L'annonce est tombée le 21 juillet 2026 et elle a secoué le petit monde des startups nucléaires américaines. Bluecore Energy, une société fondée il y a seulement sept mois, a bouclé un tour de table pré-amorçage de 10 millions de dollars. La nouvelle a d'autant plus surpris que le fondateur, Kofi Asante, ne vient pas du sérail atomique mais d'Uber Freight. Les investisseurs non plus ne sont pas des habitués du secteur : le comédien Kevin Hart via Hartbeat Ventures, le co-fondateur de Ripple Chris Larsen, et des fonds spécialisés dans l'entrepreneuriat noir comme Slauson & Co et Harlem Capital. La question qui taraude les observateurs est simple : une startup de sept mois peut-elle vraiment bousculer l'atome ?

Le chèque de 10 millions qui décoiffe la filière nucléaire
Kofi Asante, l'ex-Uber qui veut mettre l'atome sur une péniche
Kofi Asante n'est pas ingénieur nucléaire. Son parcours, c'est celui d'un entrepreneur du logiciel et de la logistique. Après avoir travaillé chez Uber Freight, il a observé un paradoxe : les data centers et les ports ont besoin d'énergie pilotable et décarbonée, mais les grands projets nucléaires mettent quinze ans à sortir de terre. Son intuition : et si on prenait un réacteur existant, qu'on le posait sur une barge, et qu'on le livrait clé en main ?

Ce profil « tech » plutôt que « nucléaire » n'est pas un hasard. Asante rejoint une génération de fondateurs qui abordent l'atome comme un problème d'infrastructure et de supply chain, pas comme un défi de physique. C'est exactement la même logique qui anime d'autres startups américaines comme Valar Atomics ou X-energy, dont l'entrée en bourse a récemment capté l'attention des marchés. L'équipe de Bluecore est composée de spécialistes de la logistique maritime et du développement commercial, pas de physiciens des réacteurs. Leur force, disent-ils, c'est de savoir assembler des briques technologiques existantes plutôt que d'en inventer de nouvelles.
Un tour de table XXL : pourquoi Kevin Hart et Slauson & Co misent sur l'atome
La composition des investisseurs en dit long sur l'évolution du nucléaire. Slauson & Co, un fonds qui investit dans les founders noirs et latinos, mène le tour. Harlem Capital et Precursor Ventures complètent le tableau. Mais les deux noms les plus surprenants sont Chris Larsen, le co-fondateur de Ripple, et Kevin Hart, l'acteur comique le mieux payé du monde.
Pourquoi un humoriste et un magnat de la crypto misent-ils sur l'atome flottant ? La réponse tient en trois mots : demande énergétique explosive. L'intelligence artificielle et les data centers consomment des quantités d'électricité vertigineuses. Les géants de la tech cherchent désespérément des sources d'énergie pilotables et décarbonées. Le nucléaire, même sous forme de barge, devient soudain très attractif. Kevin Hart via Hartbeat Ventures ne parie pas sur la technologie en elle-même, mais sur un marché en pleine ébullition où toute solution crédible trouve preneur.

Les chiffres du SEC Form D déposé par Bluecore confirment 9,2 millions de dollars levés, un montant proche des 10 millions annoncés. La différence correspond probablement à des engagements non encore versés. Pour un tour pré-amorçage dans le nucléaire, c'est une somme conséquente qui témoigne de l'appétit des investisseurs pour ce secteur.
30 MW pour 15 000 foyers : le pitch technique qui a convaincu
Le projet technique de Bluecore repose sur un petit réacteur modulaire (SMR) à eau légère de 30 MW, installé sur une barge. Ce réacteur utilise une technologie en boucle fermée (closed-loop) éprouvée, avec un rechargement tous les deux à trois ans. Il peut alimenter environ 15 000 foyers ou un grand port industriel.

La barge s'amarrerait près des communautés côtières et se connecterait au réseau via un câble sous-marin. Bluecore affirme avoir déjà réservé un terminal portuaire, acheté une barge et acquis un réacteur d'essai. Mais attention : ces composants existent certes, mais le prototype complet n'a pas encore été testé. La startup en est à la phase de conception et d'assemblage, pas à la démonstration opérationnelle.
