Entre le 18 mai et le 15 juin, Elon Musk a essuyé deux défaites consécutives devant la justice américaine face à Sam Altman et à OpenAI. Le jury d'Oakland a déclaré Altman, OpenAI et Greg Brockman non responsables ; quatre semaines plus tard, une juge fédérale a débouté sa société xAI de son accusation de vol de secrets commerciaux, sans possibilité de reprise. Rien n'est pour autant réglé. Les deux hommes continuent de s'attaquer en public, de lancer leurs modèles à quelques jours d'intervalle et de se disputer l'avance boursière. La rivalité la plus longue de la Silicon Valley a simplement changé de terrain.

Ce que les tribunaux ont tranché - et ce qu'ils n'ont pas tranché
Le procès d'Oakland portait sur l'accusation centrale d'Elon Musk : celle selon laquelle Sam Altman aurait détourné la mission non lucrative d'OpenAI, fondée en 2015 avec Musk, pour s'enrichir. Le jury a rejeté les demandes du milliardaire après moins de deux heures de délibération, en déclarant Altman, OpenAI et le président d'OpenAI, Greg Brockman, non responsables des griefs d'enrichissement personnel et de rupture du contrat fondateur. Les reportages sur ce verdict divergent toutefois sur son motif : certaines sources insistent sur un jugement de non-responsabilité, d'autres soulignent que les demandes avaient été introduites hors délai légal. Dans les deux cas, l'allégation d'origine - la trahison supposée de la promesse non lucrative - n'a pas été résolue par le tribunal. Elon Musk a annoncé son intention de faire appel.
Quatre semaines plus tard, la juge fédérale Rita Lin a rejeté la seconde plainte, celle de xAI contre OpenAI, "avec préjudice", estimant qu'une nouvelle version serait "vaine". xAI reprochait à OpenAI d'avoir obtenu des informations confidentielles sur Grok par l'intermédiaire d'un ancien ingénieur. La juge a répondu qu'interroger un candidat sur son travail antérieur est une pratique courante, et qu'on ne peut en déduire qu'OpenAI ait poussé l'ingénieur à divuluer des informations confidentielles.
Deux échecs, donc, dont aucun ne répond à la question de départ : Altman a-t-il trahi la promesse non lucrative d'OpenAI ? L'accusation reste juridiquement intacte et, précisément pour cela, devient un argument indéfiniment réutilisable.
La course aux marchés, nouveau champ de bataille
Privés d'un règlement judiciaire, les deux rivaux se sont reportés sur les marchés. SpaceX a devancé OpenAI au Nasdaq le 12 juin 2026, sous le sigle SPCX, à une valorisation d'environ 1 750 milliards de dollars (jusqu'à 1 770 milliards selon les chiffres rapportés à l'occasion de l'opération), avec une offre initiale à 135 dollars et une ouverture à 150 dollars. Le document d'introduction en bourse, rendu public, a produit deux effets : il a révélé les finances d'une société réputée secrète - plus de 20 milliards de dollars de dépenses d'investissement en 2025, pour 18,7 milliards de dollars de revenus la même année, et plus de 4,2 milliards de dollars de pertes au premier trimestre 2026 - et il a inscrit OpenAI et Anthropic parmi les "concurrents clés" de SpaceX. La fusion opérationnelle de SpaceX et de xAI, dont les datacenters orbitaux constituent l'enjeu, a ainsi donné à la querelle personnelle une traduction comptable.
OpenAI, elle, a pris du retard. Après avoir évoqué une entrée en bourse dès 2026, Sam Altman a confirmé en septembre à Fortune qu'elle n'aura pas lieu cette année, invoquant "tout ce qui se passe en matière de sécurité". La directrice financière Sarah Friar avait évoqué 2027 auprès des salariés. Anthropic, de son côté, pourrait devancer OpenAI au Nasdaq dès novembre 2026.
Le décalage vient de se creuser. Ce jeudi, OpenAI a indiqué à ses investisseurs que ses revenus 2026 atteindraient environ 50 milliards de dollars, une projection fondée sur les ventes réalisées jusqu'à la fin du mois de septembre, contre 70 milliards de dollars annoncés un mois plus tôt. Selon The Guardian, l'écart résulte de la tentative des investisseurs d'OpenAI de rendre cette projection plus comparable à la mesure d'Anthropic, qui inclut les ventes réalisées par ses partenaires cloud - Amazon Web Services et Google Cloud -, alors que celle d'OpenAI ne les inclut pas. L'information a néanmoins fait chuter le Nasdaq de 1,4 %, Nvidia de 2,9 % et Oracle de 5,5 %. OpenAI discute par ailleurs d'une levée de 30 milliards de dollars à une valorisation de 1 400 milliards de dollars.
