Le tribunal fédéral d'Oakland, en Californie, a été le théâtre mardi d'un affrontement tendu entre Sam Altman, PDG d'OpenAI, et l'avocat d'Elon Musk, Steven Molo. Sous un contre-interrogatoire implacable, le patron de la start-up à l'origine de ChatGPT a dû concéder qu'il lui était « arrivé de ne pas dire la vérité ». Cette affaire, qui oppose deux des figures les plus puissantes de la Silicon Valley, pourrait redéfinir la gouvernance de l'intelligence artificielle et la confiance que les utilisateurs placent dans les entreprises qui la développent.

Les origines du conflit : une promesse philanthropique trahie ?
Pour comprendre ce procès, il faut revenir à 2015. Elon Musk, Sam Altman et plusieurs autres entrepreneurs cofondent OpenAI avec une mission claire : développer une intelligence artificielle générale (IAG) bénéfique pour toute l'humanité. L'organisation est créée sous statut non lucratif, une promesse de transparence et d'altruisme qui séduit Musk au point qu'il investit 38 millions de dollars dans le projet.

Le départ de Musk et le virage commercial
En 2018, Elon Musk quitte le conseil d'administration d'OpenAI. Les versions divergent sur les raisons de ce départ. Selon Altman, Musk exigeait alors 90 % des parts de l'entreprise et refusait de s'engager par écrit à partager le pouvoir à terme. « Nous ne pensions pas que l'intelligence artificielle générale devait être sous le contrôle d'une seule personne », a expliqué Altman à la barre.
De son côté, Musk affirme avoir quitté l'organisation précisément parce qu'elle s'éloignait de sa mission non lucrative. Depuis, OpenAI a effectivement opéré un virage commercial majeur, créant une filiale à but lucratif pour attirer les investissements nécessaires à la course à l'IA. Microsoft a injecté des milliards, suivi par Amazon et Softbank. Aujourd'hui, l'entreprise est valorisée à 850 milliards de dollars et ChatGPT compte près d'un milliard d'utilisateurs réguliers.
L'accusation de « détournement d'organisation caritative »
Dans sa plainte déposée en août 2024, Elon Musk accuse Altman et le président d'OpenAI, Greg Brockman, d'avoir « volé une organisation caritative ». Il réclame environ 150 milliards de dollars de dommages-intérêts, qui devraient être versés à une organisation non lucrative, ainsi que le départ d'Altman et Brockman de leurs fonctions.
« Si l'on confie l'IA à quelqu'un qui n'est pas digne de confiance, je pense que cela représente un très grand danger pour le monde entier », a déclaré Musk en début de procès. Une phrase qui résonne particulièrement dans le contexte actuel de régulation de l'IA en Europe.

Le duel judiciaire : Altman acculé sur sa sincérité
Le moment le plus marquant de cette troisième semaine de procès reste sans conteste le contre-interrogatoire mené par Steven Molo. L'avocat de Musk, réputé pour sa méthode agressive, a méthodiquement déconstruit la crédibilité de Sam Altman.
« Dites-vous toujours la vérité ? »
« Êtes-vous totalement digne de confiance ? », attaque d'entrée l'avocat. « Je crois que oui », répond Altman, visiblement crispé. Mais Molo insiste : « Dites-vous toujours la vérité ? » Altman tente d'esquiver : « Je crois que je suis une personne sincère. » L'avocat ne lâche pas prise : « Ce n'était pas ma question. »
Un silence tendu s'installe dans la salle d'audience. Les neuf jurés observent attentivement. Finalement, Altman concède : « Je suis sûr qu'il m'est arrivé, à un moment de ma vie, de ne pas le faire. » Un aveu qui pèse lourd dans une affaire où la confiance est au cœur du débat.

La « culture toxique du mensonge » chez OpenAI
Ce n'est pas la première fois que la sincérité d'Altman est remise en question. En novembre 2023, il avait été débarqué par surprise de la tête d'OpenAI par son propre conseil d'administration, qui le jugeait « non transparent ». Réintégré cinq jours plus tard grâce au soutien des employés, il n'a jamais complètement effacé les doutes.
Un portrait-enquête du magazine New Yorker, publié début avril 2025, a consolidé l'image de manipulateur accolée à l'entrepreneur de 41 ans. L'article posait ouvertement la question : peut-on confier l'avenir de l'IA et de l'humanité à un homme qui a instauré une « culture toxique du mensonge » dans son entreprise ?
Depuis cette publication, le domicile d'Altman à San Francisco a été visé par un cocktail Molotov, un acte de violence qui témoigne des tensions extrêmes autour de ces enjeux. Nous avons consacré un article détaillé à cet attentat contre Sam Altman.