Une barge de 30 MW pour décarboner les ports : le concept technique
Après le coup de projecteur sur la levée de fonds, il faut descendre dans le moteur. Que contient exactement cette barge que Bluecore promet de livrer ? Le concept est à la fois simple et radical : prendre un réacteur nucléaire éprouvé, le miniaturiser, le poser sur une plateforme flottante et le raccorder au réseau comme on branche un gros générateur de secours.
Un réacteur à eau légère modifié : le choix de la maturité technologique
Bluecore a fait le choix d'un réacteur à eau légère (REL), la technologie la plus répandue dans le monde. Pas de sel fondu, pas de sodium liquide, pas de réacteur à neutrons rapides. Ce choix n'est pas anodin : il permet de s'appuyer sur des décennies de retour d'expérience, notamment dans la propulsion navale militaire.
Les sous-marins et porte-avions nucléaires utilisent des REL depuis les années 1950. La marine américaine a accumulé plus de 6 000 réacteurs-années d'exploitation sans accident majeur. Bluecore compte sur cette maturité technologique pour rassurer les autorités de sûreté et les investisseurs. Leur réacteur de 30 MW n'est pas une invention de rupture, c'est une adaptation d'une technologie existante à un usage civil flottant.
La fiche Capital Factory précise que Bluecore cible d'abord la propulsion maritime commerciale et les applications offshore. Les grands navires de charge ont des coûts de carburant qui dépassent 600 millions de dollars sur leur durée de vie. Un réacteur nucléaire embarqué pourrait réduire cette facture tout en éliminant les émissions de CO₂.
Du terminal portuaire à l'usine sidérurgique : les cas d'usage imaginés
Les applications potentielles sont nombreuses. Un port comme Rotterdam ou Shanghai pourrait alimenter ses grues électriques, ses portiques et ses véhicules de manutention avec une barge nucléaire amarrée à proximité. Une usine sidérurgique isolée, qui ne peut pas compter sur un réseau électrique fiable, pourrait recevoir sa propre centrale flottante.
L'argument clé de Bluecore est que la valeur ajoutée ne réside pas dans la puissance brute, mais dans la capacité à décarboner des « points durs » où le renouvelable seul ne suffit pas. Un site industriel manque souvent de place pour installer des panneaux solaires ou des éoliennes. L'intermittence du solaire et de l'éolien pose problème pour les procédés continus comme la sidérurgie ou la chimie. La barge nucléaire apporte une réponse : une source d'énergie pilotable, compacte et décarbonée.
Core Power, un concurrent britannique, avance que 65 % de l'activité économique mondiale se concentre sur les côtes. C'est exactement le marché que Bluecore vise : ces zones densément peuplées et industrialisées où le foncier manque et où la demande d'électricité explose.

Face aux EPR et aux SMR fixes, le flottant promet des délais records
Le principal argument commercial de Bluecore, c'est le temps. Un EPR comme celui de Flamanville a mis dix-sept ans à sortir de terre. Un SMR fixe comme ceux de NuScale ou de X-energy nécessite des études de site, des expropriations, du génie civil lourd et des années de procédures réglementaires.
La barge nucléaire promet de contourner ces obstacles. La construction se ferait en chantier naval, un environnement industrialisé et standardisé. Le transport par voie d'eau est simple et peu coûteux. Pas besoin d'acheter des terrains, pas de béton à couler sur place, pas de grues géantes à acheminer. La barge arrive, on l'amarre, on branche le câble, et c'est parti.
Ce n'est pas une idée neuve. Westinghouse avait lancé le projet « Offshore Power Systems » dans les années 1970 pour construire des centrales nucléaires flottantes de 4,6 GW. Le projet a été abandonné faute de commandes et d'investissements suffisants. Mais le contexte a changé : le prix de l'énergie est plus élevé, l'urgence climatique est réelle, et la demande des data centers pour l'IA est insatiable. Bluecore mise sur cette fenêtre d'opportunité.
Akademik Lomonosov et Sturgis : ce que les prototypes flottants nous apprennent
Avant de s'emballer, un coup d'œil dans le rétroviseur s'impose. Les barges nucléaires ne sont pas une invention de 2026. Deux précédents majeurs existent, et ils racontent des histoires très différentes. L'une fonctionne en Arctique, l'autre a été démantelée après huit ans de service. Les deux enseignent des leçons que Bluecore ferait bien d'écouter.
