à Saint-Nazaire, le carnet d'entretien se rétracte.
À partir de là, deux choses se mélangent facilement : les faits et l'explication. Les faits, on les a : un carnet de maintenance qui se rétracte, un carnet de neuf qui gonfle. Rien n'établit que l'État ait officiellement décidé de reporter la maintenance pour financer ses achats d'équipement neuf - il n'existe pas, à ce stade, d'arrêté ni de décision publique qui établirait ce lien. C'est donc une lecture, mais une lecture qui se défend : un réarmement achète avant d'entretenir, et la maintenance, c'est de l'activité récurrente, des contrats pluriannuels, des postes stables - le premier budget qu'une armée en tension rogne quand elle veut payer du neuf. Une interprétation plausible du contraste, pas une mesure. Le réarmement se finance peut-être aussi en puisant dans le soutien ; personne ne l'a encore écrit noir sur blanc.
La dispute politique autour du mot "retard"
Le débat public tourne autour d'une phrase. Le 15 janvier, le président de la République a accusé les industriels de la défense d'être "en retard", tout en reconnaissant les efforts réalisés - une accusation que 20 Minutes a reprise en questionnant sa validité. Selon Public Sénat, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, conteste de son côté la portée globale de ce bilan ; le même média recense pourtant des retards dans les achats et des doutes sur la réalisation de certains programmes, dont le futur porte-avion de nouvelle génération. Les deux peuvent être vrais simultanément : des programmes spécifiques accélèrent, d'autres traînent, et le total annuel décroche.
Le Parlement, lui, tranche autrement. Les rapporteurs estiment que "l'expression "économie de guerre" demeure inadaptée" pour décrire la remontée en puissance de la base industrielle et technologique de défense. Ils rappellent au passage que les sous-traitants constituent le vrai goulot d'étranglement, avec des mesures de remédiation ciblées sur les métiers en tension.
Les emplois, la vraie variable d'ajustement
Reste la main-d'oeuvre. La filière défense annonce des recrutements massifs - autour de 100 000 postes à pourvoir d'ici 2030, un chiffre avancé par la filière et repris notamment par Formapack - mais L'Usine Nouvelle souligne que de nombreux postes restent difficiles à remplir : pénurie de compétences, exigences de sécurité, concurrence d'autres secteurs. À Saint-Nazaire, la perspective d'une activité partielle n'aide évidemment pas.
C'est là que l'expression "deux vitesses" devient concrète. Un ouvrier qui compare une usine qui recrute et une usine qui coupe des heures n'a pas besoin d'explication : le réarmement n'est pas uniforme, il est sélectif. Il récompense les sites sur lesquels les commandes tombent et met en suspens ceux qui vivent de l'entretien du parc existant.
Ce qu'il faudra regarder en 2026
Trois points de vérification pour l'année à venir : le taux de réalisation de la LPM, pour voir s'il repart au-dessus de 62,7 % ; le sort de la mise en activité partielle de Saint-Nazaire, devenue un test politique autant qu'industriel ; et la transformation des 44 milliards de commandes annoncées en contrats effectivement signés, avec leur répartition dans la sous-traitance, que le Sénat identifie lui-même comme le maillon faible.