Le lancement de modèle comme prétexte à la pique
La guerre suit désormais le calendrier commercial. En juillet, xAI et OpenAI ont sorti Grok 4.5 et GPT-5.6 Sol dans la même semaine. Peu après la plainte d'Apple contre OpenAI, Musk a ressorti son surnom : "Scam Altman is super good at scamming". Altman a riposté en visant les centres de données spatiaux de SpaceX. La discussion s'est poursuivie ainsi :

"Il y a beaucoup de benchmarks qui laissent penser que 5.6 Sol est le meilleur modèle du monde en ce moment, mais la manière la plus fiable de le vérifier, c'est qu'Elon est à nouveau obsédé par moi."
- Sam Altman, sur X, le 11 juillet 2026
Ces répliques ne sont pas qu'une provocation : Altman en fait le canal de distribution de chacun de ses lancements. La plateforme sur laquelle se déroulent ces échanges appartient d'ailleurs à Musk. Leurs échanges alimentent depuis des années les commentaires de la Silicon Valley :
Un front qui s'est élargi au-delà des deux hommes
L'affrontement ne se limite plus à une paire d'adversaires. Le 10 juillet, Apple a poursuivi OpenAI pour vol de secrets d'affaires, l'accusant d'avoir obtenu des informations sur des produits matériels non annoncés via d'anciens employés. OpenAI a nié, son porte-parole affirmant que la société "n'a aucun intérêt pour les secrets commerciaux d'autres entreprises". Du côté de Musk, xAI et X ont attaqué Apple au Texas pour favoritisme envers ChatGPT dans l'App Store, avant de résoudre leur litige avec le constructeur. Le résultat est une carte mouvante : l'ancien allié d'OpenAI est devenu son adversaire judiciaire, pendant que Musk, d'abord hostile à Apple, s'en rapproche. La concurrence porte désormais autant sur les infrastructures, le matériel et les points de vente que sur la qualité des modèles.
Le paradoxe du "ralentissement"
Le 12 septembre, Dario Amodei, le dirigeant d'Anthropic, a publié un appel explicite à ralentir :
"Nous devons ralentir le rythme auquel nous améliorons les capacités des modèles d'IA."
Sam Altman et Elon Musk ont tous deux approuvé l'analyse.
Or, dans leurs actes, rien ne ralentit. SpaceX investit des milliards dans xAI, les deux sociétés enchaînent les sorties de modèles, et OpenAI poursuit ses discussions de financement. Comment lire cet accord de façade ? Admettre le diagnostic sécuritaire coûte peu et rapporte beaucoup : cela permet à Altman de présenter le report de l'IPO comme une décision de responsabilité plutôt que comme la conséquence de résultats en retrait, et à Musk de se donner le rôle de celui qui met en garde dans une course qu'il conteste. La sécurité est devenue un langage stratégique commun, partagé par deux rivaux qui n'en tirent pas les mêmes conclusions opérationnelles.
Le contexte explique aussi ce rapprochement rhétorique. Des chercheurs d'Anthropic ont mis en garde contre des risques existentiels ; plus de 1 000 salariés du secteur ont signé une pétition demandant au gouvernement américain de ralentir le déploiement des modèles les plus avancés ; et le sujet est entré dans la campagne en vue des élections de mi-mandat de novembre. Donald Trump attaque publiquement les partisans du ralentissement - "quiconque gagne l'IA gagne tout" - tandis que le président républicain de la Chambre des représentants invoque la course contre la Chine. Dans ce débat, se positionner est devenu une nécessité pour tous les acteurs, y compris pour ceux qui accélèrent.
Ce que la révision des prévisions d'OpenAI change à la partie
Ces nouvelles projections pourraient sembler offrir une victoire par défaut à Musk. Ce serait conclure trop vite. SpaceX perdait, elle aussi, 4,2 milliards de dollars en un trimestre avant son introduction, et son modèle économique repose sur des paris - centres de données orbitaux, Starship - dont les analystes de MoffettNathanson doutent ouvertement de la rentabilité et du calendrier. Anthropic, qui n'est partie à aucune de ces querelles, devance ses deux rivaux sur certains marchés et pourrait entrer en Bourse la première.
Ce que cet écart met en lumière, c'est plutôt que le doute gagne l'ensemble du secteur : la croissance attendue de l'IA, sa rentabilité et la façon dont ses revenus sont comptabilisés font désormais l'objet des mêmes interrogations. La rivalité Musk-Altman, elle, dure parce que ni l'un ni l'autre ne peut la gagner définitivement, et parce que chacun des deux hommes a besoin de l'autre pour définir ce qu'il n'est pas.