La centrale russe de Pevek : un précédent opérationnel mais controversé
L'Akademik Lomonosov est la première centrale nucléaire flottante commerciale au monde. Construite par Rosatom, cette barge de 144 mètres de long et 30 mètres de large abrite deux réacteurs KLT-40S d'une puissance totale de 70 MW. Amarrée à Pevek, en Sibérie orientale, elle alimente une ville d'environ 100 000 habitants depuis mai 2020.

Le bilan technique est correct. Les réacteurs fonctionnent, la centrale n'a pas connu d'incident grave, et Rosatom affirme qu'elle respecte toutes les normes de l'AIEA. Mais les critiques sont féroces. Greenpeace l'a surnommée « Tchernobyl flottant ». Yves Marignac, expert nucléaire indépendant et directeur de Wise Paris, est catégorique sur France Info : « Le risque d'accident majeur existe pour cette barge et pour ce réacteur. Un accident majeur sur ce réacteur serait dans cette zone un désastre écologique. »
Les conditions d'exploitation à Pevek sont extrêmes. La glace, l'isolement, les températures polaires compliquent la maintenance et les interventions d'urgence. Rosatom assure que la centrale est « invincible ». Marignac qualifie cette affirmation de « sans aucun sens ». Le débat est loin d'être tranché.
Sturgis (1968) : la première barge nucléaire, un succès discret puis un démantèlement
L'histoire du MH-1A, surnommé Sturgis, est moins connue mais tout aussi instructive. En 1968, l'armée américaine installe un réacteur à eau légère de 10 MW sur un Liberty Ship de la Seconde Guerre mondiale. Le but : pallier une pénurie d'eau au canal de Panama en fournissant de l'électricité pour les pompes.
Le Sturgis a fonctionné huit ans sans incident majeur. Il a été retiré du service en 1976 dans un contexte de tensions politiques autour du canal. Mais le démantèlement a été un cauchemar. Il a fallu décontaminer la coque et le réacteur, un processus qui n'a été achevé qu'en 2018, soit quarante-deux ans plus tard. Le coût total du démantèlement n'a jamais été rendu public, mais il a probablement dépassé le coût de construction.
L'enseignement est clair : le cycle de vie complet d'une barge nucléaire n'est pas maîtrisé. Construire et faire fonctionner, c'est une chose. Démanteler et gérer les déchets, c'en est une autre. Bluecore promet un déploiement rapide, mais que se passera-t-il dans vingt ou trente ans, quand il faudra retirer la barge du service ?
Sécurité et piraterie : les menaces spécifiques au nucléaire flottant
Les barges nucléaires présentent des vulnérabilités uniques que les centrales terrestres ne connaissent pas. Un rapport de l'OSTI (Department of Energy américain) et une étude du King's College London listent les menaces : attaque par petite embarcation, collision volontaire, piraterie, menace sous-marine, cyberattaques amplifiées par l'isolement du site.
Le problème fondamental est qu'il n'existe aucune harmonisation entre la convention sur la protection physique des matières nucléaires (CPPNM) et le code maritime international (ISPS). Une barge nucléaire stationnaire est un objet juridique non identifié : ni tout à fait une centrale terrestre, ni tout à fait un navire. Qui est compétent pour la protéger ? Le préfet maritime ? L'autorité de sûreté nucléaire ? Les deux ? Ni l'un ni l'autre ?
Bluecore promet d'être « l'Uber du nucléaire », mais Uber n'a jamais eu à se défendre contre un drone kamikaze ou une attaque de pirates somaliens. La sécurité d'une barge nucléaire amarrée dans un port dense est un casse-tête que les 10 millions de dollars levés ne suffiront pas à résoudre.
Le mur réglementaire : pourquoi l'ASN et l'OIM ne sont pas prêtes pour les barges nucléaires
Si la technologie existe, le cadre juridique, lui, est aux abonnés absents. C'est le plus gros obstacle au déploiement des barges nucléaires, en France comme ailleurs. Une startup peut bien acheter un réacteur et une barge, encore faut-il savoir à quelle autorité s'adresser pour obtenir une licence d'exploitation.
