Le 2 mars 2026, Emmanuel Macron se rend à l'Île-Longue, la base du plateau de Courville-sur-Mer où sont basés les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), pour annoncer un « rehaussement de notre arsenal » jugé « indispensable ». Trois jours plus tard, le 5 mars, la ministre des Armées Catherine Vautrin visite le site du CEA à Valduc, en Côte-d'Or, et confirme la cause de cette montée en puissance : des matières premières issues directement de l'arsenal issu de la Guerre froide. « Nous avons conservé les matières fissiles issues des têtes nucléaires démantelées après la guerre froide. À ce titre, nous disposons d'un stock totalement suffisant pour produire les nouvelles têtes nucléaires annoncées par Emmanuel Macron », déclare-t-elle au Dauphiné.

Menaces chinoises et russes : le motif invoqué par Paris
Le président français ne fixe pas de chiffre précis dans son discours. Il annonce cependant l'introduction d'un concept nouveau : la « dissuasion avancée », une doctrine qui associerait huit pays européens — le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Grèce, la Belgique, la Suède et le Danemark — aux mécanismes de protection nucléaire française. Ces pays ne financeraient pas l'arsenal. « Cela reste une décision totalement française, financée totalement par la France », précise Vautrin au Monde.
Les justifications avancées par Macron reposent sur l'évolution des menaces. La Chine dispose désormais de 620 têtes nucléaires, contre 260 il y a dix ans. La Russie développe des missiles hypersoniques, des torpilles nucléaires et des armes spatiales. La France estime que le cadre du Traité de non-prolifération ne suffit plus à garantir sa sécurité, d'autant que la Conférence d'examen de mai 2026 ne produit aucune avancée significative.
Cinq tonnes de plutonium en lingots à Valduc : comment fonctionne le recyclage
Le cœur technique de l'opération se situe à Valduc, un site de 800 hectares à Salives, en Côte-d'Or, qui constitue le centre de fabrication des éléments nucléaires destinés aux têtes de missiles. C'est là que sont transformés le plutonium, l'uranium hautement enrichi et le tritium.

Le plutonium — d'une durée de vie théorique de 24 000 ans — est stocké en lingots et peut être recyclé indéfiniment. L'uranium hautement enrichi suit le même processus. Le Fissile Materials Working Group estime que la France dispose d'environ 6 tonnes de plutonium et de 25 tonnes d'uranium hautement enrichi disponibles pour la fabrication d'armes. Les usines historiques de Pierrelatte et Marcoule, qui produisaient ces matières pendant la Guerre froide, ont été fermées en 1996, à la fin des essais nucléaires.
Le tritium, en revanche, pose un problème distinct. Sa durée de vie est de 12 ans seulement : il se désintègre et ne peut être recyclé. La France a donc lancé en 2022 un programme spécifique, l'Atelier d'Extraction du Tritium (AET), qui doit devenir opérationnel à l'horizon 2028. Ce programme complète l'installation EPURE, utilisée pour la radiographie des sous-composants nucléaires dans le cadre du programme Simulation — qui permet de vérifier la fiabilité des têtes sans recourir à des essais souterrains.
Le résultat concret de cette capacité est la mise à niveau des ogives. Le SIPRI recense 290 ogives opérationnelles en 2025. Ce chiffre passe à 370 en 2026, soit un gain de 80 ogives. Les anciennes têtes TN75, retirées du sous-marin Le Vigilant, sont remplacées par des TNO (Tête Nouvelle Océan) de nouvelle génération.
57 milliards pour le nucléaire sur un budget défense de 440 milliards
Le financement de cette montée en puissance s'intègre dans une révision substantielle de la loi de programmation militaire. La dissuasion nucléaire représente désormais 13 % du budget de la défense, soit 57,1 milliards d'euros en 2026. Le projet d'actualisation de la LPM, en discussion au Parlement, ajoute 36 milliards d'euros aux 413 milliards déjà programmés pour la période 2024-2030. Cette « surmarche » est destinée à couvrir le renouvellement des têtes et le développement de l'industrie de défense associée.
La décision s'inscrit dans un contexte budgétaire élargi : la France consacre désormais la quasi-totalité de son effort d'armement à la modernisation de ses systèmes de dissuasion. Le recyclage des matières de la Guerre froide permet de limiter les coûts d'approvisionnement — l'uranium et le plutonium étant déjà stockés sur le territoire — tout en permettant le passage à un arsenal plus large. Les enjeux restent considérables : les 80 ogives supplémentaires réclament des infrastructures de production de tritium qui ne sont pas encore achevées, et le calendrier AETV fait peser un risque de retard sur la montée en puissance totale.
La visite de l'Île-Longue par Macron a officialisé cette ambition. Les raisons de la dépendance à l'uranium russe, toutefois, rappellent que l'autonomie de la France en matière de matières nucléaires stratégiques reste un sujet ouvert, au-delà des stocks hérités.