La défense d'Altman : Musk voulait tout contrôler
Face aux accusations, Sam Altman a développé une contre-stratégie : dépeindre Elon Musk comme un concurrent revanchard, jaloux du succès de ChatGPT et déterminé à reprendre le contrôle d'une entreprise qu'il a quittée.
Le SMS de février 2023
L'un des éléments clés présentés par la défense est un message texte envoyé par Altman à Musk en février 2023, soit cinq ans après le départ de ce dernier du conseil d'administration. Altman y écrit : « Je ne pense pas qu'OpenAI aurait vu le jour sans vous. »
Interrogé sur ce message, Altman a reconnu avoir « changé de point de vue sur l'importance d'Elon ». Il a justifié ce SMS par la volonté de faire cesser les attaques publiques de son ancien protecteur, qu'il accuse d'être mû par la « jalousie » au moment de l'explosion mondiale de ChatGPT.

La thèse du concurrent revanchard
Depuis l'assignation judiciaire de Musk en 2024, OpenAI dénonce une manœuvre d'un concurrent qui mène ses propres projets lucratifs d'IA avec xAI, sa start-up intégrée à SpaceX. Le géant spatial de Musk est valorisé à 1 250 milliards de dollars.
« Cela ne correspond pas à ma conception de ce que signifie détourner une organisation philanthropique », a déclaré Altman en parlant des 850 milliards de dollars de valorisation d'OpenAI et de son milliard d'utilisateurs. « Je suis très fier du travail accompli et du soutien dont bénéficie la fondation d'origine grâce au succès d'OpenAI. »

Les preuves accablantes : Brockman et l'appât du gain
Le camp Musk a réussi à mettre à mal la thèse de l'altruisme d'OpenAI en s'appuyant sur des documents internes compromettants.
Le journal intime de Greg Brockman
Le cofondateur Greg Brockman s'est fait malmener lors de son témoignage. Son journal personnel a été présenté comme preuve. Dans des notes écrites de sa main, Brockman admettait vouloir « gagner de l'argent ». Sa participation dans OpenAI est désormais évaluée à 30 milliards de dollars.
Les conflits d'intérêts d'Altman
Sam Altman détient des parts indirectes dans OpenAI via d'autres entités. Il est également accusé de conflit d'intérêts par des procureurs républicains, pour ses participations dans plusieurs partenaires commerciaux d'OpenAI. Ces éléments renforcent l'image d'un entrepreneur qui aurait profité personnellement du détournement de la mission initiale.

Les enjeux pour l'avenir de l'IA et de sa régulation
Ce procès dépasse largement le cadre d'une querelle entre milliardaires. Ses conséquences pourraient s'étendre à l'ensemble du secteur de l'intelligence artificielle, y compris en France et en Europe.
Un procès aux implications mondiales
Elon Musk exige le retour d'OpenAI à son statut de fondation non lucrative. Si le jury lui donne raison, l'entreprise serait contrainte de renoncer à ses investisseurs privés, notamment Microsoft, Amazon et Softbank. Un scénario qui bouleverserait l'équilibre de la course mondiale à l'IA.
À l'inverse, si Altman l'emporte, cela validerait la transformation d'OpenAI en entreprise commerciale et pourrait encourager d'autres organisations à suivre le même chemin. Sam Altman a d'ailleurs appelé à une régulation urgente de l'IA, un sujet que nous avons exploré dans notre article sur son appel à la régulation.
Les répercussions en France et en Europe
Pour les utilisateurs français de ChatGPT, ce procès soulève des questions concrètes. La CNIL et la Commission européenne suivent de près cette affaire, qui pourrait influencer l'application du RGPD et de l'AI Act. Si Altman est reconnu coupable d'avoir menti sur la transparence des données ou la sécurité des modèles, les régulateurs européens pourraient durcir leurs exigences envers OpenAI.
Les jeunes Français, qui constituent une part importante des utilisateurs de ChatGPT, sont particulièrement concernés. Des sondages récents sur les forums tech français montrent une baisse de confiance : 62 % des 16-25 ans interrogés se disent désormais plus prudents dans leur utilisation de l'IA générative depuis le début de ce procès.
Conclusion
Le procès qui oppose Elon Musk à Sam Altman est bien plus qu'une simple bataille juridique entre deux ego surdimensionnés de la Silicon Valley. Il pose des questions fondamentales sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, la confiance que nous accordons à ceux qui la développent, et l'équilibre entre mission philanthropique et intérêts commerciaux.
L'aveu d'Altman — « il m'est arrivé de ne pas dire la vérité » — restera comme l'un des moments clés de ce procès. Mais au-delà de la crédibilité personnelle du PDG d'OpenAI, c'est tout un système qui est jugé : celui d'une industrie technologique où les promesses éthiques cèdent souvent face aux milliards d'investissements.
Le jury devrait débuter ses délibérations après les plaidoiries prévues jeudi. Quelle que soit sa décision, elle marquera un tournant pour l'avenir de l'IA et pour la manière dont les jeunes générations, en France comme ailleurs, percevront la fiabilité des outils qu'elles utilisent au quotidien.