Un vide juridique béant : le nucléaire n'est pas un bateau
Le problème est simple. Une centrale nucléaire terrestre est soumise à l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) et à l'AIEA. Un bateau est soumis au code maritime international (OMI/Solas) et aux affaires maritimes. Une barge nucléaire stationnaire est un objet hybride qui ne rentre dans aucune case.
Qui est l'autorité compétente ? Le préfet maritime ou l'ASN ? Le décret d'autorisation de création (DAC) n'existe pas pour ce type d'installation. Les procédures d'enquête publique, d'étude d'impact, de débat citoyen sont conçues pour des sites fixes. Une barge mobile peut théoriquement changer de lieu, ce qui complique encore la donne.
Bluecore affirme travailler avec les autorités réglementaires américaines, mais le chemin est long. Le précédent du Sturgis montre que même l'armée américaine, pourtant peu regardante sur les procédures civiles, a mis des décennies à boucler le dossier.
Core Power aux États-Unis, Seaborg au Danemark : la course aux autorisations
Bluecore n'est pas seul sur ce créneau. Core Power, une entreprise britannique, a levé des fonds importants et promet une installation sur les côtes américaines d'ici le milieu des années 2030. Leur technologie utilise un réacteur à chlorure fondu (MCFR) compact et mécaniquement simple.
Seaborg Technologies, au Danemark, a conçu un réacteur à sel fondu (CMSR) pour barges. Le design prévoit 2 à 8 réacteurs de 100 MW chacun, avec une durée de vie opérationnelle de 24 ans. Seaborg s'est associé à Samsung Heavy Industries pour la construction. En avril 2025, l'entreprise a changé de nom pour Saltfoss Energy. Mais le défi est le même : aucune licence d'exploitation n'a encore été obtenue. Comme le note une analyse indépendante, il manque « des réglementations matures qui abordent de manière adéquate les problèmes de sûreté nucléaire pour cette conception novatrice de réacteur marin ».
Certains pays avancent plus vite que d'autres. Les États-Unis travaillent sur le Title 10 CFR, un cadre réglementaire adapté aux SMR. Le Royaume-Uni a lancé une consultation sur le nucléaire flottant. La France, avec son système très centralisé et exigeant (l'EPR de Flamanville en est la preuve), est probablement l'un des pays les moins prêts pour ce type d'installation.
Les exigences de l'AIEA en matière de site : une barge est-elle un site acceptable ?
L'AIEA impose des critères stricts pour la sélection des sites nucléaires : zone d'exclusion, risques sismiques, hydrologiques, densité de population. Une barge est mobile, ce qui pose la question de la certification du site. Si la barge peut se déplacer, chaque nouveau site doit être certifié. Le processus peut prendre des années.

Le rapport de l'OSTI note que le « Design Basis Threat » (menace de base) doit intégrer des attaques maritimes (surface et submersion) et une collision. Ces menaces n'existent pas pour une centrale terrestre classique. Les normes de sûreté doivent être adaptées, ce qui prend du temps et de l'argent.
Bluecore promet la flexibilité, mais la régulation demande la stabilité et le contrôle. C'est une contradiction fondamentale que la startup n'a pas encore résolue.
Coût, sécurité et déchets : les défis que Bluecore Energy doit encore relever
Au-delà du cadre réglementaire, trois angles morts menacent le projet. La sécurité physique, la gestion des déchets et le coût réel. Ces trois défis sont liés : les résoudre nécessite des investissements que les 10 millions de dollars levés ne couvrent pas.
Sécuriser une barge contre le piratage et les drones : un casse-tête inédit
Le rapport OSTI et l'étude du King's College London sont clairs : une barge nucléaire est plus vulnérable qu'une centrale terrestre. Le périmètre de protection d'une centrale terrestre s'étend sur des dizaines de kilomètres. Une barge de 30 mètres de large amarrée dans un port est une cible beaucoup plus facile.
Les menaces sont diverses : attaque par petite embarcation, collision volontaire, piraterie, drone kamikaze. Le câble sous-marin de raccordement est une vulnérabilité supplémentaire. En cas d'attaque, l'isolement du site complique l'intervention des secours.
Le coût de cette sécurité supplémentaire n'est pas inclus dans le budget de Bluecore. Les 10 millions de dollars levés ne couvrent que la phase de conception et d'achat de composants. La suite (prototype, licence, sécurité) nécessitera des centaines de millions.
Le déchet nucléaire en environnement maritime : un vide juridique et technique
La question des déchets est le grand tabou du nucléaire flottant. Le réacteur produit des assemblages usés. Que se passe-t-il si un incident de manutention survient sur une barge ? Le précédent du Sturgis montre que le démantèlement a été complexe : la coque et le réacteur ont été contaminés, et le processus a pris des décennies.
Si Bluecore veut déplacer la barge pour maintenance, où vont les déchets ? Le transport maritime de combustibles irradiés est déjà très réglementé. La barge elle-même devient un déchet en fin de vie. Qui paie pour son démantèlement ? Le propriétaire de la barge ? L'opérateur du port ? L'État ?
Le pitch public de Bluecore n'aborde pas ces questions. Pourtant, elles sont centrales pour la viabilité à long terme du projet.
10 millions de dollars, c'est dérisoire pour un réacteur nucléaire
Le dernier angle mort, et peut-être le plus important, c'est le coût. NuScale, le leader américain des SMR, a englouti plusieurs milliards de dollars en R&D et en licences avant de voir son principal projet annulé en 2023. Westinghouse a dépensé des sommes considérables dans les années 1970 pour son projet « Offshore Power Systems », sans succès.
Les 10 millions de Bluecore (dont 9,2 millions confirmés par SEC) ne couvrent que la phase de concept et d'achat de composants. Le prototype, la licence d'exploitation, la sécurité, la gestion des déchets : tout cela nécessitera des centaines de millions de dollars supplémentaires.
Le modèle startup « MVP itératif » ne s'applique pas à la sûreté nucléaire. Un bug dans une appli mobile, on le corrige par une mise à jour. Une défaillance dans un réacteur nucléaire, c'est un accident potentiellement catastrophique. Les investisseurs de Bluecore misent sur un pari risqué, comme le montre l'actualité récente de Deep Fission, une autre startup nucléaire dont l'IPO a soulevé des questions persistantes.
Conclusion : solution miracle ou mirage technologique ?
Le concept de barge nucléaire a du sens sur le papier : il répond à un besoin réel d'énergie pilotable et décarbonée dans les zones côtières. Mais les obstacles sont nombreux et les précédents historiques invitent à la prudence.
Pour que Bluecore réussisse, plusieurs conditions doivent être réunies. D'abord, un cadre réglementaire international harmonisé entre l'AIEA et l'Organisation maritime internationale. Ensuite, un prototype grandeur nature qui démontre sa sécurité, et pas seulement un achat de composants. Ensuite encore, un modèle économique qui tient compte du coût réel de la sécurité et du démantèlement.
Enfin, et c'est peut-être le plus difficile, une acceptation sociale. Le public français est historiquement méfiant envers le nucléaire. Les barges flottantes, avec leur image de « Tchernobyl flottant », n'ont pas la cote. Bluecore devra convaincre que « flottant » ne signifie pas « dangereux ».
Pour la France, les barges nucléaires pourraient trouver un marché de niche. Les SMR fixes comme Nuward peinent à se concrétiser. Une barge nucléaire pourrait être déployée là où le foncier manque et où le lien au réseau est faible. Les territoires insulaires (Corse, Martinique, Réunion) sont aujourd'hui dépendants du diesel pour leur électricité. Une barge nucléaire pourrait remplacer ces centrales polluantes. Les grands ports industriels (Le Havre, Marseille-Fos) cherchent à décarboner leur activité. Une barge amarrée à quai pourrait alimenter les grues et les véhicules électriques.
L'idée du nucléaire flottant n'est pas morte, mais elle devra passer par le filtre de l'ASN, des normes de sûreté post-Fukushima et du débat citoyen. Bluecore Energy n'en est qu'à la première page de ce très long chapitre. Les 10 millions de dollars levés sont un premier pas, pas une destination. La suite s'écrira dans les années à venir, entre les réacteurs de Zap Energy et les batteries nucléaires qui défient la turbine, l'atome n'a pas fini de surprendre.